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Full text of "Madame de Warens et le pays de Vaud"

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MADAME DE WARENS 



ET LE PAYS DE VA U D 



LAUSANNE. — IMP. GEORGES BRIDEL & G" 



MADAME DE WARENS 



ET 



LE PAYS DE VAUD 



PAR 



ALBERT DE MONTET 



Extrait des Mémoires et documents de la Suisse romande 
Seconde série, tome III. 



LAUSANNE 

GEORGES BRIDEL & C ie ÉDITEURS 
1891 






^\ 





LE BASSET 

Demeure de M me de Warens. (Côté sud-ouest.) 




De Pury, phot 



LE BASSET 

Demeure de M me de Warens. (Côté sud-est.) 

(Démolie en mars 1889). 



A MONSIEUR LE PROFESSEUR 

EUGÈNE RITTER 

ommage affecta eux. 



AYANT-PROPOS 



« Dieu vous appelle, me dit M. de Pontverre: allez 
à Annecy, vous y trouverez une bonne dame, bien 
charitable, que les bienfaits du roi mettent en état de 
retirer d'autres âmes de Terreur, dont elle est sortie 
elle-même. — Il s'agissait de M mt1 de Warens. » 

C'est par ces lignes que Jean-Jacques Rousseau pré- 
sente pour la première fois, aux lecteurs de ses Con- 
fessions, la femme hospitalière qui le reçut à son foyer 
au lendemain de sa fuite de Genève, qui Téleva pendant 
dix années et qui exerça ainsi, comme il l'avoue, une 
influence prépondérante sur le développement de son 
génie. 

Le souvenir que Rousseau consacre à sa bienfaitrice 
dans plusieurs de ses écrits, a valu à cette dernière une 
réputation universelle. Le nom de M me de Warens fut 
désormais uni à celui de son illustre élève par un lien 
indissoluble. Cependant, malgré tout l'intérêt que por- 
tèrent à sa mémoire les admirateurs de Jean-Jacques, 
ils négligèrent de scruter plus avant les détails de sa 



VIII AVANT-PROPOS 

vie et se contentèrent à ce sujet du récit des Confessions. 
Un seul littérateur, natif de la Savoie, le docteur en 
médecine Amédée Doppel, qui fut plus tard général 
français et lieutenant-colonel de la légion des Allobroges, 
fit paraître en 1785, quelques années après la mort de 
Rousseau, des Mémoires autobiographiques de M 111 - de 
Warens. Mais ces Mémoires sont reconnus depuis long- 
temps pour apocryphes d'un bout à l'autre. C'est dans 
la seconde moitié de notre siècle seulement que des 
études plus sérieuses furent faites en vue de contrôler 
et de compléter ce que Rousseau raconte de sa jeune 
« maman ! » 

Dans le tome I er du Bulletin de la Société florimontane 
d'Annecy, qui parut en 1855, M. J. Replat a inauguré 
les travaux sur la matière par une note sur M me de 
Warens, contenant entre autres quelques lettres inédites, 
à elle adressées. 

L'année suivante, M. Guillermin a mis au jour dans 
les Mémoires et Documents de la Société savoisimne il' his- 
toire et d'archéologie, l'intéressante notice que M. de 
Conzié, un des voisins et des habitués de la châtelaine 
des Gharmettes, écrivit à son sujet au comte de Mel- 
larède. 

Depuis lors MM. Eloi Serand, Rayle-Saint-John , de 
Saint-Genis, Rurnier, Perrero, Théophile Dufour, et Jules 
Vuy ont fourni des informations plus ou moins impor- 
tantes, relatives au séjour de M me de AYarens, tant à 
Annecy qu'à Chambéry. 

II y a quelques années, M. Albert Metzger a rassemblé 



MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD IX 

sur ce séjour, en trois volumes, format in-12°, bon 
nombre de pièces, en partie inédites, tirées des archives 
savoisiennes. 

Enlin, pendant que notre propre ouvrage se trouvait 
déjà en voie d'impression, M. François Mugnier, con- 
seiller à la cour d'appel de la Savoie, a publié à Paris 
un mémoire étendu, intitulé Madame de Warens et Jean- 
Jacques Rousseau, où il suit pas à pas, avec amples dé- 
tails, la carrière agitée de cette dame depuis le jour où 
elle accueillit ce protégé, à Annecy, le dimanche des 
Rameaux de 1728, jusqu'à sa mort qui survint àCham- 
béry le 29 juillet 1762. Observateur pénétrant et d'une 
grande expérience, cet auteur a su analyser et com- 
menter de la manière la plus heureuse les matériaux 
abondants que des recherches bien ordonnées lui ont 
fait découvrir dans des dépôts publics et privés, jus- 
qu'à lui imparfaitement connus. 

Tous les travaux concernant M me de Warens, dont 
il vient d'être question, se rapportent entièrement à 
la partie de son existence, qui s'est écoulée en Savoie. 
Mais avant qu'elle lut venue s'établir dans cette patrie 
d'adoption elle avait passé vingt-sept ans dans le Pays 
de Vaud, où résidait sa famille et où elle était née. Sa 
biographie se partage ainsi naturellement en deux 
époques nettement tranchées, que séparent sa désertion 
du foyer conjugal et sa conversion au catholicisme: 
l'une, vécue sous le toit paternel et dans la maison de 
son mari: l'autre, suc la (erre étrangère, au sein d'un 
exil qu'elle avait elle-même voulu. 



X AVANT-PROPOS 

Nous avons constaté que la seconde de ces deux 
périodes de sa vie a donné lieu, depuis plus de trente 
ans, à des recherches et à des publications diverses, 
qui toutes ont participé à en éclairer quelque point. En 
revanche, il n'en a point été de même de la première 
période, celle qui embrasse ses années de jeunesse. 

Sur l'enfance, sur la vie conjugale, et en général sur 
toutes les particularités intéressantes du passé de l'amie 
de Rousseau, avant sa fuite en Savoie, régnait encore 
il n'y a pas longtemps une obscurité presque complète. 
En dehors des dates de sa naissance et de son mariage, 
puisées dans les registres de l'état civil, on ne connais- 
sait alors sur ces temps qu'un seul recueil de pièces 
éparses, (notes et extraits d'actes officiels), postérieures 
à son abjuration et relatives aux mesures ordonnées à 
l'égard de ses biens par le sénat de Berne. Ce recueil 
rédigé par M. A. Baron, est encore aujourd'hui déposé 
aux archives cantonales vaudoises. 

Nous ne nous arrêterons pas à citer les différentes rai- 
sons qu'on pourrait invoquer pour expliquer le silence, 
observé jusqu'ici par l'histoire sur cette première moitié 
de la biographie de M rae de Warens. Disons seulement 
qu'à notre avis ce n'est pas dans un sentiment d'hostilité 
rétrospective pour la mémoire de la « déserteuse » ou 
tout au moins dans un manque total d'intérêt vis-à-vis 
de cette dernière, qu'il faut chercher la véritable cause 
de cette pénurie de renseignements. Cette cause réside, 
nous semble-t-il, principalement dans le fait qu'une 
grande partie des pièces à consulter, indispensables en 



MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD XI 

cette occasion, ont toujours été renfermées dans des col- 
lections particulières et se trouvaient par là même peu 
accessibles. D'autant plus que leurs possesseurs, cédant 
à des scrupules respectables, mais qui n'en étaient pas 
moins à regretter , se montraient généralement peu 
disposés à en donner connaissance au public. 

Grâce à la généreuse autorisation de M. Henri de 
LoySj qui a bien voulu, il y a quelques années, ouvrir 
à nos recherches les riches archives de sa famille, il 
nous a été possible d'entreprendre la tâche, que nous 
achevons aujourd'hui par la publication de ce volume. 
Nous nous faisons l'agréable devoir de lui en témoigner 
ici notre sincère gratitude. Parmi les papiers que sa 
confiance a mis à notre disposition nous avons ren- 
contré nombre de témoignages écrits, officiels, d'une 
authenticité incontestable, qui jettent un jour précieux 
sur M me de Warens. Ces pièces ont été nos premières 
et nos plus importantes sources pour la composition de 
cette étude. 

Avec le concours dévoué de notre ami et collègue, 
M. Eugène Ritter, l'éminent professeur d'histoire de la 
littérature française de l'université de Genève, nous 
avons publié dans la Bibliothèque universelle, au mois de 
mai ISS'k le plus remarquable de ces documents. C'est 
une longue lettre où M. de Warens raconte à son beau- 
frère l'évasion de sa femme et toutes les circonstances 
que l'ont précédée ou suivie. 

Après avoir complété ces matériaux de premier 
choix par le fruit de nos longues recherches dans les 



XII AYANT-PROPOS 

archives de l'Etat, dans les greffes municipaux et dans 
quelques fonds particuliers, nous avons ensuite fait 
paraître dans la Revue internationale (de Rome), numéro 
du 15 septembre 1888, une notice sur la Jeunesse de 
M me de Warens, qui s'arrête à son mariage. Cette notice, 
corrigée et augmentée de quelques notes, forme au- 
jourd'hui le premier chapitre de l'ouvrage que nous 
annonçons. Les chapitres deuxième et troisième conti- 
nuent ensuite le récit jusqu'au départ du Pays de Vaud. 
Dans le quatrième chapitre nous avons parlé de ce qui 
se passa après ce départ, de la liquidation des biens de 
la femme transfuge, des démêlés et des procès qui s'en- 
suivirent, de son divorce et de la dévolution des biens 
qu'elle tenait de sa famille. Et comme les documents 
sur lesquels notre récit est fondé sont inédits et hors 
de la portée du public, nous avons cru utile au lecteur 
de consacrer la dernière partie du volume au texte 
même de ces pièces justificatives. Une généalogie dé- 
taillée de la branche de la famille de la Tour, de la- 
quelle M me de Warens était issue, accompagne la notice 
et doit contribuer à l'intelligence du récit. 

L'ouvrage récent de M. Mugnier nous semble avoir 
habilement tiré parti de toutes les sources de quelque 
importance, contemporaines de M rae de Warens, qui 
existent sur elle en Savoie. De notre côté nous pensons 
avoir utilisé, dans la patrie de cette dame, la presque 
totalité de celles qui s'y trouvent. Enfin, dans un mé- 
moire sur Magny et la société piétiste du Pays de Vaud, 
au commencement du x\m e siècle, qui s'imprime ac- 



MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD XIII 

tuellement, M. Eug. Ritter donnera quelques détails 
nouveaux sur l'influence que cette secte religieuse a 
exercée sur Françoise de la Tour. 

Nos efforts réunis paraissent avoir épuisé le sujet. La 
vie extérieure de M me de Warens serait donc maintenant 
connue autant qu'il lui est possible de l'être. Quant à 
sa vie intime elle a besoin, pour conserver une auréole, 
d'être entourée d'un certain mystère. Rien n'approche, 
dans la réalité de l'histoire, des récits idéaux que ren- 
ferment à ce sujet les Confessions. Pour tout ce qui fait 
qu'aujourd'hui encore on prend intérêt à ses malheurs, 
c'est à Jean-Jacques qu'il faut revenir. L'inimitable ha- 
bileté de sa plume, mieux que tout autre, peut justifier 
et faire aimer, malgré l'opprobre, la figure de sa bien- 
faitrice. 



MADAME DE WARENS 

ET LE PAYS DE VAUD 



CHAPITRE PREMIER 

La jeunesse de M lle de la Tour, ses fiançailles 
avec M. de Loys de Warens. 

Françoise-Louise de la Tour, si connue de la postérité 
sous le nom de M me de Warens, grâce aux confessions de 
Jean-Jacques Rousseau, appartenait par sa naissance à 
une famille noble de la baronnie du Cbàtelard, située dans 
cette partie du Vieux-Chablais qui fut sous la domination 
bernoise réunie au Pays de Vaud. C'est dans le nant vil- 
lage de Chailly, à une lieue environ de la ville de Vevey, 
qu'on retrouve le berceau de ses ancêtres 1 . Fille de Jean- 
Baptiste de la Tour et de Jeanne-Louise Warnéry, elle naquit 
à Vevey le 31 mars 1699 et y fut baptisée le 5 avril sui- 
vant dans l'église de Sainte-Claire en présence de son père, 
figurant aussi comme parrain, et de sa tante Louise de la 

1 Nous donnons ci-après, eu tête des pièces justificatives, une généalogie 
complète de la famille de la Tour. 



Z MADAME DE AYARENS 

Tour, qui remplaçait en qualité de marraine la mère même 
de l'enfant 1 . Elle ne connut que peu de temps l'amour et 
les soins maternels, car M me de la Tour mourut en couches 
au printemps de l'année suivante après avoir donné le jour 
à une seconde fille qui ne devait pas lui survivre. 

Demeuré seul avec deux enfants en bas âge, Jean-Elienne 
et Françoise-Louise, M. de la Tour comprit aussitôt qu'il 
ne pourrait les élever lui-même et qu'il ferait bien de con- 
fier leur première éducation à des mains féminines. Dans 
ce but il voulut se rapprocher de ses sœurs, Louise et Vio- 
lente, qui habitaient toute l'année la campagne, et vint se 
fixer dans le petit domaine qu'il possédait à coté du leur, 
sur le territoire des Bassets, baronnie du Chàtelard. 

Les demoiselles de la Tour répondirent au désir de leur 
frère en venant chaque jour surveiller la tenue de son 
ménage et l'éducation de sa petite famille. M lle Louise se 
chargea plus particulièrement de cette dernière mission. 
Son caractère lui concilia, paraît-il, ralïection des deux 
enfants. Elle leur témoigna de son côté une tendresse, 
une sollicitude vraiment maternelles, qu'elle reporta tout 
entières sur sa nièce après la mort de Jean-Etienne, sur- 
venue en 1704. 

Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis ce deuil 
lorsqu'un nouvel événement de famille menaça les liens de 
douce intimité qui s'étaient établis entre la tante et la 
nièce. Monsieur de la Tour se remaria en janvier 1705 avec 
M Ue Marie Flavard, fille d'un protestant d'Anduze, un Lan- 
guedocien réfugié dans le pays de Vaud pour cause de 
religion 2 . Ce fut sans doute afin de satisfaire au désir de 

1 Etat civil de Vevey, baptêmes. 

2 Etat civil de Vevey, mariages. 



ET LE PAYS DE VAUD •> 

sa jeune femme, qui redoutait le séjour à la campagne 
durant la mauvaise saison, qu'il se décida à reprendre son 
domicile en ville pour ne revenir au Basset chaque année 
que pendant les mois d'été. 

Vu la proximité de Vevey, ce départ ne constituait point, 
à proprement parler, une séparation d'avec les demoiselles 
de la Tour ; néanmoins celles-ci tinrent à garder leur nièce 
auprès d'elles 1 . Le père consentit à cet arrangement, et 
l'enfant quitta le foyer paternel pour venir demeurer avec 
ses tantes. Il était, du reste, dans sa destinée de passer aux 
Bassets la plus grande partie de son existence de jeune 
fille ; après une absence de peu de durée, nous l'y verrons 
revenir une troisième fois sous la protection de sa belle- 
mère. Nous aurons occasion de constater aussi que M me de 
Warens emporta en Savoie un souvenir vivant et frais de 
ces années de son enfance. Il se peut qu'elle ait confondu 
dans ce souvenir les trois séjours qu'elle fit au Basset ; 
il se peut aussi qu'elle ait eu plutôt en vue ua de ces 
séjours en particulier. Dans ce dernier cas nous serions 
tenté de croire que c'est du second qu'il s'agit ; la suite de 
cette étude nous le désigne comme le plus heureux. 

Au sommet de la colline qui s'élève en pente assez rapide 
à l'ouest de la baie - de Clarens s'étend un plateau ondulé, 
un peu affaissé derrière la crête du mont. Ce plateau, coupé 
par le chemin qui relie la Tour-de-Peilz à Chailly et à Baugy, 
s'élève pareil à une oasis de verdure au milieu d'i> vignes 
qui l'entourent. Parsemé de riantes campagnes, couvert de 
vergers plantureux, où foisonnent les arbres de belle venue, 
il offre d'admirables échappées sur le lac Léman et sur 

1 Le testamenl de M 1Ie de La Tour fail mention de cette circonstance 
J Dans l'ancien langage 'lu pays baj ou baie signifie torrent. 



4 MADAME DE WARENS 

l'immense cirque de montagnes qui entoure sa nappe lim- 
pide. Le plus beau de ces points de vue est sans contredit 
celui qu'à choisi M. Dubocliet pour y bâtir, il y a quelque 
vingt ans, le château des Crêtes. Mais le spectacle gran- 
diose dont on jouit de cet endroit privilégié ne constitue 
point l'unique attrait du lieu. Du sol même que l'on foule, 
se dressent encore au-dessus des noyers voisins quelques 
châtaigniers gigantesques, les pius vénérables de la con- 
trée. Leurs cimes élevées, leurs ramures étendues, leurs 
troncs évidés, leurs branches tourmentées, élayées, cerclées 
de fer en maint endroit, arrêtent le regard et le retiennent 
comme malgré lui. Or, les plans cadastraux de la baronnie 
du Châtelard désignent ce plateau dès la fin du dix-sep- 
tième siècle sous le nom de Basset dessus, par opposition 
au Basset dessous, situé entre le lac et le pied de la colline. 
On y constate aussi que ces beaux châtaigniers, qui bor- 
nent ce plateau du côté de Clarens, ne sont que les restes 
deux fois séculaires d'un bouquet d'arbres plus vaste et 
plus touffu, appelé autrefois dans la contrée « le bosquet 
de Clarens. » Dès qu'eut paru la Nouvelle Héloïse, chacun 
reconnut ce bosquet pour celui que Jean-Jacques Rousseau 
célébrait dans son roman 1 . L'opinion publique, une fois 
fixée, a substitué à l'ancien nom celui de « bosquet de 
Julie » qu'on lui donne encore parfois. Quelques scepti- 
ques cependant ont contesté cette tradition, M. Eugène 
Rambert entre autres. Dans sa notice sur Montreux l'émi- 
nent écrivain combat la théorie d'après laquelle on s'est 
plu à rechercher dans des localités précises, aux environs 
de Clarens, la scène de la Nouvelle Héloïse. «Rien n'indique, 
dit-il, chez Jean-Jacques Rousseau une intention spéciale, 

1 Nouvelle Héloïse, première partie, lettre 13 et 14. 



ET LE PAYS DE VAUD O 

la vue distincte d'un lieu plutôt que d'un autre. Ce qu'il 
lui fallait, c'était le lac, ses eaux et ses bords, c'était en 
particulier le golfe de Clarens au gracieux contour. Pour 
le reste, il n'y regardait pas de si près 1 . » 

Tout en reconnaissant avec M. Rambert qu'il n'y a pas 
lieu d'exiger du romancier une exactitude locale rigoureuse, 
pas plus au dix-huitième siècle qu'au nôtre, nous ne pouvons 
dans le cas donné souscrire à son appréciation. Car nous 
nous faisons fort de fournir la preuve qu'en écrivant la Nou- 
velle Héloïse, l'auteur avait non seulement en vue pour le 
théâtre de son roman un paysage déterminé, mais aussi , pour 
ses principaux rôles, des personnages véritables-. La contrée 
natale de sa « pauvre maman » avait toujours pour lui, de 
son propre aveu, un attrait de prédilection. Il rappela tout 
particulièrement pour la peupler les souvenirs les plus 
doux de sa jeunesse. S'il n'a point, comme tout porte à le 
croire, visité lui-même les lieux qu'il décrit, lorsqu'il 

i Ouvrage cité, p. 99 et 100. 

2 On sait que ce fut à l'Ermitage, où il se trouvait en séjour chez M m » d'E- 
pinay, que Rousseau a conçu le plan et rédigé les premiers livres de la 
Nouvelle Héloïse. Peu satisfait de la vie dépendante qu'il était obligé d'y 
mener, il revenait constamment par la pensée aux jours sereins de sa jeu- 
nesse. Ce sont ces méditations, vivifiées par son génie, idéalisées par sa fer- 
tile imagination, qui ont donné naissance à son roman. Tous ses anciens 
amours ont contribué par quelque trait à cet ouvrage. Ainsi la mémoire de 
ces doux moments passés à Thônes auprès des demoiselles Galley et de Graf- 
fenried lui a suggéré l'idée créatrice des deux amies, Julie d'Etange et Claire 
d'Orbe, la seconde confidente de la première. Par-dessus tout dominent, comme 
nous le verrons, M me de Warens, ses souvenirs et ses descriptions. Lorsque 
Rousseau devint l'intime de M 1 » 8 d'Houdetot, il voulut voir en elle sa «Julie » 
(Confessions, part. II, livre 9), mais le plan de la Nouvelle Héloïse était alors 
déjà tracé, ses caractères esquissés ; c'est pourquoi on ne peut la reconnaître. 
— Observons ici, d'après Rousseau lui-même, que la seconde visite de la 
comtesse d'Houdetot, dans laquelle se déclara sa passion pour cette femme, 
n'eut lieu qu'après l'achèvement des deux premières parties de la Julie. 



6 MADAME DE WARENS 

brûla Clarens à son retour de Venise, s'il n'a point connu 
individuellement tous les personnages qu'il met en scène, 
il rapporte sur les uns et sur les autres maint détail qui 
trahit l'intervention d'une personne bien instruite. Certains 
faits avancés dans les Confessions ou venus à notre con- 
naissance par d'autres sources, se trouvent reproduits dans 
la Nouvelle Héloïse d'une façon impossible à méconnaître 
au milieu des fictions du roman. Cela posé, il y tout lieu 
d'admettre que, dans l'esprit de Rousseau, la ligure de 
Julie d'Etante personnifiait M me de Warens. Leurs carac- 
tères, leurs sentiments, leurs goûts sont peints par lui 
d'une même manière. L'amour que Jean-Jacques attribue 
à sa bienfaitrice pour M. de Tavel, son «c maître de philo- 
sophie, )•> n'offre-t-il point une frappante analogie avec 
l'amour de Julie pour Saint- Preux? Le moyen de séduction 
est dans les deux cas le même *. Le romancier ne fait-il 
pas aussi jouer à M. de Wolmar le rôle de mari indiffé- 
rent qu'on comprend, d'après les Confessions, avoir été 
celui de M. de Warens? D'autres preuves continuent encore 
à établir le rapprochement. Serait-ce simple effet du hasard 
que le père de l'amant de Julie se soit distingué par une 
action d'éclat à la bataille de Wilmergen, en 1712 il est 
vrai -, alors que l'aïeul paternel de M. de Tavel avait suc- 
combé en héros dans une première rencontre au même 
endroit en l'année 1656 3 ? Est-ce par une coïncidence 
fortuite que M. de Wolmar apparaît engagé dans une ré- 

1 Les Confessions rapportent que M. de Tavel, trouvant M me tic Warens 
attachée à son mari, à ses devoirs, toujours froide, raisonnante et inatta- 
quable par les sens, la séduisit par des sophismes. Saint-Preux en fait autan' 
vis-à-vis de Julie. (Nouvelle Héloïse, troisième partie, lettre 16.) 

2 Nouvelle Héloïse, première partie, lettre 3i. 

3 11 s'agit ici de Michel de Tavel, père de Jean-Rodolphe, seigneur de Cuar- 



ET LE PAYS DE VAUD 7 

volution contre la Russie et appelé à régler des affaires 
personnelles dans une cour du Nord, lorsqu'il est avéré 
que M. de Warens, ancien officier au service de la Suède, 
puissance ennemie des Russes, se trouvait attaché en Hol- 
lande à la personne d'un prince allemand à l'époque même 
du séjour de Rousseau chez sa femme, à Annecy 1 . Et ces 
noms de familles vaudoises, notamment de Vevey, — M me 
d'Herwart 2 , M. Silvestre 3 , M. Miol, M. de Vullierens *, 
Fanchon Regard 5 , le pasteur Perret 6 , le médecin Du 
Bosson 7 , — tous ces noms affectés aux relations de Julie 
d'Etange, n'ont-ils point été ceux de quelques intimes de 
M me de Warens ? 

En résumé le peu que Jean-Jacques nous rapporte, évi- 
demment d'après des récits de sa bienfaitrice, sur la vie de 
cette dernière avant son arrivée en Savoie, il l'attribue 
aussi en grande partie à son héroïne dans les pages de la 

nens, qui eut lui-même pour fils le colonel Etienne-Sigismond de Tavel, l'a- 
mant supposé de M me de Warens. 

1 Nouvelle Héloïse, troisième partie, lettre 18. Au mois de juillet 1730. 
Jean-Jacques viuf s'établir à Lausanne et pendant ce séjour, qui dura quel- 
ques mois, il fît, comme on le sait, une excursion à Vevey. C'est dans l'une de 
ces deux villes qu'il apprit sans doute où M. de Warens se trouvait alors et 
dans quelle position. 

- Veuve de Philibert d'Herwart, ancien résident britannique en Suisse et 
mère de Jacques-Philippe d'Herwart, baron de Saint-Légier, près de Vevey, 
M" de Warens était déjà en Savoir lorsque ce dernier se maria avec une de- 
moiselle Duntz, de Berne. 

:i David Silvestre, de Vevey, banquier à Paris. (Voyez Archives du tribunal 
de Vevey, testamenl de M"" Agathe Silvestre née Dufour, sa mère, du 19 mai 
1724.) 

'' Oncle de M. de Warens (voyez Document 61.) 

5 Regard était le nom d'une famille d'Aubonne, apparentée à M me de Warens. 

6 Vincent Perret, pasteur à Vevey, dont il sera question plus loin. 

7 Le docteur Du Bosson succéda à M. de Warens comme assesseur bail- 
lival de Vevey, le 5 juillet 1728. 



8 MADAME DE WARENS 

Nouvelle Héloise, en transposant les circonstances et les 
modifiant, il est vrai. Mais on trouve encore dans le roman 
d'autres traces de souvenirs venant d'elle. Ces descriptions 
de coutumes locales, d'usages domestiques, ces locutions 
de terroir, toutes ces données enfin qu'un séjour prolongé 
dans le vignoble vaudois pouvait seul faire connaître, Rous- 
seau ne les avait point apprises sur place, vu la brièveté 
de son passage. Il les tenait sans doute aussi de M me de 
Warens ? La présence de pareils souvenirs, émanant de 
cette femme, en a fait soupçonner d'autres plus person- 
nels. Ceci explique pourquoi M. Doppet, dans sa pseudo- 
biographie de M me de Warens, fait de larges emprunts à la 
Nouvelle Héloise K 

En admettant qu'il existe en effet dans le roman, comme 
nous le croyons du reste, un certain nombre de rémi- 
niscences de récits de M me de Warens, relatifs à sa jeu- 
nesse, un biographe sérieux ne saurait en tirer parti. 
Car il est impossible sous ie voile d'imagination qui re- 
couvre ces réminiscences de distinguer, avec quelque cer- 
titude, le vrai du faux, sans le contrôle de documents po- 
sitifs. 

L'étude critique des écrits de Rousseau donne la 
preuve qu'à l'exception de certains cas personnels où son 
amour-propre et sa vanité sont en jeu, le philosophe 
genevois reproduit dans ses ouvrages, d'une manière 
assez fidèle et assez complète, ce qui lui est arrivé, ce 
qu'il a vu ou entendu. Nous avons donc lieu de sup- 
poser qu'il nous a livré dans ses Confessions , où il se 
pose en confident de M me de Warens, et dans son mé- 
moire de 4742 au père Claude Boudet 1 , inspiré assuré- 

1 Mémoires de M me de Warens, 1786. 



ET LE PAYS DE VAUD 9 

ment par celte femme, tout ce qu'il savait de son amie, 
comme il l'avait appris d'elle-même. Or ce qu'on trouve 
dans ces deux textes sur la vie de M me de Warens, anté- 
rieurement à sa rencontre avec Jean-Jacques, se réduit, 
nous l'avons dit, à fort peu de chose, et encore résulte-t-il 
d'un examen attentif que ce peu est la plupart du temps 
inexact. L'impression que l'on emporte et que confirment 
les détails que nous donne le père Boudet -, d'après ses con- 
versations avec M me de Warens, c'est que celle-ci a toujours 
caché à son entourage de Savoie, et aussi à son protégé, 
toutes les circonstances de son passé qui ne lui étaient pas 
favorables. 

Rousseau eùt-il connu, par exemple, les véritables motifs 
qui avaient engagé sa bienfaitrice à abandonner son pays 
et sa famille, ne se serait point borné à nous dire que 
« son mariage n'ayant pas trop réussi, elle avait passé le 
lac, poussée par quelque chagrin domestique 3 . d II eut 
d'autant moins usé là de réticence qu'il consacre dès la 
page suivante un paragraphe entier aux malheureuses en- 
treprises industrielles que sa protectrice dirigea en Savoie. 

Quant aux circonstances de famille et aux détails per- 
sonnels que son amour-propre lui permit de divulguer, 
M me de Warens les a ordinairement présentés en Savoie 
sous un jour exagéré ou même entièrement faux , par 
suite d'une vanité démesurée. Sous ce rapport, elle res- 
semblait singulièrement au petit '\ Non contente d'appar- 
tenir par sa naissance à une famille dont la noblesse 

1 Rousseau, Œuvres complètes, 1790. T. VIII, p. 350. 

2 Vie de l'évêque Rossillon de Bemex, Par. 1751. 

3 Confessions, livre II. 

4 Surnom qu'elle avait donné elle-même à Rousseau. 



10 MADAME DE WARENS 

remontait à un siècle environ, elle imagina de se ratta- 
cher à l'antique maison de la Tour de Peilz, alors éteinte 
depuis longtemps, mais dont le nom avait plus d'éclat que 
le sien *. Elle prit de son propre chef le titre de baronne -. 
Si Rousseau avait été au fait de sa situation financière au 
moment où elle quittait le Pays de Vaud, il n'aurait sans 
doute point osé écrire à Claude Boudet, qu'elle « avait aban- 
donné de grands biens et un rang brillant dans sa patrie 
pour suivre la voix du Seigneur 3 . )) Parmi d'autres 
inexactitudes dont elle est vraisemblablement respon- 
sable, il faut ranger une assertion de Rousseau, dans 
cette même lettre, où il raconte qu'à son départ d'Evian 
pour Annecy, le roi Victor avait donné comme escorte à 
M me de Warens quarante de ses gardes. Dans ses Confes- 
sions, rédigées plus de vingt ans après, Jean-Jacques com- 
prend lui-même le ridicule d'une telle exagération ; mais 
ne voulant point se contredire en indiquant un autre 
chiffre, il remplace « quarante gardes » par le mot « déta- 
chement. » M. de Conzié, qui parle de quatre gardes dans 
sa lettre au comte de Mellarède, est plus près de la vérité*. 

1 Confessions, partie I, livre i : t Louise-Eléonore de Warens étoit une 
demoiselle de la Tour de Pil. » 

2 L'influence dont la nouvelle convertie parut, aux yeux de son entourage, 
fort longtemps jouir à la cour de Turin, consacra en quelque sorte cette usur- 
pation. Car, dans sa position privilégiée, on n'osa pas même dans des actes 
officiels, contester la validité des différents titres qu'elle s'arrogeait. C'est 
ainsi qu'elle put s'appeler successivement dans des actes notariés : épouse du 
« baron » de Warens, comtesse de Warens, et fille de J.-B. de la Tour, e baron 
d'Empire. » Les notaires Decour, Genin et Lyonnet sont les seuls qui l'appel- 
lent simplement « dame de Warens. » (Voyez Metzgei 

3 Mémoire à M. Boudet, 1742. 

4 Mémoires et documents publiés par la Société savoisienne d'histoire et 
d'archéologie, 1856. 



ET LE PAYS DE VAUD 11 

M. de Warens connaissait bien sa femme, lorsque dans 
un écrit précieux qui la concerne et qui paraît digne de 
toute confiance, il la taxe d'exagération, de mensonge 
même ! . Un trait qui la dépeint éloquemment et qui donne 
la mesure de ce qu'on pouvait attendre d'elle à cet égard, 
c'est que dans la requête qu'elle adressa en 17;>2 au 
sénat de Savoie, au sujet des revendications pécuniaires 
qu'elle élevait contre son mari, elle estima la dot qu'elle 
lui avait apportée à trente mille patagons (écus de trois 
livres), tandis qu'il est officiellement établi par des docu- 
ments irréfutables, que cette dot atteignait à peine trente 
mille livres, c'est-à-dire le tiers de la somme. 

En admettant que M me de Warens ait été pour Rous- 
seau si ce n'est le modèle littéral, du moins la cause dé- 
terminante de la création de Julie, on ne saurait mettre 
en doute qu'il n'ait placé à bon escient la scène de la 
Nouvelle Héloïsè dans le voisinage de Clarens. A ses yeux 
la maison des parents de Julie était sans contredit une 
image de celle que sa « jeune maman » lui avait autre- 
fois décrite comme le séjour préféré de sa jeunesse. Le 
petit nombre d'écrivains qui se sont occupés de cette pé- 
riode de la vie de M me de Warens ont bien compris qu'il 
devait en être ainsi. Car tous ils ont cherché dans le voi- 
sinage du bosquet de Julie cette demeure de la famille de 
la Tour dont le souvenir populaire avait depuis longtemps 
perdu la trace. Les uns ont prétendu la retrouver dans la 
vieille maison adossée à l'est du bosquet, vers l'entrée du 
domaine des Crêtes; d'autres la reconnaissent dans la 
maison appelée aujourd'hui « L'Empereur. » 

La description qu'en fait Rousseau n'est ni précisa ni 

1 Doc. 61. 



12 MADAME DE WARENS 

complète. Il place cette demeure en dehors de Clarens, 
dans un endroit élevé, à peu près dépourvu d'eau, au 
milieu de vergers encadrés de vignes, dans le voisinage 
de bosquets, et à quelque distance du lac 1 . Conditions 
également applicables à toutes les campagnes du plateau 
des Bassets: une seule circonstance est caractéristique; 
le manque d'eau, qui ne s'y rencontre que sur un tertre 
limité à l'est et au midi par la route de la Tour de Peilz 
à Chailly. Sur ce tertre était encore debout il n'y a guère 
qu'une année une ancienne habitation dont le site répon- 
dait point pour point à la description de Rousseau. Il est 
curieux de constater que cette maison était justement 
celle que les papiers terriers du commencement du XVIII e 
siècle désignent comme étant à cette époque la propriété 
des demoiselles de la Tour. Si le plan cadastral du Chàte- 
lard, de la fin du XVII e siècle, ainsi que le plan suivant, 
remontant à la seconde moitié du XVIII e , tout en indi- 
quant cette maison, lui donnent d'autres propriétaires, 
c'est qu'elle fut achetée et revendue par la famille de la 
Tour dans l'intervalle de la levée de ces deux plans 2 . 

En revanche, ils mentionnent l'un et l'autre un peu 
plus au sud, au bord de la route, la campagne adjacente 
de M. Jean-Baptiste de la Tour, père de M me de Warens 3 . 
Dans le premier de ces documents, celte campagne est en- 
core désignée comme appartenant à l'aïeul de l'amie de 
Rousseau, noble Georges de la Tour; dans le second, elle 

1 Nouvelle Héloïse, passages divers. 

2 Dans le premier de ces plans elle est inscrite sous le nom de J. Cochard, 
dans le second sous celui du ministre Muret. La reconnaissance limitative des 
fiefs de LL. EE. de Berne nère la baronnie du Chàtelard, de l'année 1696, 
nous apprend que déjà alors elle était à l'hoirie de M. Georges de la Tour. 

3 Qu'habite M. de Pury, le propriétaire actuel des deux domaines. 



ET LE PAYS DE VAID 13 

avait passé depuis de longues années au capitaine Jean- 
François Hugonin, neveu par alliance et héritier ab in- 
testat de M me de Warens. La maison des demoiselles de 
la Tour n'existe plus aujourd'hui ; elle a été détruite pour 
cause de vétusté par son propriétaire, au mois de mars 
1889 *. Nous l'avons vue encore à la veille de sa démoli- 
tion. Elle était vieille et délabrée, composée de deux corps 
de logis adossés dont les lignes de faîte se coupaient à 
angle droit. Sur toute la largeur du bâtiment sud régnait 
du côté du midi, au rez-de-chaussée comme à l'étage, 
une galerie en bois ouverte et soutenue par cinq petites 
colonnes. La galerie supérieure donnait accès à l'apparte- 
ment, qui ne comptait qu'un petit nombre de pièces 2 . 
Dans le bâtiment nord, un fenil, une écurie et un cellier. 
Au-devant de la maison, une petite esplanade dallée. Bien 
que. son état de décrépitude ne permit pas de se faire une 
idée bien nette de ce qu'elle avait été autrefois, il est cer- 
tain qu'il y avait loin de cette humble demeure aux villas 
élégantes et confortables, construites depuis dans son voi- 
sinage. Et pourtant telles étaient au commencement du 
siècle passé bon nombre d'habitations de la noblesse cam- 
pagnarde du Pays de Vaud. 

1 Placé à cette époque dans la nécessité de la soumettre à une restauration 
par trop coûteuse, mise en regard de l'emploi qu'il pouvait faire de l'im- 
meuble, ou de la faire raser de fond en comble, M. de Pury s'est décidé, non 
Bans scrupule, à prendre ce dernier parti. Tout en regrettant les circonstances 
qui l'ont contraint d'en venir à cette extrémité, on ne saurait assurément lui 
en adresser le moindre blâme. 

- Kn se plaçant aux fenêtres de l'angle, on avait justement sous les yeux le 
spectacle que décrit Rousseau : « Il y a au premier étage une petite salle à 
l'angle de la maison et éclairée de deux côtés; elle donne par l'un sur le 
jardin au delà duquel on voit le lac à travers les arbres; par l'autre, on apei 
fuit ce grand coteau de vignes qui commencent d'étaler aux yeux les richesses 
qu'on y recueillera dans deux mois. » (Nouvelle Iléloïse, 5 8 partie, lettre 2.) 



14 MADAME DE WARENS 

11 est reconnu que les générations d'autrefois sacri- 
fiaient plus que la nôtre à des motifs d'utilité pratique 
l'admiration de la nature. Cependant il ne faudrait point 
conclure de là qu'elles y aient été insensibles. Que de 
beaux sites, en effet, nos ancêtres n'ont-ils pas choisis, 
lorsque les circonstances s'y prêtaient, pour y édifier des 
églises, des châteaux, jusqu'à de simples chaumières. Ceux 
qui ont créé la maison de campagne, appelée autrefois 
le Basset des demoiselles de la Tour, possédaient sans 
aucun doute le sentiment du pittoresque; de ce coin du 
plateau le regard plane sur un horizon étendu, embras- 
sant outre les montagnes, Blonay, Chailly, une notable 
partie du lac et les collines verdoyantes descendant de 
gradin en gradin jusqu'à Vevey, dont on n'aperçoit que le 
clocher de l'église de Saint-Martin. 

Françoise-Louise trouva dans cette riante demeure un in- 
térieur paisible et très hospitalier. Ses tantes cultivaient, à 
côté des relations intimes avec leurs frères et leur parenté, 
des rapports suivis de société avec les diverses familles 
qui habitaient, les unes pendant toute l'année, les autres 
en été seulement, les campagnes du voisinage. C'étaient 
entre autres les Ilugonin, les Binet, les Dufour, les Puen- 
zieux. Une communauté de croyances les avait aussi por- 
tées à nouer un commerce' fréquent avec les principaux 
adeptes veveysans de la secte religieuse des piétistes, à la- 
quelle se rattachaient dans le Pays de Vaud nombre de 
personnes influentes. Le directeur spirituel de ce groupe, 
le secrétaire du conseil de Vevey, François Magny, dont 
les connaissances théologiques et le renom de haute piété 
avaient déjà franchi les limites de sa patrie ', était leur 

1 F. Magny, assesseur baillival et secrétaire du Conseil, mourut très âgé à 



ET LE PAYS DE VAUD 15 

hôte le plus assidu. D'accord avec elles, il avait organisé 
au Basset des assemblées d'édification, qui par leurs ten- 
dances séparatistes attirèrent plus d'une fois l'attention de 
l'autorité et éveillèrent quelques velléités de persécution *. 
Nous verrons plus tard l'influence prépondérante que ses 
leçons exercèrent sur les idées religieuses de Françoise- 
Louise. 

Partagées entre leurs devoirs de société, leurs exercices 
de dévotion et les soins d'un ménage de campagne, les 
demoiselles de la Tour ne trouvèrent que très peu de temps 
à consacrer à l'éducation de leur jeune nièce. Elles ne né- 
gligèrent rien, il est vrai, pour faire pénétrer dans le cœur 
de l'enfant des sentiments de religion et de bienfaisance, 
mais certains indices nous portent à croire qu'elles ne 
firent aucun effort pour réprimer les défauts qui ger- 
maient en elle. Il semble qu'au contraire, charmées de son 
intelligence précoce, de son joli minois, de son esprit 
éveillé, elles lui prodiguèrent des éloges, des flatteries, qui 
contribuèrent pour une bonne part à augmenter sa vanilé. 
Elles favorisèrent son penchant à l'indépendance en l'a- 
bandonnant souvent à elle-même-. 

Enfin, elles ne surent point cultiver les heureuses dispo- 
sitions qu'elle manifestait pour l'étude, lorsque l'âge fut 
venu de commencer son instruction. A celte époque, il 
faut l'avouer, la plupart des dames qui habitaient les 

Vcvey, le 8 septembre 1730. Pour plus amples détails, voy. Eug. Ritter, Le pié- 
Bsme romand (Etrennes chrétiennes,[l8S l d). 

1 Registres du Consistoire 17i»i, 17n-2, 17U4. 

- Papiers Miol. Lettre de M m « Marie de la Tour à sa sœur, M m « Françoise 
Miol, du L 2l) août 1 708. « Je crains toutefois qu'elle ne se relâche, parce que 
ses tantes ont moins le temps pour surveiller sa conduite. Or il luy est fort 
nécessaire d'avoir de semblables directeurs qu'elle craint et aime beaucoup. 



16 MADAME DE WARENS 

petites villes du pays de Vaud n'attachaient qu'une médiocre 
importance au développement littéraire de leur sexe, dans 
l'idée qu'il suffisait pleinement à la femme d'être initiée 
aux détails d'un ménage. Les demoiselles de la Tour étaient 
de leur temps ; elles n'enseignèrent guère à leur nièce 
qu'à lire, à écrire, à compter tant bien que mal. Le peu 
que l'enfant apprit en dehors de ces éléments, elle le dut 
à son goût pour la lecture, qu'elle cherchait à satisfaire 
en dévorant tous les livres qui lui tombaient sous la main. 
Si ces livres avaient été tous bons, ses éludes faites à 
bâtons rompus auraient pu cependant porter d'excellents 
fruits. Mais soit indifférence, soit manque d'énergie, ses 
tantes ne se préoccupèrent nullement de faire un choix 
pour elle dans le fonds de bibliothèque, existant au Basset 1 . 
Or ce fonds provenait presque en entier de leur aïeul, le 
docteur Gamaliel de la Tour, et consistait principalement 
en vieux traités de médecine, d'histoire naturelle et de phi- 
losophie. Ne trouve-t-on pas là l'explication du faible que 
M me de Warens a toujours eu pour ces sciences, au dire 
de Jean-Jacques 2 ? 

Conformément aux idées qui avaient cours à cette épo- 
que dans leur milieu, les demoiselles de la Tour donnè- 
rent à leur nièce l'éducation que demandait Chrysale : 

1 Lettre de Marie de^la Tourna Françoise Miol, fin 8 janvier 1708... Par la 
grâce£de Dieu, mon mary jouit d'une bonne santé. Nous avons us le plaisir 
d'avoir icy mardijdernier les belles-sœurs avec Françoise, qui grâce à leurs 
soins fait assés de progrès dans le ménage et autres. Je ne pourrois jamais 
reconnaître les bontés qu'elles ont pour elle, surtout l'aînée, qui asseurement 
a des talens merveilleux pour l'éducation de la jeunesse. Imagine-toi qu'elle 
at si bien fixé l'étourderie de Françoise qu'elle at déjà tout lus les livres du 
Basset... 

2 Elle désira même faire embrasser à son protégé la profession de méde- 
cin. (Conzié, Lettre au comte de Mellarède.) 



ET LE PAYS DE VAUD 17 

Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens , 
Et régler sa dépense avec économie. 

Plût à Dieu que M me de Warens eût appris à leur école 
à tenir sa maison, à nouer les deux bouts ! Malheureuse- 
ment elle ne resta que quatre ans auprès de ses tantes ; et 
sa belle-mère, à laquelle eût incombé le devoir de conti- 
nuer cet apprentissage au moment où l'enfant était d'âge 
à en mieux profiter, ne lui fut pas d'un grand secours. 
M me de la Tour était une de ces femmes douées d'une acti- 
vité infatigable, qui veulent tout faire par elles-mêmes; 
elie ne sut point couronner l'éducation de sa belle-fille en 
lui confiant une part de responsabilité et d'initiative. 

C'était cependant là ce qu'il eût fallu à ce caractère 
entreprenant et ambitieux pour lui apprendre à aimer 
ses occupations journalières. Contrainte de se mouvoir 
dans un cercle de devoirs domestiques qui n'avaient rien 
d'élevé, Françoise-Louise de la Tour considéra ces devoirs 
comme une corvée, et les prit en dégoût. Celte aversion 
persista même à l'époque où, mariée, elle eut la direction 
de son propre ménage. M. de Conzié ne la calomnie donc 
pas lorsqu'il constate qu'elle « n'avait nul goût pour les 
ouvrages auxquels l'éducation accoutume son sexe 1 . » ■ 

Une des préoccupations des demoiselles de la Tour fut 
de procurer à Françoise-Louise la société d'enfants de 
son âge. 

En été, la chose était facile, il s'en trouvait dans les 
familles du voisinage et il en venait aussi de Vevey. 

En hiver, impossible de songer à des fillettes de sa 
condition. Ses tantes furent contraintes de lui donner ha- 
bituellement pour compagnes de petites paysannes de 

1 Mém. et Doc. Soc. Savoisienne d'histoire et d'archéolo^ii», [, p. 83. 



18 MADAME DE AVARENS 

Chailly 1 . Son caractère dominateur s'accommoda prompte- 
ment de la suprématie que lui assurait sa naissance sur 
des filles de métayers et de vignerons, dont les parents 
étaient presque tous au service de sa famille. Habituée vis- 
à-vis d'elles à faire triompher sa volonté, elle finit par 
éprouver un véritable besoin de primer sur son entourage. 
C'est dans ce tour d'éducation qu'on trouve vraisemblable- 
ment la clef d'une des idiosyncrasiesdu caractère de M me de 
Warens : à toutes les époques de sa vie elle aima à s'en- 
tourer d'inférieurs, dont les flatteries intéressées et les 
compliments obséquieux trouvaient grand crédit auprès 
d'elle. 

Après le décès de M lle Louise de la Tour, qui survint à 
la fin de 1708 ou au commencement de 1709, sa sœur 
Violente dut vendre à leur frère Jean-Baptiste leur cam- 
pagne du Basset pour payer la part des cohéritiers de la 
défunte 2 . Elle se retira ensuite, selon toute apparence, à 
Yverdon, près de la sœur qui lui restait, M me Madeleine 
d'Yvonand. Françoise 3 rentra dans la maison paternelle. 
De nouveaux chagrins l'y attendaient. Son père, M. Jean- 
Baptiste de la Tour fut enlevé à la fleur de l'âge par une 
hydropisie, au mois d'octobre 1709. 

1 Lettre citée, du 8 janvier 1708 « ... elle ne respiroit que courir avec Fan- 
chette Cochard et Marie Delacour. » 

2 La part de cet héritage qui revenait à son frère absent; Jacques de la 
Tour devait passer après lui à sa nièce Françoise-Louise, s'il mourrait ait intes- 
tat et sans héritiers directs. (Testament de Louise de la Tour; contrat de ma- 
riage de M me de Warens.) 

3 Bien que ce fût dans le pays l'habitude d'appeler un enfant par le der- 
nier nom qui lui était donné à l'état civil, dans sa famille M lle de la Tour 
était nommée Françoise et non pas Louise. Est-ce peut-être pour la distinguer 
de sa tante? Rousseau lui adressa en 1742 une pièce de vers sous le nom de 
Fanie (Fanny), abréviation anglaise de Françoise. 






ET LE PAYS DE VAUD 19 

Outre Françoise qui était, comme nous l'avons dit, 
issue d'un premier mariage, il laissait de son second lit 
deux garçons, .lean-Joseph et Jacob. De plus sa femme 
était enceinte. C'est à ses trois enfants vivants, et éventuel- 
lement à l'enfant qui devait naître, que, dans son testament 
homologué le jour de sa mort en cour de justice du Chà- 
telard, le défunt légua par parts égales la totalité de sa 
fortune. Mais il grevait une partie de cette fortune d'un 
usufruit en faveur de sa veuve. Et le testament contenait 
la clause suivante à propos des biens qui constituaient cet 
usufruit : « Au cas que ses dits enfants vinssent à mourir 
sans héritiers directs et ab intestat il leur substituera la 
dite dame, estant survivante, sous cette expresse condition 
qu'elle ne pourra en disposer sinon en faveur d'un ou de 
plusieurs des procites parents du testateur '. 

Ces biens étaient assujettis par là à une double substitu- 
tion, M me de la Tour devant dans un cas déterminé suc- 
céder aux héritiers directs de son mari à charge de laisser 
elle-même après sa mort cet héritage à la parenté de ce 
dernier. On fit valoir plus tard cette clause du testament, 
qui trouva son application quand M me de Warens, devenue 
seule héritière par la mort de ses frères et sœurs, se 
trouva elle-même frappée de mort civile par suite de son 
abjuration. Une autre clause des dernières volontés de 
M. de la Tour établit pour sa fille Françoise deux tuteurs 
testamentaires, son frère Jean Gamaliel et son beau-frère 
David Ancel, seigneur d'Yvonand. Sa veuve devait rester 
tutrice de ses propres enfants, assistée suivant l'usage de 
deux conseillers de tutelle. Après la mort de son père, 
Françoise-Louise continua de vivre auprès de sa belle- 

1 Arch. cant. vaud., correspondance liaillivale. Vevey, I, p. 1 21), note. 



20 MADAME DE WARENS 

mère qui alla se fixer au Basset, cette campagne faisant 
partie de son douaire. 

Les Notices d'utilité publique de l'année 1807 * con- 
tiennent une statistique du district de Vevey. Un des col- 
laborateurs de cette statistique rapporte qu'il avait person- 
nellement connu dans sa jeunesse une dame respectable, 
liée jadis avec M Ue de la Tour, dont elle était voisine de 
campagne. Souvent il l'avait entendue raconter, en parlant 
de son amie d'enfance, que cette jeune fille faisait avant 
son mariage les délices de la contrée par son esprit, par 
sa gaieté et par les fêtes qu'elle donnait. «Sa maison, ajou- 
tait-elle, était dans les beaux jours de dimanche le rendez- 
vous de tout ce qu'il y avait de plus aimable et de meil- 
leure société. Une musique champêtre, des danses, des 
jeux, des promenades, des goûters où on offrait des fruits, 
de la crème, des gâteaux, etc., y étaient fréquemment 
répétés. » 

En reproduisant ce témoignage flatteur nous nous de- 
mandons toutefois s'il mérite une entière confiance? Cer- 
taines erreurs qui s'y sont glissées permettent sérieusement 
d'en douter. 

Peut-on parler d'une jeune fille de onze à douze ans, 
comme faisant par son esprit les délices de ia société? 
Or Françoise-Louise avait cet âge lorsqu'elle quitta le Bas- 
set pour n'y revenir dès lors qu'à de rares intervalles et 
n'y faire que de courtes apparitions. En outre, « la dame 
respectable », dont il est question dans la chronique, fait 
preuve d'un manque de mémoire pour le moins singulier, 
lorsqu'elle parle de danses le dimanche 2 . Pouvait-elle 

1 T. II, p. 79. 

2 II y a lieu d'observer ici que les réunions si vantées par cette dame offrent 



ET LE PAYS DE VAUD 21 

ignorer qu'au dix-huitième siècle, dans les Etats de LL. 
EE. de Berne ! , la danse était proscrite en ce jour consacré, 
et que les tribunaux ecclésiastiques (consistoires) pour- 
suivaient les transgresseurs avec un zèle qui ne ménageait 
personne? La famille de la Tour était d'ailleurs moins bien 
placée que toute autre pour violer l'ordonnance souveraine, 
puisque son chef Gamaliel, le châtelain du Châtelard, pré- 
sidait alors le consistoire de cette baronnie. Aussi le nom 
des de la Tour ne figure-t-il nulle part dans les registres 
de ce corps, où se consignaient de pareilles infractions. 
Un seul cas, qui touche indirectement à cette famille, 
concerne le fermier du domaine de Burier, appartenant 
alors au fils du châtelain Gamaliel, noble Jean-Baptiste de 
la Tour. Ce fermier fut accusé en 1714- d'avoir fait danser 
un dimanche à Burier quelques habitants de Vevey. Son 
procès se termina, faute de preuves, par un arrêt de non- 
lieu 2 . 

Il n'était besoin d'ailleurs ni de l'ordonnance du consis- 
toire, ni de l'opportunité de l'exemple à donner dans la 
contrée, pour empêcher les danses au Basset de la Tour 

une grande ressemblance avec celles que, dans la Nouvelle Héloîse, Julie de 
Wolmar organisait les dimanches d'hiver. La collation se composait aussi de 
fruits, de gâteaux, de laitage. S'il y avait des hommes on servait en outre du 
vin. Un violon faisait danser les assistants. Cependant Rousseau savait si 
bien que la danse était contraire à la sévérité des mœurs protestantes de 
l'époque, qu'il sent le besoin de sauver la difficulté par un discours de Julie. 
Re serait-ce pas dans la Nouvelle Héloîse qu'il faudrait chercher l'origine du 
récit ci-dessus ? 

1 On désignait communément par ces lettres initiales des mots « Leurs 
Excellences, » les deux conseils qui dirigeaient la république de Berne : le 
grand conseil ou conseil souverain et le petit conseil ou sénat; en un mot 
le gouvernement bernois. 

2 Registre du consistoire de Vevey, 1711. 



22 MADAME DE WARENS 

en tant que contraires à la sanctification du dimanche. 
M me Marie de la Tour, née Flavard, appartenait depuis 
longtemps, comme autrefois ses belles-sœurs, à la secte des 
piétistes. Tout récemment encore la perte de son mari et 
d'une petite fille, née après la mort de celui-ci, l'avaient 
plongée dans le deuil et avaient augmenté l'austérité de 
sa vie. Dès ce moment, fuyant toute mondanité elle s'é- 
tait plus que jamais consacrée à la piété et aux bonnes œu- 
vres. Le Basset redevint le centre d'assemblées religieuses, 
tenues généralement le dimanche après-midi et qui étaient 
présidées comme autrefois par le secrétaire Magny. Dans 
les fréquentes visites qu'il faisait au Basset, il rencontrait 
toujours Françoise-Louise. Chacun l'écoutait comme un 
oracle et M me de la Tour ne pouvait voir qu'avec satisfaction 
sa belle-fille suivre avec intérêt ses entretiens. 

Quelques notes de M. de Warens nous font connaître 
que Magny exerça sur cette enfant précoce une influence 
décisive 1 . La tendance de sa théologie rencontra dans cette 
jeune âme une sympathie illimitée. En donnant son adhé- 
sion aux doctrines d'une secte mystique qui cherchait à 
s'élever au-dessus des barrières d'église par une extrême 
tolérance, e( qui admettait certaines vues étrangères au 
système protestant, Françoise-Louise de la Tour se trou- 
vait entraînée à son insu du côté du catholicisme. Sa fu- 
ture conversion lui devenait ainsi plus aisée et se prépa- 
rait de loin. Des préoccupations matérielles et un amour- 
propre exagéré l'aidèrent, plus tard, à franchir le pas 
décisif. 

Il est à regretter que nous n'ayons pas sur ce nouveau 
séjour au Basset d'autres détails à relever. Mais nous sa- 

1 Arch. de Loys. 



ET LE PAYS DE VA II) 23 

vons que ce séjour prit fin au bout de deux ans, Gamaliel 
de la Tour ayant mis sa nièce en pension à Lausanne chez 
une dame Crespin, vers la fin de 1711 '. Le peu de sympa- 
thie qui régnait entre M me de la Tour et sa belle fille ne 
fut probablement pas étranger à cette détermination. Faut- 
il chercher la cause de cette froideur réciproque dans le 
système d'éducation assez sévère que paraît avoir suivi 
M me de la Tour? L'austérité de sa religion effraya-t-elle la 
jeune fille, c'est ce qu'il est difficile de décider. 

Chez M me Crespin rien ne fut négligé pour donner à 
Françoise-Louise une éducation distinguée. Son tuteur 
payait pour elle une pension de deux cents livres de Suisse, 
indépendamment de ses leçons. On lui enseignait aussi 
les arts d'agrément, car M. de Warens produisit à l'occa- 
sion de son divorce une liste de dettes payées pour sa 
femme au lendemain de son mariage et parmi les comptes 
figure celui d'une maîtresse de musique et de chant-. 

C'est pendant son séjour dans celte pension que Fran- 
çoise-Louise se vit rechercher en mariage par noble Sébas- 
tien-lsaac de Loys, fils de Jean de Loys, seigneur de Vil- 
lardin 3 . Ce jeune homme était né à Lausanne le 28 juillet 
1688. S'étant voué à la carrière militaire, il avait fait ses 
premières armes au service du Piémont de 1704 à 1705 
comme enseigne au régiment suisse de Portes. De là il 
avait passé en 1706, avec le grade de lieutenant, dans un 
bataillon levé en Suisse pour le compte du roi de Suède, 
et avait guerroyé contre les Russes. Rentré dans sa ville 

1 Doc. 33, listes B et E. 

2 Doc. 33, liste I?. 

3 M. de Villardin avait épousé le "27 avril ItiSli M"« Esther de Lavigny. Cette 
dame était déjà morte en 1713. 



24 MADAME DE WARENS 

natale en l'année 4708, il y exerçait depuis 1712 la charge 
de capitaine d'une compagnie d'élection au service de 
LL. EE. de Berne 1 . 

Dans un factum important rédige par son avocat à l'oc- 
casion d'un procès que S.-I. de Loys soutint en 1724 con- 
tre son père, factum qui a été lu par M. Eug. Gaulis à la 
séance de la Société d'histoire de la Suisse romande, le 
9 juin 1884, se trouvent quelques détails intéressants sur 
les premières démarches faites en vue de ce mariage et 
sur les difficultés qui en retardèrent la conclusion. 

L'avocat, rédacteur de l'acte, rapporte, évidemment d'a- 
près les indications de son client, « qu'au commencement 
de 1713, M. de Villardin fit connoître à son fils, M. de 
Loys, qu'il souhaitoit le voir rechercher en mariage M Ue de 
la Tour » et il ajoute que « bien que M. de Loys ne son- 
gea pas beaucoup à changer d'état, il regarda ce conseil 
comme un ordre et fit connoissance avec la demoiselle qu'il 
n'avoit pas vue auparavant. S'étant épris d'elle d'une vio- 
lente passion, il se montra résolu, de sorte que son père, 
M. de Villardin, se rendit à la Tour de Peilz pour la de- 
mander à M. Gamaliel de la Tour. » 

Celui-ci après avoir consulté la jeune fille s'empressa de 
répondre affirmativement. On se demande pourquoi M. de 
la Tour a donné avec tant de hâte son consentement à un 
mariage aussi précoce, sa nièce n'ayant point encore atteint 
l'âge légal. 11 faut considérer cependant qu'il souffrait déjà 
de la maladie qui devait l'emporter, maladie qu'il savait 
incurable. Dans ces circonstances, on comprend qu'en bon 
parent et en tuteur soucieux, il lui importait d'assurer à 
sa nièce, par un mariage convenable, l'appui dont elle au- 

i Doc. 69. 



ET LE PAYS DE VAUD 25 

rait besoin, lorsqu'il viendrait à lui manquer. Or cette 
union avec M. de Loys lui semblait présenter toutes les 
garanties désirables, honorabilité du prétendant, hautes 
relations de famille, position de fortune acceptable. 

Le 22 mars 1713, un projet de contrat fut rédigé, par 
lequel Françoise-Louise de la Tour devait apporter à son 
futur époux tous les biens qu'elle possédait «à cette époque, 
soit une trentaine de mille livres *. 

En vue de rapprocher de la dot de la fiancée l'apport pé- 
cuniaire du fiancé, M. de Villardin s'engagea à faire à 
celui-ci une libéralité, qui éleva cet apport au chiffre de 
vingt mille livres, à la condition toutefois qu'il serait ins- 
crit au contrat que son fils renonçait en sa faveur à toute 
prétention sur les biens maternels, auxquels il avait encore 
droit-. C'était lui faire payer chèrement celte libéralité. 
M. de Loys essaya vainement quelques objections; la con- 
dition était péremptoire. Il préféra finalement y souscrire, 
de peur d'une rupture de ses négociations matrimoniales. 

Mais une autre personne avait été frappée du manque 
d'équité qui avait présidé à cet arrangement entre le 
père et le fils. 

Le second tuteur de M Ué de la Tour, M. d'Yvonand, s'é- 
tait montré dès l'abord fort opposé à l'union que l'on avait 
en vue pour elle, à cause de sa trop grande jeunesse. Aussi 
n'avait-il point pris part à la rédaction du contrat. Ce pro- 
jette fois rédigé, lui fut soumis. Il estima que la renoncia- 
tion imposée était antilégale et aussi préjudiciable à l'é- 
pouse qu'à l'époux. Il renvoya le contrat sans avoir con- 

1 Somme qui représente aujourd'hui une valeur environ six fois plus grande. 
3 M. de Villardin eut jusqu'à son second mariage l'usufruit île la moitié de 
l'héritage que ses enfants du premier lit avaient de leur mère. 



26 MADAME DE WARENS 

senti à le signer. Gamaliel de la Tour, qui se regardait 
comme engagé par sa parole vis-à-vis de M. de Villardin et 
qui tenait particulièrement, pour les raisons que l'on sait, 
à hâter la conclusion du contrat, s'efforça d'amener à com- 
position son cotuteur. A cet effet il engagea le père du 
fiancé à renoncer à la clause en litige, en même temps 
qu'il laissait entendre aux divers membres de la famille de 
la Tour que la célébration du mariage pourrait être retar- 
dée sur leur demande de plusieurs mois après le contrat. 
M. d'Yvonand avait assurément d'autres motifs de ne point 
vouloir de ce mariage, car il persista malgré tout dans 
son opposition. 

Peut-être se méfiait-il des moyens diplomatiques aux- 
quels M. de Villardin pouvait avoir recours ? Et il s'en fût 
méfié à juste titre, car tout en consentant ostensiblement à 
voir supprimer dans le contrat l'article qui obligeait son 
fils à lui abandonner ses biens maternels, M. de Villardin 
appelait M. de Loys dans son cabinet le jour fixé pour la 
signature de l'acte et le contraignait par des menaces à lui 
faire un billet contenant cette renonciation. 

Ces négociations laborieuses aboutirent enfin. Malgré 
l'opposition résolue de M. d'Yvonand, Jean-Gamaliel de la 
Tour, encouragé par l'inclination de sa nièce pour M. de 
de Loys, et fort de l'approbation d'une partie de la parenté, 
s'était décidé à aller de l'avant dans l'espoir que son co- 
tuteur finirait par accepter le fait accompli. Le contrat 
fut signé à Lausanne le 18 avril 1713*. Mais retenu au 
lit par la maladie, M. de la Tour ne put se trouver en 
personne à la signature de l'acte. Il se fit représenter par 
son fils Jean-Baptiste, qu'assistaient du côté de l'épouse 

1 Doc. 2. 



ET LE PAYS DE VAUD 21 

quelques parents éloignés. L'époux était accompagné de 
son père, de ses frères et de plusieurs cousins. Ce contrat 
fut soumis le 29 avril à la ratification de Gamaliel de la 
Tour, ainsi qu'en fait foi un post-scriptum daté, signé 
du notaire qui avait passé l'acte ' ? On présenta ensuite 
la pièce à M. d'Yvonand, qui refusa encore d'en reconnaî- 
tre la validité, bien que l'on eût sur ces entrefaites, afin de 
lui donner plus de garanties que le mariage serait retardé, 
fait rentrer M Ue de la Tour dans la pension Crespin. Bien 
plus, il s'empressa d'intenter à M. de la Tour une action 
judiciaire en nullité de contrat. Dans une situation aussi 
tendue, il était évident que la justice de Vevey ne pouvait 
laisser ces messieurs côte à côte dans l'exercice de la 
tutelle. Elle les déchargea tous deux de leurs fonctions 
jusqu'à la fin de leur différend, et nomma provisoirement 
un tuteur neutre en la personne du fidèle ami de la famille 
de la Tour, du vénérable secrétaire Magny. Jean Gamaliel 
de la Tour était toujours gravement malade. Le chagrin 
qu'il éprouva de ces démêlés empira son état de santé au 
point qu'il mourut peu de temps après. 

Au nombre des papiers que produisit treize ans plus 
tard, lors de son procès en divorce, M. de Vuarens (c'est 
le nom qu'avait pris désormais M. de Loys 2 ), se trouvent 
plusieurs listes de dettes, payées autrefois par lui pour le 
compte de sa femme. Ces documents nous donnent des 
détails intéressants sur la vie de M me de Warens avant et 

» Doc. 2. 

- Vuarens est le vrai nom du village vaudois dont M. de Loys possédait la 
seigneurie. C'est pour suivre une orthographe germanique introduite par les 
Bernois, alors maîtres du pays, que l'un a quelquefois employé l'orthographe 
île Warens. M. et M™*' de Loys de Vuarens l'avaienl adoptée el Rousseau n'en 
a point connu d'autre. 



28 MADAME DE WARENS 

après son mariage. Une de ces listes nous laisse entre- 
voir que pendant les trois mois que dura la tutelle de 
M. Magny, ce dernier ne fut pas chargé de gérer les reve- 
nus de sa pupille ; il n'eut pas même entre les mains l'ar- 
gent nécessaire pour faire face à ses dépenses courantes. 
Ce fut par conséquent M. de Warens qui dut se charger, 
dans les premiers temps de son mariage, d'acquitter les 
comptes arriérés l . 

Une autre remarque qui accentue ce que nous connais- 
sons déjà des rapports tendus entre belle-mère et belle-fille, 
c'est que pendant ces trois mois M lle de la Tour vint pas- 
ser régulièrement ses dimanches, non pas au Basset, 
mais à Vevey, dans la famille de M. Magny. 

Les démarches conciliantes de ce nouveau tuteur et 
l'autorité morale que chacun lui reconnaissait amenèrent 
M. d'Yvonand à abandonner entièrement le procès entamé 
et à déclarer par convention du 14 août 1713, qu'il sous- 
crivait au contrat du 18 avril, auquel il fut apporté sur sa 
demande de légères modifications. 

Tout obstacle se trouvant ainsi levé, le mariage fut célé- 
bré à Lausanne le 22 septembre suivant 2 . M me de Warens 
venait d'entrer depuis peu de mois dans sa quinzième 
année. 

1 Dkoc. 33, listes B et E. 

2 Doc. 69. — Factum du 2 juin 1721. 



CHAPITRE II 
Le mariage de M me de Warens. 

En dehors de quelques notes éparses que nous rencon- 
trons dans les papiers de M. de Warens, nous n'avons point 
de renseignements sur la vie privée des deux époux pen- 
dant les premières années de leur mariage. Les manuaux 
des conseils et des cours de justice de Vevey et du Châte- 
lard nous font connaître en revanche quelques circons- 
tances de leur vie extérieure. 

Ainsi qu'il s'y était engagé dans son contrat de mariage, 
M. de Warens donna aux parents de sa femme toutes les 
garanties exigées par la loi quant à la sécurité des biens 
qu'elle lui avait apportés. 

Un inventaire de ces biens avait été dressé après le décès 
de M. delà Tour, on jugea inutile d'en faire un nouveau. 
M. de Warens se borna à remettre à la famille une décharge 
pour les biens qu'il avait reçus d'elle. Cette circonstance, in- 
signifiante en apparence, mérite d'être signalée, car M me de 
Warens prétendit dans une supplique, adressée en 1732 au 
sénat de Chambéry, que son mari n'avait jamais livré cette 
décharge *. Le jeune couple s'établit à Vevey où la société fit 
bon accueil à M. de Warens, tant à cause delà position dis- 
tinguée que la parenté de son épouse y occupait d'an- 

1 Doc. 61. 



30 MADAME DE WARENS 

cienne date qu'à cause de la considération dont sa propre 
famille jouissait dans le pays. Le cercle d'intimes qui se 
réunissait dans leur salon n'était pas composé exclusivement 
de l'ancienne bourgeoisie de la ville, on y comptait aussi 
des familles réfugiées, venues à Vevey à la révocation de 
l'édit de Nantes, entre autres les de Rochegude, les d'Her- 
wart, les Silvestre, les de Quervain, les Danjau de la Bélie. 
Dans les premiers temps de leur mariage, on les voit pré- 
senter au baptême, en qualité de parrain et de marraine, 
un enfant de cette dernière famille 1 . Leurs noms se re- 
trouvent plusieurs fois par la suite dans les registres 
baptistaires comme parrain et marraine d'enfants de ré- 
fugiés. 

M. Chavannes a déjà remarqué dans son Histoire des 
réfugiés français dans le Pays de Vaud -, que M mc de 
Warens portait alors à ces familles françaises, victimes de 
leur attachement aux doctrines protestantes, un intérêt 
sincère ; ce ce qui ne l'a pas empêchée, ajoute-t-il, d'entrer 
elle-même plus tard dans l'église persécutrice et de renier 
ainsi d'une manière éclatante les sympathies religieuses 
que son cœur avait partagées avec grand nombre de ses 
compatriotes. » 

Chaque année dans le cours de l'automne les deux époux 
allaient passer quelques semaines à Chailly, au centre du 
domaine de vignoble que M me de Warens avait apporté en 
dot à son mari. Ils s'y étaient aménagés un petit apparte- 
ment dans la maison même où se trouvait logé leur vigne- 

1 Registre des baptêmes de Vevey, 3 septembre 1714, Françoise-Louise, fille 
de François Danjau de la Bellie, réfugié pour la religion, et d'Elisabeth 
Grammon ; parrain et marraine, noble Isaac-Sébastien de Loys et sa femme, 
Françoise-Louise, née de la Tour. 

2 Lausanne, 1874, in-8», p. 263. 



ET LE PAYS DE VAUD 31 

ron ! . Là ils présidaient aux vendanges. Les premiers 
froids les ramenaient à Vevey. Plus tard, lorsque M. de 
Villardin eut mis son fils en possession définitive de la 
seigneurie de Vuarens, celui-ci s'y rendit chaque été pen- 
dant les moissons afin d'y percevoir la dime et les autres 
redevances féodales. Pour l'ordinaire, M me de Warens 
n'était pas du voyage. 

Le rapprochement est frappant entre les faits que nous 
venons d'indiquer et le récit de la Nouvelle Héloïse. La ba- 
ronnie d'Etange, «composée de champs, de prés, de bois 2 ,» 
répond évidemment à la seigneurie de Vuarens, quoiqu'il y 
ail loin de la modeste réalité à la brillante description que 
fait Rousseau. De même le domaine de Clarens, oc dont le 
produit consiste exclusivement en vignes :i » est, propor- 
tions gardées, le petit domaine de Chailly, réuni pendant 
la jeunesse de M me de Warens avec celui du Basset, situé 
tout auprès. A Vuarens comme à Etange, le mari allait 
fréquemment seul ; à Chailly comme à Clarens les époux 
étaient toujours réunis. 

Le principal produit du domaine de Chailly était, nous 
venons de le voir, celui de ses vignes. Cette source de 
revenu eût été certainement plus lucrative pour M. de 
Warens s'il eût possédé la bourgeoisie de la ville la plus 
voisine, c'est-à-dire celle de Vevey. Car il eût trouvé dans 
ce cas avantage à vendre sa récolte, non plus sur place 
comme il le faisait généralement, mais dans cette ville où 

1 Cette maison était celle qu'on appelait autrefois le Basset des demoiselles 
de la Tour. Léguée à M me de Warens par son père, elle fut depuis lors appelée 
Chailly, du nom du village avoisinant, pour la distinguer de la propriété 
voisine du Basset, dont M me de la Tour était jouissante. 

2 Nouvelle Héloïse, 4 me partie, lettre X. 

3 Ibid. 



32 MADAME DE WARENS 

les vins se vendaient à celte époque fort au-dessus des 
prix courants de la campagne. En effet, les bourgeois d'une 
cité jouissaient seuls alors de la faculté, où comme on le 
disait ce de la franchise », d'introduire dans son enceinte le 
vin de leur cru sans payer une taxe d'octroi (Tomguelt), 
et de faire ensuite détailler ce vin dans des établissements 
publics 1 . Double privilège qui leur assurait, malgré les 
transports, un notable bénéfice et qui les protégeait contre 
la concurrence des vendeurs non bourgeois. M. de Wa- 
rens, domicilié passagèrement à Vevey, n'avait aucune rai- 
son de prétendre dans cette ville à la franchise d'octroi. Il 
aurait pu en revanche user de pareil droit à Lausanne, 
dont il avait la bourgeoisie, mais Lausanne était trop dis- 
tant de Chailly pour qu'il trouvât intérêt à le faire ; les 
frais d'expédition eussent certainement absorbé, si ce n'est 
dépassé tous les gains à attendre. De son côté M me de Wa- 
rens, dans le fait la véritable propriétaire du vin qu'il s'a- 
gissait de vendre, avait perdu par suite de son mariage 
avec un étranger à la ville, tous les droits qu'elle possé- 
dait auparavant comme bourgeoise de Vevey. Il est piquant 
de constater ici que cette dame, qui ne tira aucun profit 
de la confirmation de bourgeoisie accordée autrefois à son 
père, se vit contrainte de remplir dans la suite une partie 
des engagements pécuniaires que la famille de la Tour 
avait pris à propos de cette confirmation. 

A l'époque où le Conseil de Vevey - reconnut leur qua- 

1 Les principales familles de la ville possédaient, pour la vente en détail de 
leur propre vin, des cabarets ou pintes qu'elles faisaient tenir par des débi- 
tants. 

- Il existait à Vevey quatre conseils, celui des Cent-vingt ou grand conseil, 
celui des Soixante, celui des Trente, enfin celui des Douze ou petit conseil, 
corps exécutif de la ville. Quand nous ne faisons pas suivre le mot conseil 



ET LE PAYS DE VAUD 33 

lité d'anciens bourgeois de cette ville, MM. de la Tour, 
père et oncles de M me de Warens, avaient promis de donner 
en témoignage de leur gratitude, une contribution de 
quinze pistoles pour la reconstruction de la maison de 
ville. Cette somme devait être versée en plusieurs acomp- 
tes, au fur et à mesure de l'avancement des travaux. On 
n'en exigea que deux cents florins pendant la vie de 
M. Jean-Baptiste de la Tour, qui, à la suite d'un arrange- 
ment avec ses frères, s'était seul chargé du paiement de 
la dette ! . 

Le nouveau bâtiment de la maison de ville était depuis 
longtemps achevé que le solde de cette contribution res- 
tait dû, vraisemblablement par suite d'un oubli du secré- 
taire du Conseil-. Ce ne fut que dans le cours de l'année 
1715, qu'un conseiller revisant les comptes de cette bâ- 
tisse, s'aperçut que ce solde n'était point encore acquitté 
et en fit rapport à ses collègues 3 . Ceux-ci déléguèrent 
aussitôt un des leurs auprès de la veuve de M. Jean-Bap- 
tiste de la Tour, laquelle se déclara en principe disposée 
à payer la somme due, avec un don, fait à l'hôpital en 
souvenir de son mari 4 . Cependant comme elle n'était 
qu'usufruitière d'une partie de la fortune de ce dernier, 
elle se réservait de s'entendre préalablement avec les héri- 
tiers naturels. 

Mis au courant par elle de la réclamation du Conseil, 

d'une dénomination particulière c'est du dernier dont nous entendons 
parler. 

' Arch. de Vevey. Registre des contributions pour la maison de ville, 1702 ; 
Doc. 3 et 17. 

* Doc. 3. 

3 Doc. 3 et 4. 

4 Doc. 5. 

3 



34 MADAME DE WARENS 

M. et M me de Warens firent à cette dernière un fort mau- 
vais accueil l . 

Ils répondirent au délégué qu'ils avaient effectivement 
le souvenir d'une somme de deux cents florins -, donnée 
jadis dans le but indiqué par MM. de la Tour, mais qu'ils 
n'avaient jamais ouï parler d'un engagement ultérieur ; 
que si cet engagement existait il devait être nécessaire- 
ment consigné dans un écrit, que le Conseil était tenu de 
leur produire ; qu'ils étaient du reste fort surpris de 
ce qu'on s'adressât plutôt dans cette circonstance à une 
branche de la famille de la Tour, qui devait être consi- 
dérée comme éteinte, puisqu'elle n'était plus représentée 
que par une femme, privée depuis son mariage des privi- 
lèges de la ville, tandis qu'il existait une autre branche de 
cette même famille, dont les droits de bourgeoisie étaient 
encore assurés pour longtemps, vu qu'elle comptait à 
l'époque présente plusieurs membres masculins. 

La promesse de MM. de la Tour avait été faite spon- 
tanément et sans un écrit spécial. Il n'en existait pas d'au- 
tre preuve que son inscription dans les registres muni- 
cipaux. Le Conseil manquait donc de moyens légaux pour 
contraindre les héritiers à reconnaître la légitimité de la 
dette. Il lui répugnait, du reste, d'encourir les chances 
d'un procès. Néanmoins, fort de son droit, il persista dans 
ses démarches auprès de M. de Warens, se réservant dans 
le cas où il ne pourrait rien tirer de lui, d'appeler aussi 
en garantie l'hoirie de Jean-Gamaliel de la Tour, celui-ci 
ayant été en quelque sorte caution solidaire de l'engage- 
ment contracté, puisque c'était de l'aveu et au nom de ses 

1 Arch. de Vevey, M an. du Conseil N° V. 

2 Deux florins et demi font une livre. 






ET LE PAYS DE VAUD 35 

autres frères que M. Jean -Baptiste de la Tour avait promis 
la somme en litige 1 . M. de Warens fit longue résistance 
à la demande du Conseil. Plus tard, sur l'avis, parait-il, 
de sa femme, qui crut pouvoir tirer de là quelque avantage 
personnel, il se ravisa et déclara que, sans être convaincu 
de l'engagement de M. de la Tour, il voulait transiger et 
mettre fin à la présente difficulté, en payant ce qu'on 
exigeait de lui, à la condition toutefois que le Conseil, 
tenant compte de ce que son beau-père avait peu profité 
de son agrégation à la bourgeoisie, accorderait à M me de 
Warens la faveur de participer aux droits des bourgeois 
pour ce qui concernait l'entrée et la vente en ville du vin 
de son propre vignoble. M me de Warens , impatiente, ne 
sut pas attendre la réponse du Conseil. Pensant sans doute 
que son mari, lié d'intimité avec plusieurs membres de ce 
corps, était assuré d'avance d'une décision favorable ; 
espérant aussi peut-être influencer cette décision par le 
fait accompli, elle se permit de prévenir l'autorisation de- 
mandée en faisant ouvrir une pinte pour le débit de son 
vin. Fit-elle la chose avec ou sans le consentement de son 
mari, c'est ce qu'on ignore ! Toujours est-il que le Conseil 
n'était pas encore nanti de la requête de M. de Warens, 
qu'il apprenait cette violation des règlements de la ville 
par un rapport du commandeur 2 . 

Son devoir était de réprimer instantanément et avec 
sévérité une infraction de ce genre. Il le fit par un blâme 
officiel, qu'il chargea ceux de ses membres, qui étaient en 
rapport avec M. de Warens, de transmettre verbalement 
à ce dernier, l'avertissant une fois pour toutes <r que s'il 

1 Arch.de Vevey. Manual V, mentions diverses. 
! Vice-président du Conseil des Douze. 



36 MADAME DE WARENS 

continue à vendre son vin et à demeurer dans le silence 
sans faire aucune démarche de déférence, comme il le 
doit, on prendra des nouvelles mesures contre luy qui ne 
luy seront pas agréables 1 . » Sur ces entrefaites cependant 
les démarches de déférence, que l'autorité municipale exi- 
geait, avaient été effectuées par l'envoi de la lettre de 
M. de Warens dont il a été question plus haut. Mais le 
Conseil, qui avait semblé tout d'abord réclamer ces démar- 
ches afin d'y accéder, blessé probablement par la lenteur 
que M me de Warens mettait à obtempérer à ses ordres, 
refusa la faveur qui y était sollicitée et fit savoir aux deux 
époux qu'il ne pouvait tenir compte de leur demande, 
surtout à cause du précédent qu'elle ne manquerait pas 
de créer en ville 2 . Contraint de s'incliner devant une dé- 
cision exprimée en des termes si formels, M. de Warens 
l'accepta de bonne grâce. Sa femme en revanche ne com- 
prit pas qu'elle avait fait fausse route et qu'elle devait 
s'en prendre à elle-même de cette détermination du 
Conseil. Vivement humiliée et froissée dans son amour- 
propre par le refus qu'elle avait subi, elle vit dans ce 
refus une grave atteinte à la considération dont son mari et 
elle-même jouissaient à Vevey. Dès lors, dégoûtée de cette 
ville, elle ne fit plus opposition au désir que M. de Wa- 
rens manifestait depuis longtemps de retourner à Lau- 
sanne. Mais elle voulut qu'il acquit préalablement la 
bourgeoisie de Vevey, seul moyen, d'après elle, de recon- 
quérir les égards et l'influence qu'elle croyait leur être 
échappés. Pressé comme il l'était par sa femme et recon- 
naissant lui-même que cette bourgeoisie ne serait pas 

i Doc. 7. 
2 Man. V. 






ET LE PAYS DE VAUD 37 

pour lui sans utilité, M. de \Yarens présenta dans ce sens 
une pétition au Conseil. Sa demande fut aussitôt accordée 
et il fut admis à prêter serment le 7 mai 1716 i . 

La formule qui lui fut imposée renfermait entre autres 
la clause suivante : « Qu'il ne pourroit jouir des privilèges 
de la ville sans demeurer dans icelle. » Cette clause lui 
échappa tout d'abord. Ce ne fut qu'après sa réception, 
lorsqu'il avait déjà quitté la salle des séances, qu'il lui 
vint tout à coup à l'esprit qu'elle aurait inévitablement 
pour résultat de rendre ses droits de bourgeoisie illu- 
soires et inutiles, s'il s'établissait à Lausanne, comme il 
en avait l'intention. Il se hâta donc de rentrer pour de- 
mander explication sur ce point : « S'il ne luy seroit pas 
loisible qu'en tenant quelques domestiques à l'ordinaire 
dans sa maison, demeurant partie du tems à Vevey, à 
Lausanne et autre part, il ne pourroit pas également jouir 
des privilèges de ditte ville? » Le Conseil lui répondit 
qu'il ne trouvait pas lieu d'introduire une modification 
dans les termes de son serment 2 . M. de Warens ne se 
tint pas pour battu, car déjà le 14 mai, il revint à la 
charge en faisant remettre à l'autorité municipale, par 
l'entremise d'un de ses membres, une pétition contenant 
la même requête. Mais cette autorité ne voulut point en 
prendre connaissance et lit savoir au pétitionnaire que 
s'il avait des réclamations à lui présenter, il devait le faire 
en personne 3 . 

1 Doc. 8. 

s Ibid. 

3 Man. V., p. 399. « M. de Warens ayant voulu faire présenter une exposi- 
tion par escrit par un membre de ce Corps au sujet de quelqu'éclaircissemenl 
de sa réception au nombre des bourgois, on n'a pas daigné la lire, puisque 
s'il a quelque chose à représenter il doit paroistre luy-mesme. » 



38 MADAME DE WARENS 

M. de Warens comparut, en effet, devant le Conseil à 
la séance suivante. Il lui exposa qu'en se faisant agréger 
à la bourgeoisie de Vevey, il n'avait nullement entendu 
porter préjudice aux droits de même nature dont il jouis- 
sait dans d'autres villes, surtout à Lausanne, où sa qua- 
lité d'ancien bourgeois lui permettait de parvenir à des 
emplois auxquels il ne pouvait aspirer à Vevey ; que la 
clause du serment dont il sollicitait la suppression lui fai- 
sait le plus grand tort, puisqu'en exigeant sa présence 
continuelle dans ce lieu pour y faire valoir ses droits, elle 
l'empêchait entièrement de faire usage de ceux qu'il pos- 
sédait ailleurs; qu'il savait, du reste, qu'il n'était pas le 
premier qui s'était trouvé en pareil cas, et pour lequel 
on aurait fait exception à la règle; que si l'on persistait à 
restreindre ainsi sa liberté, il préférait renoncer à cette 
agrégation, étant encore en pouvoir de le faire puisqu'il 
n'avait pas payé jusqu'ici la finance de réception '. 

Le Conseil fit des difficultés pour reconnaître le bien- 
fondé de ces arguments. Huit mois environ s'écoulèrent 
dans des pourparlers sans résultat. On finit cependant par 
s'entendre. Il fut convenu que la lettre de M. de Warens 
serait d'une même teneur que celles qu'on avait, d'après 
les anciens manuaux, accordées par exception à d'autres 
candidats qui avaient plusieurs bourgeoisies. Arrange- 
ment qui lui donnait ainsi d'une manière détournée 
pleine et entière satisfaction. Néanmoins, pris de mé- 
fiance, il ne voulut s'acquitter de ce qu'il devait pour son 
agrégation que lorsqu'il aurait reçu le document qui en 

1 D'après le règlement municipal les nouveaux bourgeois n'étaient définiti- 
vement admis à exercer leurs droits que lorsqu'ils s'étaient acquittés de la 
finance d'agrégation. S'ils ne la payaient pas dans un laps de temps fixé, 
ils étaient rayés d'office du registre de la bourgeoisie. 



i 



ET LE PAYS DE VAUD 39 

faisait foi, rédigé en bonne forme. A cet effet il demanda 
pour ce payement un sursis de deux mois, <r pendant les- 
quels i! prioit qu'on luy dressât sa lettre de bourgeoisie 
d*une manière qui pût luy être satisfaisante. » Ce qu'on 
lui accorda 1 . 

Cependant sur ces entrefaites une autre condition qui 
devait être insérée dans la lettre en question excita le 
déplaisir de M. de Warens. 

Pour combattre la tendance qu'avaient à cette époque 
certaines familles à fonder en dehors de l'hôpital, soit de 
la bourse des pauvres de la ville, des institutions privées 
de bienfaisance qui causaient à celte bourse un préjudice 
notable, en accaparant à leur profit nombre de dons et 
de legs, le Conseil venait de prendre la mesure extrême 
de défendre aux nouveaux bourgeois de s'affilier à ces 
institutions. Le hasard voulut que M. de Warens fût le 
premier qui fut atteint par cette mesure. Mais il protesta 
énergiquement contre celle-ci, non point qu'il eût l'inten- 
tion, disait-il, de refuser en quoi que ce soit un secours à 
l'hôpital, mais parce qu'il ne lui convenait pas que sa 
lettre de bourgeoisie fût la première qui contînt sem- 
blable restriction. Il profita du retard que le secrétaire 
municipal mettait dans l'expédition de cette lettre pour 
demander avec insistance le retranchement du paragraphe. 
Cette fois encore le Conseil dut faire retraite devant sa 
ténacité -. Tout étant finalement réglé et enregistré sui- 
vant ses désirs, M. de Warens livra les quatre cents livres 
fixées pour le prix de son agrégation, le 9 septembre 1 7 1 7 :i . 

1 Doc. 10. 

2 Doc. 11 et 12. 

3 Man. X. 



40 MADAME DE WARENS 

Quant aux prétentions pécuniaires qu'on élevait relati- 
vement à la bourgeoisie de son beau-père, il crut, pa- 
raît-il, les avoir éteintes par sa propre réception, car il 
recommença à en contester la validité lorsque après un 
délai de quelques mois le Conseil le poursuivit à ce sujet 
jusqu'à Lausanne *. En même temps l'autorité veveysanne 
prit à partie, en qualité de caution, la veuve de M. Jean- 
Baptiste de la Tour, le cousin de M me de Warens. Mais 
quoique ses démarches auprès de M me de la Tour n'eus- 
sent de prime abord aucun succès, elle n'osa finalement 
exécuter vis-à-vis de cette dame la menace de priver ses 
enfants de la franchise d'octroi 2 . Ce ne fut que le 20 avril 
1722 que M. de Warens se décida à terminer la contes- 
tation en payant quatre-vingt-huit livres et quinze sols, 
formant le reliquat des quinze pistoles promises par 
MM. de la Tour. Il ajouta volontairement à celte somme 
le don d'un louis d'or 3 . 

L'inclination de M. de Warens le portait, nous l'avons 
dit, depuis longtemps à retourner s'établir à Lausanne, 
où l'attiraient ses relations de famille, les sympathies de 
sa jeunesse et l'attrait d'une plus grande ville. L'influence 
toute-puissante que sa femme exerçait sur son esprit avait 
seule pu le retenir jusqu'à celte époque à Vevey. Mainte- 
nant que M me de Warens consentait au départ, il s'em- 
pressa de donner suite à ce projet aussitôt qu'il eut mis 
ordre à ses affaires de bourgeoisie. 

1 Doc. 14 et 15. 

2 Doc. 13 et 16. Le 17 juin 1720 cependant le commandeur de la ville fut 
chargé de faire « nottifier des lettres de gagement à M me Dulon, veuve De la 
Tour, tant en son nom qu'à ses enfants.» (M. Y., p. 425.) Mais M me Dulon. 
réussit déjà à obtenir levée de cette saisie le 1 er juillet 1720. (Id., p. 444.) 

s Doc. 18, 19. 



ET LE PAYS DE YALD 41 

Au commencement rie 1718, les deux époux s'installè- 
rent dans leur nouvelle résidence. Grâce à l'influence 
de sa famille et de ses amis, grâce surtout aux rapports 
constants qu'en dépit de l'éloignement il avait toujours 
entretenus avec ses combourgeois, M. de Warens était as- 
suré dans sa ville natale d'une réception bienveillante. 
L'accueil qui lui fut fait dépassa en cordialité tout ce 
qu'il attendait. Bientôt après son arrivée, le 7 mai 1718, 
la noble abbaye des fusiliers lui conféra le grade de capi- 
taine de cetle Société. Le 30 septembre de la même 
année, il fut élu par la bannière de Saint-Laurent aux 
Soixante d'appellations de la ville, place qu'il occupa trois 
ans plus tard avec une autre, vacante aux Soixante de 
police l . Mais des discussions d'intérêt avec M. de Villardin 
assombrirent son séjour à Lausanne. 

Depuis les premiers temps de son mariage, M. de Warens 
réclamait vainement de son père la seigneurie dont il portait 
le nom et que celui-ci lui avait promise à compte de la dot de 
vingt mille livres, qu'il s'était engagé à lui faire lors de la 
signature de son contrat. M. de Villardin avait à cette occa- 
sion transféré ostensiblement cette seigneurie à son fils dans 
les registres cadastraux, mais ne la lui avait en réalité pas 
remise. Jusqu'à ce jour il en avait gardé lui-même la pro- 
priété effective; il en percevait les revenus et ne donnait, 
en leur lieu et place, au légitime propriétaire, que la rente 
annuelle du capital que le fonds représentait. M. de Wa- 
rens apparaissait ainsi aux yeux du public comme sei- 
gneur d'une terre dont il n'avait point la jouissance. De 
plus M. de Villardin faisait usage de la contre-lettre qu'il 

1 Doc. 69. Nous verrous au Doc. 20 que, par faveur exceptionnelle, il fut 
Remis, lorsqu'il quitta Lausanne, à conserver ce siège aux Soixante de police. 



42 MADAME DE WARENS 

avait forcé son fils de signer le jour de la rédaction du 
contrat et détenait certains biens qui eussent dû revenir à 
ce dernier du fait de l'héritage de sa mère. Tant que 
M. deWarens avait habité Vevey il n'avait que faiblement 
protesté contre cet état de choses. Il s'était borné à 
adresser à son père quelques représentations, faites avec 
déférence et qui n'eurent aucun résultat. A Lausanne, où 
la vie devint plus difficile, plus coûteuse pour les jeunes 
époux, ils avaient besoin d'un surcroit de ressources. 
M. de Warens songea à se les procurer en insistant avec 
énergie pour être mis en possession de ce qui lui était 
encore dû. Il paraîtrait d'après la lettre qu'il écrivit à 
son beau-frère, M. de Middes, le 22 septembre 1732, 
au sujet de la fuite de sa femme, et dans laquelle il 
touche à diverses circonstances de son passé, que M me de 
Warens avait été la principale instigatrice de cette reven- 
dication. M. de Villardin s'obstinant à ne pas vouloir faire 
droit à celle demande, son fils se vit forcé d'entamer 
contre lui un procès dont il nous reste , entre autres 
pièces, le factum intéressant du 2 juin 1721, rédigé par 
l'avocat de M. de Warens, factum auquel nous avons em- 
prunté les plus curieux détails sur les négociations du ma- 
riage de celui-ci avec M Ue de la Tour. Un jugement qui 
adjugeait au fils la possession effective de la terre de Wa- 
rens et qui annulait aussi la contre-lettre, que, contraint, 
il avait faite à son père, intervint encore en 1718. Mais 
M. de Villardin interjeta appel de cette sentence et ce ne 
fut qu'après de longs débats que la famille de Loys, dési- 
reuse de terminer une dissension qui lui était désa- 
gréable, put le convaincre d'accepter l'arbitrage amiable 
de M. de Middes, lequel réussit à obtenir de part et 



ET LE PAYS DE VAUD 43 

d'autre des concessions suffisantes pour arriver à un ac- 
cord, le 2 août 1723 *. M. de Warens fut alors investi défi- 
nitivement de la seigneurie de ce nom. L'intimité des rap- 
ports entre le père et le fils ne fut pas sans recevoir une 
grave atteinte de cette querelle de famille. Dégoûté qu'il 
était de sa ville natale par la situation pénible que cette 
querelle lui avait créée, M. de Warens prit le parti de trans- 
porter de nouveau sa demeure à Vevey au milieu de 4724. 
M mê de Warens, de son côté, l'y poussait vivement, ne se plai- 
sant guère à Lausanne, peut-être parce qu'elle n'avait pas 
réussi à y prendre le rôle qu'elle s'était proposée d'y jouer. 
La considération dont était entourée la famille de Loys, 
jointe au mérite personnel de M. de Warens, favorisèrent 
puissamment à son retour sa nomination, par LL. EE. 
de Berne, à une place d'assesseur justement vacante, 
auprès du Tribunal baillival de Vevey 2 . Tout le dési- 
gnait pour occuper dans cette ville des fonctions muni- 
cipales élevées. Lui-même avait pris à Lausanne le goût 
des affaires publiques. Le fait qu'il n'était pas bourgeois 
par droit d'hérédité, mais seulement en vertu d'une récente 
acquisition personnelle, qu'il n'était, en un mot, qu'un 
nouveau bourgeois 3 , s'opposait toutefois à son entrée aux 
conseils. Dans ces circonstances, on le comprendra, ce fut 
avec empressement qu'il accueillit l'heureuse nouvelle que 
lui transmit son parent M. de Bochat, lieutenant baillival 
à Lausanne 4 . Celui-ci lui fit savoir qu'il venait de trouver 

1 Arch. de Loys. — 2 Arch. de Loys. — Registre baillival de Vevey, 1724. 

3 On appelait anciens bourgeois ceux qui possédaient la bourgeoisie par 
droit de naissance, nouveaux bourgeois ceux qui en avaient fait l'acquisition. 
Les uns et les autres jouissaient îles mêmes privilèges, si ce n'est que les pre- 
miers seuls pouvaient arriver à la plupart des emplois municipaux. 

* Isaar. Loys, seigneur de Bochat. 



44 MADAME DE WARENS 

la preuve, dans d'anciens manuaux veveysans, qu'Artauld 
Loys, leur ancêtre direct, avait contribué en qualité de 
bourgeois de Vevey à des impositions de cette ville. Une 
seule inscription attestait la bourgeoisie d'Àrtauld, mais 
elle n'en était pas moins incontestable et devait sans doute 
pleinement suffire pour justifier, de la part de ses des- 
cendants, la demande d'une confirmation de leur an- 
cienne bourgeoisie. Accompagné de M. de Bochat, M. de 
Warens se présenta devant le Conseil, le 7 décembre 
172-4, afin de solliciter pour lui et pour ses frères Georges- 
Louis et Paul de Loys, la reconnaissance en question *. 
Dans sa réponse, qui témoigne de la haute déférence et des 
égards particuliers qu'il avait pour les requérants, comme 
aussi pour leur famille, le Conseil se déclara prêt à satis- 
faire à leur prétention, aussitôt qu'ils lui en auraient dé- 
montré le bien-fondé. M. de Warens fut admis à prouver, 
acte en main, la bourgeoisie d'Artauld Loys et les liens de 
parenté directe qui l'unissaient lui-même à Artauld. Pour 
l'examen des documents qu'il fournit et des anciens re- 
gistres de la ville, le Conseil choisit dans son sein une 
commission de six membres, qui se mit à l'œuvre le jour 
même ! . Cette commission donnait déjà le lendemain un 
préavis favorable que l'on décida encore de contrôler par 
de nouvelles recherches-. Mais le Conseil était évidemment 
disposé à passer outre sur leur résultat, puisque dans sa 
séance du 18 décembre 1724, il répondait déjà à la requête 
de M. de Warens en l'agrégeant, lui et ses frères, à l'an- 
cienne bourgeoisie de la ville « sans s'arrêter à diverses 
exceptions qu'il auroit pu apporter sur les raisons du dit 

1 Doc. 21. 
5 Doc. 22. 



ET LE PAYS DE VAUD 45 

noble requérant, comme l'insuffisance de la nature de son 
titre et la prescription de son droit par le long espace de 
tems qui s'est écoulé dès la cotisation du dit Artauld Loys 
sans que dès lors ses descendants ayent en rien suffrage 
personnellement ni réellement. » Il donna du reste à en- 
tendre que cette bourgeoisie devait plutôt être considérée 
comme un témoignage d'estime, comme une faveur qu'il 
accordait « au mérite personnel du dit noble requérant » 
et aux « bénéficences tant de lui que de noble et ver- 
tueuse Françoise-Louise De la Tour, son épouse, ancienne 
bourgeoise de Vevey, envers les pauvres de cette ville { . t> 

Et pour manifester encore plus hautement le cas qu'il 
faisait de M. de Warens , le Conseil l'appela déjà deux 
jours après, le 20 décembre , d'accord avec celui des 
Trente, au Conseil des Soixante de la ville, sans qu'il eût 
passé par la filière habituelle, par le Conseil des Cent 
vingt 2 . C'était une distinction dont on ne connaît dans 
l'histoire de Vevey qu'un nombre de cas très limité. Trois 
mois seulement après sa réception, le 25 mars 1729, il fut 
nommé membre du Conseil des Douze, autorité dirigeante 
de la cité. On le chargea aussitôt dans ce corps des fonc- 
tions de vice-commandeur 3 . 

La seconde raison que le Conseil avait invoquée pour 
justifier l'exception qu'il venait de faire à l'égard de M. de 
Warens, c'est la bienfaisance que lui-même et sa femme 
déployaient envers l'hôpital 4 . Le commencement du dix- 
huitième siècle est certainement une des époques où l'ad- 

1 Doc. 23. 

2 Ibid. - Man. du Conseil N» 3. 

3 Arcli. de Vevey, Mau. du Cons., N° 3. — Arch. de Loys, Notebiogr. autogr. 

4 Bourse des pauvres de la ville. 



46 MADAME DE WARENS 

ministration municipale de Vevey, qui, en sa qualité de 
commission directrice de cette institution charitable, s'arro- 
geait seule la distribution des secours faits aux pauvres, 
eut le plus grand besoin et obtint aussi le plus ferme appui 
de la fortune privée. Les nécessités des familles, réfugiées 
pour cause de religion, stimulaient toujours à nouveau le 
zèle généreux des habitants. Accoutumé à ces efforts, à 
ces largesses, le Conseil ne leur prodiguait guère ses éloges, 
comme on le voit par les manuaux. 

La mention qu'il en fait ici n'en est donc que plus hono- 
rable. — La bienfaisance est très certainement la vertu do- 
minante de M me de Warens ; nous l'avons constatée dans 
sa jeunesse, nous la retrouverons en Savoie. 

L'estime toute particulière que le Conseil professait dans 
cet acte pour M me de Warens, estime qui se manifeste en- 
core dans d'autres pièces ofticielles, peu de mois avant son 
départ pour la Savoie, a lieu de surprendre lorsqu'on la 
rapproche des récils que Rousseau nous a laissés sur la 
conduite de cette dame dans le pays de Vaud. Elle nous 
prouve en tout cas que les liaisons que cet écrivain lui 
reproche n'étaient point connues de l'autorité veveysanne. 
Si cette dernière eût su ou seulement soupçonné la moin- 
dre chose de ces liaisons, elle se fût certainement abste- 
nue de protestations honorables. Car elle devait être à 
celte époque d'autant plus difficile au sujet de la pureté des 
mœurs qu'à ses côtés le Consistoire régnait en maître, exer- 
çant une inquisition impitoyable sur la vie privée de chaque 
citoyen. Ce que nous savons de la rigueur avec laquelle ce 
dernier corps exécutait son mandat, même vis-à-vis des fa- 
milles les plus influentes, donne sérieuse raison d'ad- 
mettre que s'il eût été instruit des écarts dont parle l'au- 






ET LE PAYS DE VAUD 47 

leur des Confessions, il n'eût pas manqué d'appeler M me de 
Warens à sa barre. Et il eût été impossible, à notre avis, 
qu'il n'en fût pas instruit, si ces écarts avaient transpiré 
dans le public, étant donné l'esprit de délation qui exis- 
tait dans ce temps-là. 

M. de Warens semble aussi avoir ignore les infidélités 
que les Confessions attribuent à sa femme. Les documents 
qu'il présenta en 1727 au Consistoire suprême en vue 
d'obtenir son divorce, comme aussi sa lettre du 22 sep- 
tembre 1732 à son beau-frère, M. de Middes, si explicite 
pourtant au sujet des événements qui ont amené ce di- 
vorce ', ne font aucune allusion à ce sujet. À la rigueur, 
on peut admettre que M. de Warens, peu soucieux de ré- 
pandre la nouvelle de son déshonneur, n'ait point voulu 
ébruiter celui-ci en s'en faisant un grief pour se séparer 
de sa femme, lorsqu'il avait d'autres raisons moins com- 
promettantes à faire valoir auprès de LL. EE. Il ne sem- 
ble pas naturel, en revanche, qu'il ait de parti pris caché 
ia chose à sa parenté la plus proche et qu'il n'en ait point 
touché un mot à son beau-frère, avec lequel il était très 
lié. Et cependant il affirme dans sa lettre, destinée uni- 
quement à sa famille, « qu'aucun nuage n'avait jusqu'au 
jour de la fuite de M me de Warens, troublé l'union des 
deux époux, » assertion qui est en manifeste contradic- 
tion avec le témoignage de J.-J. Rousseau, lorsque celui-ci 
nous assure que « son mariage n'avait pas trop réussi-. » 
Les seuls reproches, déjà bien assez graves, que M. de Wa- 
rens fait à sa femme, ce sont : son goût pour les entre- 
prises industrielles et sa générosité par trop prodigue, 

1 Doc. 61. 

5 Confessions, livre II. 



48 MADAME DE WARENS 

causes incontestables de sa ruine ; sa prodigieuse vanité, 
qui la portait à l'exagération et au mensonge; sa haute opi- 
nion d'elle-même et son indépendance, qui l'empêchaient 
d'écouter les conseils de gens plus sages ; son penchant 
pour les doctrines piétistes, qu'il n'avait jamais combattu 
par respect pour la liberté de conscience, mais qu'il ré- 
prouvait absolument ; la facilité avec laquelle M me de Wa- 
rens faisait accueil aux nouvelles connaissances, qui la cir- 
convenaient par la flatterie ; enfin cette absence de délica- 
tesse, qui découlait d'autres défauts, et que l'on peut jus- 
qu'à un certain point excuser par ses circonstances mal- 
heureuses. Nous verrons que dans une situation analogue 
M. de Warens ne céda en rien sur ce point à sa femme K 
Du reste, la connaissance qu'il avait des défauts de cette 
dernière, ne lui fit pas fermer les yeux sur ses réelles qua- 
lités. Il appréciait chez elle un caractère enjoué, la vivacité 
de son esprit, le charme de sa conversation, la puissance 
de sa volonté à laquelle il était soumis. S'il n'a pu conte- 
nir cette volonté dans les limites raisonnables, c'est lui 
seul qui en est la cause et qui doit en être blâmé. Sa fai- 
blesse laissa prendre dès les premiers temps de son ma- 
riage trop d'empire à sa jeune compagne 2 . Ame altière et 
mal équilibrée, M me de Warens abusa de ses avantages de 

1 Doc. 61. Lorsqu'il lui fit reprendre le billet qu'il avait souscrit en sa 
faveur. 

* 2 M. de Warens fait lui-même à plusieurs reprises l'aveu de sa faiblesse vis- 
à-vis de sa femme. Elle est confirmée^par le jugement des Suisses qui se trou- 
vaient à Evian, lors de la fuite de M m » de Warens. Car c'est évidemment de 
ce jugement que M. de Conzié se fait l'interprète, lorsque après avoir exposé 
leur opinion sur le vrai motif de cette fuite, il ajoute : « Exemple qui n'est pas 
le premier à citer de jeunes et aimables femmes, qui, moyennant leur esprit et 
leur figure, savent captiver leurs maris au point de les maîtriser. (Lettre au 
comte de Mellarède.) >i 






ET LE PAYS DE VAUD 49 

manière à amener, par sa légèreté et son impéritie, des 
malheurs qu'une plus grande énergie de la part de son 
mari aurait pu conjurer. A cela près, les conjoints étaient 
bien assortis; leurs caractères, différents, se complétaient 
l'un l'autre. M me de Warens a, sans doute, gardé de celui de 
son époux le souvenir le plus heureux. C'est toujours, on a 
lieu de le croire, d'après les récits qu'elle lui fit elle-même, 
que Jean-Jacques attribue à M. de Wolmar les facultés 
morales que les documents contemporains font pressentir 
chez M. de Warens. Tous deux ils ont de l'expérience et de 
la sagesse, de l'ordre et de l'économie, des manières plus 
honnêtes qu'empressées, un jugement juste et impartial, 
une grande déférence pour les volontés de leurs femmes 1 . 
Mais cette déférence, chez M. de Warens, est poussée jus- 
qu'à la faiblesse; chez M. de Wolmar, idéalisée, elle ne 
va pas au delà d'une condescendance permise. 

Si M. de Warens n'a jamais soupçonné les relations adul- 
tères de sa femme, si le public ne les a point connues, 
est-ce une raison pour les mettre en doute? Rousseau a 
prévenu toute objection de ce genre dans les lignes qu'il 
leur consacre. « M. de Tavel -, dit-il, son premier amant, 
fut son maître de philosophie et les principes qu'il lui donna 
furent ceux dont il avait besoin pour la séduire. La trou- 

1 Nouvelle Héloïse, III e partie. 

2 II s'agit ici du colonel Etienne-Sigismond de Tavel, le membre de cette 
famille qui eut le plus de rapports avec les époux de Warens. Presque du 
même âge que M. de Warens et militaire comme lui, il devint son ami pendant 
les congés de semestre qu'il passa à Vevey auprès de sa famille. E.-S. de Ta- 
vel était fils de noble Jean-Rodolphe de Tavel, seigneur de Cuarnens, et de 
Marie île Cliandieu. Né à Vevey en 1687 il était entré jeune dans la carrière 

-des armes et avait servi en France dans la compagnie «les gardes suisses de 
Villars-Chandieu. Capitaine en 1713, il donna sa démission en 1717 pour de- 
venir colonel dans les troupes de LL. EE. de Berne. 

I 



50 MADAME DE VARENS 

vant attachée à son mari, à ses devoirs, toujours froide, 
raisonnante, inattaquable par les sens, il l'attaqua par des 
sophismes et parvint à lui montrer ses devoirs, auxquels 
elle était si attachée, comme un bavardage de catéchisme 
fait uniquement pour amuser les enfants ; l'union des 
sexes, comme l'acte le plus indifférent en soi ; la fidélité 
conjugale, comme une apparence obligatoire dont toute la 
moralité regardait l'opinion ; le repos des maris comme la 
seule règle du devoir des femmes, ensorte que des infidé- 
lités ignorées, nulles pour celui qu'elles offensaient, l'étaient 
aussi pour la conscience : enfin il lui persuada que la 
chose en elle-même n'était rien, qu'elle ne prenait d'exis- 
tence que par le scandale, et que toute femme qui parais- 
sait sage, par cela seul l'était en effet. C'est ainsi que le 
malheureux parvint à son but, en corrompant la raison 
d'une enfant dont il n'avait pu corrompre le cœur. 11 en fut 
puni par la plus dévorante jalousie, persuadé qu'elle le 
traitait lui-même comme il lui avait appris à traiter son 
mari. Je ne sais s'il se trompait sur ce point? Le ministre 
Perret ' passa pour son successeur. » 

Comme on le voit, le secret avait été bien gardé à Vevey. 
Infidélités ignorées de ses contemporains, les relations 
intimes de M me de Warens avec MM. de Tavel et Perret 
resteront à jamais mystérieuses. Car leur existence est 
basée sur le seul témoignage de Rousseau. Les Confes- 
sions ont paru après la mort des intéressés -, Jean-Jac- 

1 Vincent Perret, né à Villeneuve, avait succédé le 10 janvier 1703 à 
M. Bergier comme diacre (3 me pasteur) de Vevey. Depuis lors il s'était élevé 
aux fonctions de premier pasteur et de doyen de la classe de Lausanne. 

2 M. Perret mourut en novembre 1743, M. de Tavel en 1755, M œe de Wa- 
rens en 1762. Les Confessions furent écrites de 1764 à 1770, les premiers 
livres en furent publiés en 1780. 



ET LE PAYS DE VAUD 51 

ques avait par conséquent beau jeu pour attaquer leur 
mémoire par des imputations qu'eux seuls auraient été 
peut-être en état de réfuter victorieusement. En agissant 
ainsi à l'égard de sa bienfaitrice il lui a fait, à tort ou à 
raison, un mal irréparable. La situation de M me de Wa- 
rens s'y prêtait, cette femme ne laissant après elle aucun 
parent pour la défendre. Vérités ou calomnies, les asser- 
tions de Rousseau n'ont donné lieu à aucune version con- 
tradictoire. La renommée de l'écrivain leur assura dès 
l'abord un retentissement universel. Ce n'est point aujour- 
d'hui, cent cinquante ans après les événements qu'il ra- 
conte, qu'on ose songer à les contredire. Encore des docu- 
ments écrits, les seuls qu'on pourrait découvrir, suffiraient 
à la rigueur pour confirmer l'accusation, non pas pour la 
mettre à néant *. 

S'il est impossible de contester irréfutablement aujour- 
d'hui les liaisons adultères de M me de Warens, dans le pays 
de Vaud, il existe cependant à leur sujet quelques motifs 
de doute. Pourquoi M me de Warens, qui connaissait évidem- 
ment le peu de confiance qu'elle pouvait avoir dans la 
discrétion de son protégé, puisqu'elle lui a caché ou 
dénaturé toutes les circonstances un peu importantes de 
son passé 2 , aurait-elle de gaieté de cœur et sans nulle- 
ment y être contrainte, rapporté, dans tous ses détails, ce 
qu'il y avait de plus grave dans sa vie, ses infidélités à son 
mari avec le nom de ses amants? Car c'est elle-même, 

1 On ne saurait, par exemple, découvrir trace de la liaison de Rousseau 
avec M me île Warens dans ses lettres, écrites de Montpellier. 

- Elle eut aussi pour lui îles secrets en Savoie. Il ne sut jamais les vrais 
motifs du voyage de sa bienfaitrice à Paris en 1730, avec M. d'Aubonne, et 
n'aurait probablement point appris sa liaison avec Claude Anet, s'il ne Peûl 
lui-même fortuitement découverte. 



52 MADAME DE WARENS 

assure-t-il, qui l'en avait instruit. Comment sa vanité, d'or- 
dinaire si prudente, a-t-elle consenti à lui laisser entrevoir 
qu'elle avait été trompée, abusée par des sophismes, qui 
faisaient peu d'honneur à son intelligence? Et ce passage 
relatif à la jalousie de M. de Tavel est-ce bien d'elle que 
Rousseau le tient? Dans ce cas elle lui aurait aussi certai- 
nement donné réponse à cette demande : « Je ne sais s'il 
se trompait sur ce point ?» A cela on peut ajouter qu'obligé 
par son service d'habiter la partie allemande du canton de 
Berne, M. de Tavel ne venait que rarement à Vevey . Ce ne fut 
qu'en 4734, donc huit ans après la fuite deM me de Warens, 
qu'il y établit sa demeure d'une manière continue, ayant 
été nommé à cette date, par LL. EE., bailli de cette ville. 

Pour ce qui concerne la liaison de M me de Warens avec 
M. Perret, Rousseau est moins affirmatif que pour celle 
de M. de Tavel. Il dit simplement à son sujet a le ministre 
Perret passa pour son successeur. » Pourquoi Jean-Jac- 
ques exprime-t-il un doute s'il connaissait cette liaison de 
la bouche de M me de Warens? — Dans cette circonstance, 
quoi qu'il en dise, il paraît évident qu'il se fait l'écho non 
plus de cette dame elle-même, mais d'un potin entendu 
je ne sais où. C'est ce qui donne lieu de penser, avec 
M. Bayle-Saint-John, que l'anecdote du ministre Perret 
pourrait bien n'être qu'une calomnie *. 

De vingt-cinq ans environ plus âgé que M me de Warens, 
M. Perret était déjà pasteur à Vevey lorsqu'elle n'était 
encore qu'une enfant. Uni jadis à ses parents par des liens 
d'ancienne affection, il conserva toujours avec elle et avec 
son mari les relations les plus cordiales. Grande était la 
popularité dont il jouissait dans la contrée, grande aussi 

1 Revue britannique, juin 1856. 



ET LE PAYS DE VAUD 53 

la considération qu'il s'était acquise auprès de ses ouailles. 
Marié * et père de plusieurs enfants, il possédait l'entière 
confiance des principales familles de Vevey, qui le choisi- 
rent fréquemment pour leur conseiller et pour leur guide. 
Il garda dans cette haute société un prestige absolu jus- 
qu'à sa mort, ce qui aurait été, ce nous semble, impossible, 
si le moindre soupçon avait couru sur son compte -. Vice- 
président du Consistoire de Vevey il déploya dans ce tri- 
bunal, sans distinction de rang et de caste, une rigueur 
telle qu'il eût couru gros risque en pareil cas. Dans le 
cours de sa longue carrière il ne lui arriva qu'une fois 
d'être en butte à de malignes insinuations. C'était en 1734-. 
Un justicier, nommé Michel, condamné par le Consistoire 
pour une liaison illicite, essaya de se venger de M. Perret, 
qui l'avait dénoncé, en répandant le bruit que, lors de 
l'enquête, ce pasteur avait gardé sa maîtresse pendant 
plusieurs heures dans son cabinet, non pas pour l'inter- 
roger, mais pour forniquer avec elle. Le Consistoire, 
averti de ce méchant propos, prit fait et cause pour le 
pasteur Perret, en déclarant que ce digne ecclésiastique 
était à ses yeux au-dessus d'une suspicion de ce genre. 
Sans attendre qu'une plainte fût portée, il cita Michel 

1 II avait épousé en 1702 Renée le Maire. 

s A sa mort (novembre 174-3) le Journal helvétique publia son éloge; on 
y vante cette voix qui charmait, cette noble éloquence : 

Il fit luire à nos yeux l'aimable vérité. 
Sans cesse il fut actif; dans tout son ministère, 
Attentif, vigilant, un aigle de la chaire. 
L'étranger près de lui trouvai! un ferme appui, 
il avait pour chacun un air doux, tendre, :ifïable, 
Et ne fut jamais sourd aux cris du misérable. 

(Communication de M. E. Rltter.) 



54 MADAME DE WARENS 

devant sa barre et le convainquit de faux témoignage. Il lui 
aurait sans doute infligé un sévère châtiment sans l'inter- 
cession de M. Perret lui-même, qui voulut bien se contenter 
d'une simple rétractation publique 1 . 

On comprend plus aisément qu'au contact de la société, 
relâchée qu'elle fréquentait en Savoie, M me de Warens se 
considérant comme libre, «morte», à l'égard de son mari, 
sinon par le divorce, qu'elle ne reconnaissait plus depuis 
qu'elle était catholique, du moins par une séparation vo- 
lontaire et éternelle 2 , se soit donnée à Claude Anet, son 
serviteur, il est vrai, mais cependant la personne qui lui 
était alors la plus proche, par son affection, son appui et 
ses conseils. Croyant que rien n'attachait tant à un homme 
que la possession, elle employa ce moyen pour se l'atta- 
cher plus fortement 3 . Ce faux principe une fois mis en 
pratique elle le suivit à l'égard de Rousseau et plus tard 
de Wintzenried 4 . Encore sa liaison avec Jean-Jacques ne 
survint-elle point aussi inopinément, aussi brutalement 
qu'il veut le faire croire. Lui-même avoue dans ses Con- 
fessions, comme aussi dans sa dizième Rêverie, que long- 
temps avant de posséder M me de Warens, il ne vivait que 
pour elle et par elle. Si pour se donner le beau rôle il lui 
fait faire toutes les avances, on voit pourtant, d'après son 
livre, qu'il fit tout ce qu'il put pour l'amener au point 

1 Reg. du Consistoire de Vevey, 1734. 

2 Doc. 61. 

3 Confessions, livre 11. 

4 M. de Conzié reconnaît que jusqu'à l'époque de son établissement à 
Chambéry sa conduite avait été exempte de tous soupçons et à l'abri même 
de la calomnie, qui communément poursuit les nouvelles venues dès qu'elles 
ont de l'esprit et de la figure. Ceci donne clairement à entendre que dans la 
suite il n'en a plus été ainsi. 



ET LE PAYS DE VAUD 55 

où il désirait arriver, surtout depuis qu'il eut appris que 
quelqu'un pouvait vivre avec elle dans une plus grande 
intimité que lui l . Après un siège fort habile, qui se 
trahit en maint endroit -, les œillades de M me Lard, les 
prévenances de M me de Menthon devaient nécessairement 
faire effet. Si ce n'est pas la jalousie , c'est l'amour- 
propre de M me de Warens qui la jeta dans les bras de 
Rousseau. Elle ne put souffrir qu'une rivale lui enlevât 
son protégé 3 . 

1 Après les aveux que fait Rousseau dans les premiers livres des Confes- 
sions sur les aventures déplaisantes de sa jeunesse, il faut qu'il croie le 
lecteur bien naïf pour oser se donner à lui comme une victime de la séduc- 
tion. 

2 Comparez Confessions, livre III, alinéas « Je ne finirais pas » et « J'étais 
revenu d'Italie. » 

3 Confessions, livre V. « Quoiqu'il en soit, maman vit que pour m'arracher 
au péril de ma jeunesse, il était temps de me traiter en homme. » 



CHAPITRE III 
Les spéculations et la fuite de M me de Warens. 

Arrivons maintenant à une période de la vie de M me de 
Warens qui a exercé, sans aucun doute, l'influence la plus 
fatale sur tout le reste de son existence. Nous voulons parler 
de sa première entreprise industrielle. Des notes de M. de 
Warens, complétées par des extraits d'archives, nous don- 
nent une lumière satisfaisante sur cette affaire si grosse de 
conséquences fâcheuses. C'est en grande partie, si ce n'est 
entièrement, à la ruine de son crédit qu'on doit attribuer 
la fuite de M me de Warens et son passage au catholicisme. 
Nous avons à ce sujet l'aveu formel qu'elle fit à son mari 
lorsqu'il lui rendit visite en Savoie, a Elle me dit, raconte- 
t-il, que le dérangement de nos affaires l'avait en partie 
portée à faire le coup 1 , d C'était bien là aussi l'idée des 
Suisses qui se trouvaient à Evian à son arrivée. «Ils soute- 
naient, dit M. de Conzié, que son repentir n'était que 
simulé et que le vrai motif de la fuite de la baronne 
était le dérangement qu'elle avait mis dans les affaires de 
son mari par une prodigalité inconsidérée 2 . » 

Douée du caractère ambitieux et entreprenant qu'on lui 
connaît et que nous avons dépeint plus haut, M me de Wa- 

i Doc. 61. 

2 Lettre au comte de Mellarède. 



MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VATJD 57 

rens ne pouvait manquer de profiter de la prédominance 
qu'elle exerçait sur son mari pour l'associer, tout au moins 
indirectement, à ses projets aventureux et pour tirer tout 
le parti possible de son passage dans les charges publi- 
ques. Il n'y avait que deux mois environ qu'il siégeait au 
Conseil, qu'elle recourait déjà à lui pour obtenir par son 
intermédiaire, en faveur de ses entreprises, un privilège 
de ce corps. Voici en quelles circonstances. 

Vers la fin de 1724 un jeune français, Elie Laffon 1 , fils 
d'un ministre réfugié et frère d'une demoiselle Laffon qui 
avait donné autrefois des leçons à M me de Warens, dans 
le pensionnat de M me Crespin 2 , était venu se fixer à Vevey, 
avec l'intention d'y fonder une manufacture de bas de 
soie et de galette. Il demanda au Conseil le 1 er février 
1725 de pouvoir établir son industrie en ville et sollicita à 
cet effet quelques conditions favorables. Le conseil lui 
accorda sur-le-champ l'autorisation demandée, dans l'idée 
qu'il pourrait résulter de l'introduction de ce nouvel art 
professionnel un avantage sérieux pour le bien-être public. 

11 chargea une commission de trois de ses membres d'ac- 
compagner le sieur Laffon à la recherche d'un logement, 

1 Laffon, écrit aussi Lafoiul. Un pasteur de ce nom, peut-être le père d'Elie, 
s'était présenté en 1721 pour devenir pasteur de la fondation Montlune, à 
Vevey, mais il échoua. Il paraît que le Conseil de cette ville faisait bien peu 
de cas des demoiselles Lafond, car on lit dans ses manuaux, sous date du 

12 mai 1721. «Etant rapporté que l'une des filles du sieur Lafond qui a de- 
meuré ci-devant dans cette ville, y étoit revenue ces jours passés de Genève, 
l'on obligera le battelier Vaux, qui l'a amenée, de la ramener au dit Genève, À 
peine de supporter les peines qu'il méritera. » 

Et comme il a contrevenu aux ordres de LL. EE. en débarquant cette fille 
à Saint-Saphorin, M. le conseiller Miol s'est chargé de rapporter le fait à sa 
Seigneurie baillivale. (Mari. I, p. 75.) 

2 Reg. du Consistoire, 1714 ; — Doc. :)3, liste B. 



58 MADAME DE WARENS 

après quoi il déterminerait les autres facilités qu'il y aurait 
lieu de lui faire 1 . Installé, grâce à cet appui, dans la maison 
de M. Fatio, au Bourgfranc, le jeune industriel demanda le 
5 février, que le Conseil voulût bien, par essai, lui faire 
don pour l'année courante du prix de location de cette 
maison, qui était de cent-dix livres -. La réponse fut affir- 
mative. On fit écrire à M. Fatio, par l'entremise du com- 
mandeur, que la ville se chargeait dorénavant du loyer. 
Mais l'argent nécessaire à la bonne marche de l'entreprise 
faisait défaut au sieur LafTon : il s'agissait pour lui de 
trouver des commanditaires. II frappa, paraît-il, dans ce 
buta différentes portes. Adressé sans doute par sa sœur à 
M me de Warens, il réussit à exciter son intérêt et à cap- 
ter sa confiance. Cette dame vit dans le projet d'associa- 
tion qu'il lui offrait, une occasion propice de suivre son 
entraînement pour les affaires industrielles. « Ces entre- 
prises de richesse ne lui étaient point inspirées par la cupi- 
dité d'en jouir, mais bien plus sûrement pour en procu- 
rer des jouissances à ses associés, car la générosité et la 
libéralité étaient au nombre des autres qualités de son 
cœur, » écrit M. de Conzié au comte de Mellarède. Sans 
nous inscrire en faux contre ce témoignage d'un contem- 
porain, qui avait bien connu M me de Warens, nous ne par- 
tageons pas entièrement son avis sur ce point. Avant de 
vouloir faire jouir les autres, M me de Warens désirait jouir 
elle-même. Elle comprenait parfaitement que l'industrie, 
en cas de succès, conduit à la fortune, et la fortune aux 
honneurs du monde. Et se croyant, dans sa vanité, excep- 

1 Doc. 24. 

2 Cinquante-cinq écus petits ou deux cent- soixante -quinze florins. 
Doc. 25. 



ET LE PAYS DE VAUD 59 

tionnellement douée pour l'industrie, elle était certaine du 
succès. Xul doute, qu'une fois riche et puissante, elle 
n'eût fait jouir les autres. 

Sans demander conseil à son mari, M me de Warens s'em- 
pressa de prendre à son compte la nouvelle manufacture '. 
Lafïon, qui apportait à la société ses connaissances profes- 
sionnelles, eut un traitement fixe et l'assurance d'une 
part dans les bénéfices à réaliser. Tout en désapprouvant 
l'entrée de sa femme dans une association, à laquelle il 
déclara ne pas vouloir participer lui-même, M. de Warens 
n'osa lui refuser les fonds qu'elle demandait pour l'entre- 
prise. Comme les sommes dont il pouvait alors disposer 
ne suffisaient pas aux premiers besoins de celle-ci, il dut 
emprunter, le 26 avril, cinq cents écus de la ville de Vevey 2 . 
Mais les exigences de M me de Warens n'étaient point encore 
satisfaites. Sous le prétexte fallacieux que sa manufacture 
était trop à l'étroit chez M. Fatio, elle obligea son mari 
de mettre à son service une maison, contiguë à la leur, 
qu'il avait acquise pour l'utiliser comme dépendances. Il 
fallut approprier cette maison à sa destination future. 
Pour payer les réparations nécessitées par ce changement, 
M. de Warens fit, le 30 avril, un nouvel emprunt de sept 
cents livres auprès de l'hôpital de Vevey 3 . Le matériel de 
la manufacture fut transféré dans sa nouvelle demeure 
le 1 er mai 1725 4 . L'inventaire des dépenses faites par 
M. de Warens pour le compte de cette manufacture, quoi- 
que dressé déjà l'année suivante, fait remonter cette trans- 

1 Doc. 33, liste F. 

4 Manual du conseil 3, p. 332 ; — Doc. 33, liste 1 

3 Manual du conseil 3, p. 402; — Doc. 33, liste F. On y remarque qu'il 
ne remit pas tout à fait les mêmes sommes à sa femme. 
* Doc. 33, liste F. 



60 MADAME DE WARENS 

lation, comme aussi les deux emprunts dont il a été parlé 
plus haut, à l'année 1724. Mais il s'agit ici d'une erreur 
de date, comme le prouvent les mentions contemporaines 
renfermées dans les manuaux de la ville. 

Le 13 mai, M me de Warens sut engager M. Miol, le beau- 
frère de M me de la Tour, à entrer dans son établissement 
comme associé commanditaire *. Encouragée ensuite par 
l'accroissement du fonds social et par les proportions plus 
vastes du nouveau bâtiment, elle résolut d'étendre aussi 
son entreprise à la fabrication des bas de laine. C'est alors 
qu'elle fit demander au Conseil par le vice-commandeur, 
son mari, en échange des divers avantages que devait 
apporter dans la ville sa nouvelle industrie, un monopole 
de vingt ans pour celle-ci et l'exemption pendant le même 
laps de temps des droits d'habitation, imposés à ses 
ouvriers 2 . 

Le Conseil lui fit répondre qu'il lui accorderait tout ce 
qui était en son pouvoir. En ne se prononçant pas d'une 
manière plus catégorique il concédait bien implicitement 
les privilèges demandés, mais ne s'engageait en aucune 
façon au sujet de leur durée. Cela ne faisait pas le compte 
de M me de Warens. Pour la prospérité de sa manufacture 
il lui fallait des ouvriers laborieux et entendus dans leur 
métier. Le recrutement en était difficile, vu qu'on de- 
vait les choisir presque exclusivement parmi les familles 
réfugiées. Pour attirer à Vevey ces étrangers, il était néces- 
saire de leur offrir des privilèges certains et non point 
révocables à bien plaire. Elle insista vainement pendant 
plusieurs mois pour obtenir des promesses plus précises et 

1 Doc. 33, liste F. 

2 Le 27 mai. Doc. 26. 






ET LE PAYS DE VAUD 61 

finit par déclarer au Conseil que s'il lui accordait pour 
vingt ans le monopole de son industrie et la tolérance 1 
gratuite de ses ouvriers, elle se chargerait dorénavant de 
payer à son mari les cinquante-cinq écus que la ville 
donnait pour le loyer de sa maison 2 . Le Conseil, sur 
l'approbation de M. de Warens, accorda cette fois-ci la 
demande et chargea le commandeur d'aller remercier en 
son nom « la noble dame de la générosité avec laquelle 
elle agit à cet égard, dont on gardera le souvenir 3 . » 

Avec un privilège aussi étendu que celui qui venait de 
lui êlre concédé, la manufacture eût peut-être marché 
d'une manière prospère si elle avait été dans des mains 
plus capables et surtout plus honnêtes. Mais tout l'argent 
que M. de Warens fournissait pour son fonds déroulement 
était loin d'être appliqué à ses besoins. 

De quelques pièces que son mari présenta plus tard à 
la justice on peut conclure que M me de Warens employait 
à ses propres dépenses une partie de cet argent 4 . D'un 
autre côté, Elie Laffon, qui ne paraît point avoir été, du 
reste, un directeur capable, imitait sa maîtresse et agissait 
de même 5 . Il est probable aussi que l'échelle sur laquelle 

1 Exemption du droit de séjour. 

2 Ce loyer ne fut jamais payé par elle à M. de Warens. — Doc. 33, liste F. 

3 Le 10 septembre 1725 ; — Doc. 27. 

4 Archives de Loys ; — Doc. 33, liste E et F. 

5 S'il est avéré, comme le croit M. de Warens, Doc. 61, que sa femme a 
emporté en Savoie toutes les sommes empruntées par lui dans l'hiver de 

1725, il serait juste de diminuer considérablement Le chiffre des soustrac- 
tions de Laffon. Comment alors expliquer la situation désespérée dans laquelle 
se trouva la manufacture avant cette fuite, pendant le 1 er semestre de 

1726. 11 faut bien qu'il y ait eu quelque chose à reprocher à <•>■ jeune 
pomme, car le Conseil ne voulut plus jamais lui permettre de s'établir en 
ville. On lit à ce sujet dans le Manual 4, p. 94 sous date du 19 septembre 
1726: « M. Laffon ayant fait produire une requête tendante à ce qu'il plaise 



62 MADAME DE WARENS 

l'exploitation eut lieu, trop vaste pour les besoins d'une 
clientèle restreinte, contribua aussi aux revers de l'entre- 
prise. Bref, au lieu de faire des bénéfices, celle-ci péricli- 
tait, allait tous les jours en arrière. M. Miol s'empressa 
de sortir de cette hasardeuse spéculation, le 1 er novem- 
bre 1725, non sans essuyer des pertes assez notables. 

En présence des sacrifices toujours renaissants qu'il 
était obligé de faire de ce chef, M. de Warens prit ie parti 
de diminuer son train de maison, et de se séparer de deux 
enfants que sa femme et lui élevaient depuis quelques 
années. Le mariage des époux de Warens étant resté 
stérile, ils s'étaient créé une petite famille en se chargeant 
l'un et l'autre d'un enfant étranger. Depuis la mort de son 
cousin, Jean-Baptiste de la Tour, M me de Warens avait 
pris auprès d'elle sa nièce et filleule Françoise-Marie 1 . 
M. de Warens avait recueilli de son côté, à peu près dans 
le même temps, un des fils de son ami M. de Quervain 2 , 
gentilhomme breton, réfugié à Vevey et qu'une prodi- 
galité inconsidérée venait de jeter dans une extrême pau- 
vreté 3 . Ce ne fut pas, on peut le croire, sans hésitation et 
sans regret que, d'accord avec sa femme, il remit le garçon 
à la commune de Vevey et la jeune fille à sa mère, le 
19 septembre 1725. 

M me de Warens persévérait, malgré tout, dans ses vaines 
illusions sur l'avenir de sa manufacture. Avec un entêtement 

à ce corps de revenir icy en ville pour establir une manifacture de bas. 
Esconduit pour toujours pour diverses raisons à nous connues. » 

1 Doc. 33, liste E. 

2 Jean de Juzd de Quervain avait épousé le 12 août 1702 Marie-Pernette 
de Beausobre. Son mari ayant été interdit en 1715, M me de Quervain prit 
pour conseiller M. Magny. 

3 Doc. 28. 



ET LE PAYS DE VAUD 63 

digne d'une meilleure cause elle s'obslinait à combattre la 
mauvaise chance, qui ne serait sans doute que passagère 
et que l'on aurait espérance de vaincre par de la persis- 
tance et de nouveaux sacrifices d'argent. C'étaient là les 
arguments qu'elle présentait à son mari pour lui faire 
faire effort après effort. Et ce mari, bien à contre-cœur, 
mais trop soumis à l'empire de sa femme, contractait de 
nouvelles dettes auprès de plusieurs particuliers, dettes 
dont le produit allait s'engloutir dans un vrai tonneau des 
Danaïdes. Comme il avait déclaré dans le principe vouloir 
toujours rester étranger à l'entreprise il n'osa jamais s'as- 
surer par lui-même de la situation exacte de celle-ci. Il 
la croyait dans l'embarras, mais il ignora jusqu'au dernier 
jour que ses pertes fussent considérables. 

Tout en continuant d'affecter la même confiance en elle- 
même, la même assurance de succès, M me de Warens 
n'était pas sans beaucoup souffrir de la mauvaise tournure 
que prenaient ses affaires. Déjà en automne 1725 elle était 
tourmentée quotidiennement par une inquiétude toujours 
croissante, qui lui enlevait tout plaisir. Une cure à Aix, 
où elle était allée chercher la guérison de quelques dou- 
leurs, réussit seule à la distraire. Sous l'influence du repos, 
de la bonne réception et des amusements qu'elle y trouva, 
elle oublia bien vite ses malheurs pour ne songer qu'à jouir 
du présent. Pendant ce séjour à Aix, elle lia connaissance 
avec M me de Bonnevaux, femme d'un officier de la cour de 
Sardaigne, qui était issu d'une branche de la famille de 
Loys, restée catholique et savoisienne. La lointaine parenté, 
existante entre leurs maris, amena entre les deux dames 
une relation, qui devint plus tard intime. M me de Bonne- 
vaux eut bientôt découvert la source des chagrins de 



64 MADAME DE AVARENS 






M me de Warens, le peu de fermeté de ses convictions et 
son penchant marqué pour les jouissances de la vanité. 
Profita-t-elle réellement de ces dispositions, comme l'ac- 
cuse M. de Warens, pour faire œuvre de prosélytisme, en 
convertissant son amie, c'est ce que l'on ne sait pas avec 
certitude. On serait tenté de le croire puisque M me de 
Warens avoue elle-même avoir été avant sa fuite <r flatée 
d'honneurs à la cour de Turin 4 . » Il n'est, en tout cas, 
pas probable que déjà à cette époque, elle ait envisagé le 
projet d'une désertion du foyer conjugal. Lorsque sa 
cure fut terminée, elle accompagna M me de Bonnevaux à 
Chambéry. 

Le pèreBoudet, dans un écrit inspiré par M me de Warens, 
dit : « qu'à son retour elle passa par Annecy. Un mouve- 
ment de curiosité la porta à visiter les reliques de saint 
François de Sales dans le premier monastère de la Visi- 
tation. C'est là qu'elle sentit l'attrait de la grâce, qui 
l'invitoit à renoncer aux erreurs dans lesquelles le mal- 
heur de sa naissance l'avoit engagée. Elle conçut dès lors 
le dessein d'abjurer 2 . » 

En dehors de ces lignes du père Boudet nous ne trou- 
vons rien sur cette visite. Sans contester qu'elle ait eu lieu 
lors du voyage à Chambéry, il semble que l'idée de faire 
remonter jusqu'à elle les premiers signes de la conversion 
de M me de Warens ne soit guère qu'une flatterie à l'adresse 
du premier monastère de la Visitation, où cette dame passa 
les premiers temps de son séjour en Savoie. S'étant arrêtée 
ensuite à Genève chez M me de Gallatin et d'autres dames 
de sa connaissance, la voyageuse ne put s'empêcher de 

1 Doc. 61. 

2 Vie de M. de Rossillon de Bernex. 



ET LE PAYS DE VAUD 65 

leur témoigner « combien elle étoit charmée de la Savoie 
et dégoûtée du Pays de Vaud. ! » Si l'on considère 
qu'elle venait de quitter une existence pleine d'attrait 
pour reprendre en rentrant chez elle le joug des chagrins 
et des soucis, on comprendra, jusqu'à un certain point, 
cette comparaison peu tlatteuse. 

Les détails les plus circonstanciés sur les événements 
qui suivent ont été racontés par M. de Warens dans sa 
grande lettre à son beau-frère, M. de Middes 2 . 11 est 
impossible, en parcourant ce mémoire, qui révèle si bien 
les pensées intimes de son auteur, de n'être pas frappé 
du ton de vérité qui y règne d'un bout à l'autre. On y 
remarque du reste une concordance parfaite avec les actes 
officiels produits pour le divorce. C'est au public indépen- 
dant à juger si dans celte lettre rien n'a été écrit sous 
l'impression d'un mauvais sentiment, si l'auteur y a été 
vrai sans amertume et sans vengeance, s'il a été juste et 
généreux envers le passé. 

Rentrée à Vevey, M me de Warens trouva ses affaires 
industrielles dans une situation plus embrouillée encore 
qu'elle ne les avait laissées à son départ. Ses tristes préoc- 
cupations la reprirent et ne tardèrent pas à altérer sé- 
rieusement sa santé déjà délicate. La tension continuelle 
dans laquelle elle vivait par suite de la nécessité, que lui 
infligeait son amour-propre, de dissimuler aux yeux de son 
entourage, et tout particulièrement aux yeux de son mari, 
dont elle craignait les reproches, l'état désastreux de sa 
spéculation, lui faisait surtout du mal. Des indispositions 
fréquentes en furent la suite. Elle se laissa aller à des accès 

' Doc. 61. 
9 Doc. 61. 



66 MADAME DE WARENS 

de désespoir. C'est vraisemblablement dans un de ces accès 
qu'elle dit à M. de Vullierens 1 , comme le rapporte son 
mari, « qu'il entendrait parler l'été suivant d'un événe- 
ment extraordinaire au sujet d'une dame du pays. » Elle 
entendait assurément parler d'elle-même. 

En proie à des souffrances morales toujours plus dou- 
loureuses, il n'est pas étonnant qu'elle n'ait fini par con- 
sidérer l'éventualité d'une fuite, surtout si M me de Bonne- 
vaux, avec laquelle elle resta cette année en correspon- 
dance, lui promit un asile sûr en Savoie, où un changement 
de religion devait lui assurer un avenir brillant à la Cour. 

Au mois de février 1726 M me de Warens sollicita de son 
mari de nouvelles avances pécuniaires. Afin de l'engager à 
ce sacrifice, qui devait lui paraître bien dur, elle prit, 
paraît-il, pour prétexte des pertes faites par l'inhabileté 
ou l'infidélité d'Elie Lafîon. Pour donner plus d'effet à 
ces allégations elle congédia ce directeur pour le 13 avril 
suivant. 

M. de Warens s'exécuta en faisant auprès de la ville un 
emprunt de 800 livres, qui devait être le dernier -. Le 
13 avril Laffon fut remplacé comme directeur de la manu- 
facture par un autre jeune réfugié, appelé Saint-André 3 . 
Celui-ci entrait en place dans les mêmes conditions que 
son prédécesseur, c'est-à-dire comme un simple employé. 
Il est clair qu'à ce titre il n'était responsable d'aucune 
perte. C'est donc à tort que M. de Warens s'en étonne 
dans sa lettre à M. de Middes. Plusieurs passages de la 
même lettre sont très hostiles à Saint-André. Lorsque 

1 M. de Mestral de Vullierens, oncle de M. de Warens. 

2 Manual du 21 février. 

3 Doc. 33, liste F. 



ET LE PAYS DE VAUD 67 

M. de Warens se fut aperçu des détournements commis à 
son préjudice par sa femme, il le soupçonna, sur la foi 
d'une lettre anonyme, d'être de connivence avec elle pour 
tirer de lui « le meilleur parti possible. » Il lui fil un 
crime d'avoir remis à M mc de Warens, au moment de son 
départ pour Evian, des marchandises de la manufacture 
et de lui en avoir envoyé plus tard d'autres dans cette 
ville '. Saint-André ne pouvait cependant, nous semble-t-il, 
être blâmé dans cette circonstance d'avoir plutôt servi les 
intérêts de sa patronne que ceux d'une personne qui de- 
vait lui être étrangère, puisque M. de Warens, de son 
propre aveu, n'avait rien à voir dans l'entreprise? Et sa- 
vait-il, en faisant ces envois, que cette action porterait 
préjudice à M. de Warens? Du reste il avait fait, lors du 
second envoi, tout ce que sa position d'employé l'autorisait 
à faire. « M me de Warens l'avoit grondé sur ce qu'il s'était 
permis quelque représentation '. » 

Vers la fin du printemps de 1726, M me de Warens n'avait 
plus aucun espoir de relever son industrie. Une issue 
désastreuse s'approchait à grands pas. Le plus simple eût 
été pour elle d'avouer franchement sa déconfiture à son 
mari et de solliciter son appui pour liquider au plus vite 
et le mieux possible. La lutte entre ce parti, le seul rai- 
sonnable, et les susceptibilités de son amour-propre fut 
cruelle. Ce fut l'orgueil qui l'emporta! Quelle serait, après 
un tel aveu, sa situation vis-à-vis de M. de Warens, vis-à- 
vis de la société veveysanne ? — Se confesser à son mari, 
c'était reconnaître qu'il avait eu parfaitement raison en 
condamnant cette entreprise et en lui refusant son con- 
cours; c'était s'exposer désormais de sa part à de justes et 

1 Doc. 61. 



68 MADAME DE AVARENS 

sévères reproches pour les pertes qu'elle lui avait infligées 
et dont elle-même ne savait point encore le montant; 
c'était s'humilier et se placer vis-à-vis de lui dans une 
infériorité qu'elle ne pourrait jamais souffrir. — Liquider, 
elle présente, c'était faire connaître au public le mauvais 
état de ses affaires ; c'était ainsi encourir son blâme et 
compromettre son crédit ; c'était peut-être aboutir à la 
faillite, à la ruine et à la déconsidération. 

Le temps pressait. Il n'y avait qu'un moyen de se sous- 
traire à cet aveu, au déshonneur qui en serait la suite 1 : 
La fuite au delà du lac où l'attendaient des amis qui lui 
avaient promis bon accueil et lui chercheraient une posi- 
tion. Elle quittait son mari, sa famille, le pays où elle 
était née. Qu'importe, puisqu'elle ne retrouvait plus auprès 
d'eux la position qu'elle avait occupée. En Savoie elle 
aurait une autre patrie, d'autres amis, une carrière plus 
brillante. Et que lui importait, pour atteindre ce but, un 
changement de religion, elle dont les idées piétistes étaient 
si condescendantes en matière de doctrine. Ah ! si seule- 
ment elle avait pu prévoir que les honneurs et les pensions 
qu'elle attendait du roi de Sardaigne se réduiraient au 

1 Disons ici que la fortune seule de M. de Warcns se trouvait entièrement 
compromise, puisqu'une prescription légale le forçait à garantir par ses propres 
biens ceux que son épouse lui avait apportés et qui consistaient pour la ma- 
jeure partie en immeubles. Tous les capitaux que M. de Warens avait mis à 
la disposition de Madame, toutes les dettes qu'il avait payées pour elle, il 
avait dû les prendre en première ligne sur son propre argent. Si sa femme 
se fût reconnue expressément sa débitrice, elle lui eût évité en tout cas la*; 
faillite, car leurs deux fortunes réunies dépassaient, nous le verrons, le 
passif. Par sa fuite et son abjuration M rae de Warens créait à son mari une 
position moins favorable. Si LL. EE., profitant de leur droit de confisquer ses 
biens, ne reconnaissaient pas volontairement la légitimité des créances que 
M. de Warens avait sur elle, celui-ci était un homme ruiné. 



ET LE PAYS DE VAUD 69 

seul don d'une modeste rente, presque insuffisante pour ses 
besoins, et que pour conserver cette rente elle se verrait 
un jour obligée de s'humilier et de se plier à des bassesses 
afin de la disputer aux intrigues d'envieux ! 

Maintenant que sa résolution était prise, il s'agissait 
d'activer le départ. Mais pour partir il lui fallait un pré- 
texte ; elle en trouva un excellent dans l'état de sa santé. 
Craignant toutefois que son médecin ordinaire ne voulût 
point sans nécessité reconnue satisfaire à ses désirs, elle 
eut la précaution de faire venir de Morges le docteur 
Viridet et lui persuada de l'envoyer aux bains d'Amphion. 
<r M. Viridet, qui connut qu'il y avoit plus d'inquiétude 
d'esprit que de réalité dans sa maladie, n'eut garde de la 
contredire. » Dès cette époque elle commença ses prépa- 
ratifs d'évasion, n'attendant qu'un moment favorable pour 
exécuter ce projet. Cette occasion se présenta bientôt. 

Le 5 juillet 172b' (M. de Warens se trompe ici de date 
lorsqu'il parle du mois de juin), à la suite d'une pluie 
diluvienne, tous les cours d'eau qui se jettent dans le lac 
Léman grossirent subitement, en faisant sur leurs rives 
des dégâts très considérables. La Veveyse surtout, enflée 
outre mesure, rompit ses digues, emporta ses ponts et 
inonda toute une partie de la ville de Vevey '. En vue de 
réparer aussi bien que possible et avec célérité tout le 
mal causé par les eaux, l'autorité municipale embaucha 
dans diverses parties du pays de nombreuses escouades 
d'ouvriers, qui furent placés sous la haute surveillance de 
l'ingénieur de Crousaz. Le trésorier de Watteville - vint de 

1 Manual du Conseil N° i, 6 juillet '•( suiv. : — Doc. 61. 
- I! existait dans l'Etal de Berne deux trésoriers, l'un pour le pays allemand 
l'autre pour le pays romand. Préposés aux finances de leur province ils 



70 MADAME DE WARENS 

la part de LL. EE. examiner sur les lieux mêmes le 
dommage et se rendre compte des moyens employés pour 
y porter remède. M. de Warens fut un des membres du 
Conseil désignés pour accompagner ce haut fonctionnaire 
dans ses courses à travers le bailliage. Sa femme mit à 
profit ces absences quotidiennes, qui duraient du matin 
jusqu'au soir, pour adjoindre à son bagage, déjà fort consi- 
dérable, tout ce qui dans la maison lui paraissait susceptible 
de servir à son établissement en Savoie: meubles, linge, 
vaisselle, argenterie. Pour ne point se trouver au dépourvu 
dans les premiers temps de son séjour, elle se munit de 
l'argent qui restait dans la caisse de la manufacture. 
Elle emporta en outre une bonne partie des marchandises 
déposées encore dans les magasins, sous prétexte qu'elle 
pourrait aisément les écouler pendant le temps de sa cure. 
Lorsque tout fut prêt, elle hâta l'heure du départ, certaine 
qu'elle était que son mari ne pourrait l'accompagner 
dans ce moment, tant en raison de ses occupations offi- 
cielles qu'à cause des pressantes réparations qu'il avait à 
faire à ses immeubles de Vevey et de Chailly. Nous 
n'avons rien à ajouter à l'intéressante relation que M. de 
Warens nous a donnée sur ce départ, auquel il assista, 
puisqu'il accompagna sa femme jusqu'au bateau 1 . Con- 
trairement à l'assertion du père Boudet, qui affirme que 
ce ne fut qu'après avoir pris les eaux d'Amphion que 
M me de Warens se rendit à Evian, sans autre dessein que 
de s'y amuser pendant quelques jours, il est certain 

avaient rang de suite après les avoyers, premiers magistrats de la république. 
M. Louis de Watteville était trésorier romand. 

1 Doc. 61. D'après la Not. biogr. autobiogr. de M. de Warens ce départ eut 
lieu le 14 juillet. 



ET LE PAYS DE VAUD 71 

qu'elle s'installa dès l'abord dans celle dernière ville, où 
séjournait alors le roi de Sardaigne. Elle y prit logement 
dans la demeure d'un sieur Bugnet, attendant une circon- 
stance propice pour se mettre en évidence. 

Parmi les gentilshommes attachés à la personne du roi 
Victor se trouvait alors M. de Conzié, qui fut plus tard à 
Chambéry le voisin et l'ami de M me de Warens. Dans une 
lettre au comte de Mellarède, écrite après la publication 
des Confessions, ce seigneur nous a laissé ses impressions 
sur cette dame. Témoin oculaire de ses débuis en Savoie, 
il en fait le récit suivant : « Ce prince (le roi) allait à la 
messe de l'église paroissiale accompagné simplement de 
quelques seigneurs de sa cour, du nombre desquels était 
feu monsieur de Bernex, évêque d'Annecy. A peine le roi 
élait-il entré dans l'église que M me de Warens arrêta le 
prélat par sa soutane, se jeta à ses genoux en lui disant 
les larmes aux yeux «. In manus tuas, domine, commendo 
spiritum meum. » Cet évêque s'arrêta en la relevant , 
et il parla cinq à six minutes avec cette jeune pénitente, 
qui de là se rendit directement au logis de ce prélat, 
lequel, la messe finie, alla la joindre et, après une conver- 
sation assez longue avec elle, revint à la cour, sans doute 
pour en rendre compte au roi. » 

C'est bien aussi à la même époque que doit se rap- 
porter ce portrait que M. de Conzié a fait de M m - de Warens 
dans la lettre dont nous venons de parler. « Sa taille 
était moyenne mais point avantageuse, eu égard qu'elle 
avait beaucoup et beaucoup d'embonpoint, ce qui lui avait 
arrondi un peu les épaules et rendu sa gorge trop volu- 

1 Cette lettre a ét>'- publiée en 1856 dans les Mém. et Doc. de la société 
savoisienne d'histoire >■[ d'archéologie, T. I. 



72 MADAME DE WARENS 

mineuse, mais elle faisait aisément oublier ces défauts par 
une physionomie de franchise et de gaieté intéressante. 
Son ris était charmant, son teint de lis et de rose, joint à 
la vivacité de ses yeux, annonçaient celle de son esprit et 
donnaient une énergie peu commune à tout ce qu'elle 
disait. Sans le plus petit air de prétention, tant s'en faut, 
car tout en elle respirait la sincérité, l'humanité, la bien- 
faisance, sans donner le plus petit soupçon de vouloir 
séduire par son esprit non plus que par sa figure, car elle 
négligeait par trop cette dernière , sans néanmoins l'af- 
fecter comme quelques prétendues savantes de son sexe. » 
Disons ici que, bien que moins flalleur, le portrait ci- 
dessus ressemble assez à celui que Rousseau nous a tracé 
de son amie. Elle avait, dit l'enfant de Genève, « un air 
caressant et tendre, un regard très doux, un sourire an- 
gélique, une bouche à la mesure de la mienne, des cheveux 
cendrés d'une beauté peu commune et auxquels elle 
donnait un tour négligé qui la rendait très piquante. Elle 
était petite de stature, courte même et ramassée un peu 
dans sa taille, quoique sans difformité, mais il était im- 
possible de voir une plus belle tête, un plus beau sein, de 
plus belles mains et de plus beaux bras l . » 

Le récit que M. de Conzié fait de la conversion de 
M me de Warens ressemble en ses principaux points à 

1 Confession livre II. Le portrait de M me de Warens, donné au musée Arlaud 
par la famille de Crousaz, ne répond d'une manière suffisante à aucune des 
deux descriptions ci-dessus. Doit-on le considérer comme authentique ? Dans 
ce cas il serait important de savoir comment il était advenu à M me de 
Montolieu, qui n'était point parente du modèle. Le seul portrait certain qui 
ait existé de l'amie de Rousseau avait été peint pour Mgr. de Bernex, en 
Savoie. Il fut, à ce que l'on croit, déposé à la mort du prélat dans le premier 
couvent de la Visitation d'Annecy, d'où le représentant Héraut de Séchelles 
l'enleva en 1793. Depuis lors il a disparu sans vestige. 



ET LE PAYS DE VAUD 73 

celui du père Boudet. Il diffère en revanche de celui de 
M. de YVarens, qui, tout en nous faisant savoir qu'avant 
sa visite à Evian, sa femme avait déjà donné sa foi à 
l'évèque d'Annecy, raconte que ce fut le jour de celte visite, 
au retour de ta promenade du roi, qu'elle se jeta aux 
pieds du prince pour implorer sa protection. Comme peut 
le faire croire ce dernier récit, il y aurait là deux scènes 
distinctes, l'une à l'église en présence de l'évèque, l'autre 
dans la rue devant le roi lui-même ? 

Ou bien nous trouvons-nous en présence de deux ver- 
sions différentes, ayant trait à la même scène ? Diverses 
raisons militent en faveur de celte dernière hypothèse. 
Des deux variantes en question c'est à celle de M. deConzié 
que nous devons donner la préférence, comme émanant 
d'un témoin oculaire, tandis que M. de YVarens ne tenait 
la sienne que d'ouï-dire. 11 est certain que, comme l'avance 
M. de Conzié, la scène avait eu lieu avant l'arrivée des 
Veveysans, autrement on ne s'expliquerait guère les me- 
sures de surveillance dont ils furent l'objet pendant leur 
visite. Mais elle devait être toute récente, vraisemblablement 
du matin même ? Si on l'avait déjà connue en ville, les 
compagnons de M. de Warens n'eussent pas manqué d'en 
être instruits par leurs compatriotes, qui séjournaient à 
Evian. 

Le père Boudet, qui n'a en définitive que M me de Warens 
elle-même pour garant de son récit, nous apprend que 
celle-ci avait eu le projet, après son entrevue avec Monsei- 
gneur de Bernex, « de se rendre promptement à Vevey pour 
y mettre ordre à ses affaires, afin d'avoir le moyen de 
subsister honorablement en Savoie, où elle avait résolu de 
se retirer. La Providence, ajoute-t-il, en disposa autre- 



74 MADAME DE WARENS 

ment. Malgré les précautions que M me de Warens avoi 1 
prises pour cacher ses démarches, elle fut à peine sortie de 
l'appartement du prélat que la nouvelle de son changement 
devint publique. Dès le lendemain ses domestiques l'aban- 
donnèrent pour aller à Vevey où cet événement avoit déjà 
jeté le trouble et la consternation '. » 

Nous ne nous arrêterons pas à l'invraisemblance de cette 
course à Vevey où M me de Warens se serait bien gardée de 
se risquer dans l'incertitude que l'on n'y eût déjà éventé 
ses spoliations. Elle n'avait plus rien à y mettre en ordre 
puisqu'elle avait déjà dépouillé son mari de tout ce qui lui 
avait été possible de prendre. Nous devons remarquer que 
la Chenebié, l'unique domestique qu'elle avait amenée à 
Evian, se trouvait encore auprès d'elle le jour de la visite de 
M. de Warens. Il est naturel que cette fille, qui n'était en- 
gagée que pour la durée de la cure, ait quitté sa maîtresse 
lorsqu'elle la vit décidée à rester en Savoie et à embrasser 
la religion catholique ; elle ne le fit toutefois que le jour 
du départ de cette dernière pour Annecy. Ce qui le prouve, 
c'est que, si elle fut venue auparavant à Vevey elle y eût 
certainement apporté la nouvelle de la conversion de 
M me de Warens, or, cette nouvelle on ne la reçut que dans 
la journée du 7 août et par une toute autre source. Après 
le départ de la Chenebié, M me de Warens semble avoir été 
pendant quelque temps privée de domestiques de son 
pays ; on lui donna pour compagne une personne d'Evian, 
qui resta auprès d'elle au monastère de la Visitation à 
Annecy. Ce ne fut qu'à la sortie de ce couvent qu'elle fit 

1 Vie de Monseigneur de Bernex. 

2 Marie, fille d'honnête Isaac Chenebié, de Chamaloc en Dauphiné, et de sa 
femme Susanne Bérard, fut baptisée le 28 novembre 1703. 



ET LE PAYS DE VAUD 75 

venir de Vevey une prosélyte, qui avait servi dans sa maison 
et dont elle était la commère 1 . C'est très probablement 
aussi à cette époque qu'elle prit chez elle Claude Anet 
dont la famille était depuis longtemps connue de la sienne. 
Quoique Claude Anet ait levé un extrait de son acte de 
baptême le 25 mars 1726 2 , ce que les paysans ne faisaient 
guère que lorsqu'ils voulaient quitter le pays, on est cer- 
tain qu'il n'accompagna pas M me de Warens en Savoie ; 
s'y rendit-il plus tard à son appel, s'y trouvait-il déjà à son 
arrivée, c'est ce que nous ne saurions affirmer. 

La fugue de M me de Warens fut diversement interprétée 
lorsqu'elle fut connue à Evian. Les avis étaient très par- 
tagés au sujet de la sincérité de sa conversion : « les uns 
disaient que c'était une scène d'une Magdeleine véritable- 
ment repentante, d'autres et surtout les Suisses qui étoient 
venus à Evian, partie pour boire les eaux et partie pour 
y voir le roi, soutenoient que ce repentir n'étoit que 
simulé 3 . » Celte dernière opinion fut aussi celle de 
M. de Warens, puisqu'il rapporte qu'à l'occasion de la 
visite qu'il lui fit à Annecy, « elle n'excusa point vis-à-vis 
de lui son changement de religion par des motifs de cons- 
cience, mais laissa au contraire paroitre tant d'indifférence 
à cet égard qu'il en fut frappé 4 . » 

Ce ne fut que le -4 août que M. de Warens put rendre 
à sa femme cette visite dont nous avons plusieurs fois parlé. 
Retenu à Vevey par de pressantes occupations il n'avait 

1 Si nous ne nous trompons, il s'agirait ici d'une certaine Judith Cochard, 
femme île Claude Jaquet, prosélyte. (Voyez étal civil de Montreux, mariages, 
15 juin 1720.) 

2 Etat civil de Montreux ; mention à la suili> île la date de sa naissance. 

3 Lettre à M. de Mellarède. 
* Doc. 61. 



76 MADAME DE WARENS 

point eu le temps de la faire jusqu'alors 1 . Son entrevue avec 
elle fut très cordiale. « Elle me témoigna, dit-il, autant d'ami- 
tiés qu'elle ait fait de sa vie. » Grâce à la précaution qu'elle 
prit de ne pas laisser son mari s'éloigner d'elle, celui-ci 
n'apprit rien du dessein qu'elle avait de changer de reli- 
gion; peut être même ces précautions étaient-elles encore 
superflues, car les compagnons deM.de Warens,qui avaient 
eu tout le loisir de parcourir la ville, ne furent pas, nous 
l'avons dit, plus instruits à ce sujet que lui. La scène du 
matin n'avait point eu le temps de s'ébruiter. M me de 
Warens versa des larmes au départ de son mari. Peut-être 
sa douleur fut-elle véritable, de même que la défaillance 
qu'elle eut quelques semaines plus tard lorsqu'il vint la 
revoir à Annecy? Clairvoyante comme elle l'était, elle com- 
prenait d'instinct que le pas qu'elle avait fait était irrémé- 
diable; que pour elle, son mari, sa patrie étaient désormais 
perdus et qu'il lui était impossible, même le voulût-elle, 
d'échapper uses nouveaux liens. En demandant la protection 
de l'évêque et du roi elle s'était placée sous leur dépendance. 
Son étourderie, elle a eu, comme le dit J. .1. Rousseau, 
probablement d'après son propre témoignage , tout le 
temps de la pleurer. M. de Conzié, qui n'est point sus- 
pect, constate toutes les perplexités, toutes les angoisses 
qu'elle avait eues dans les premiers temps de sa conversion: 
« M'entretenant un jour avec elle tête à tête de son change- 
ment de religion et d'état, elle me dit : Croiriez-vous, mon 
ami, qu'après mon abjuration je ne me suis jamais mise au 
lit durant deux ans environ sans y prendre comme on dit 

1 Remarquons ici, d'après les Manuaux du Conseil de Vevey, que M. de 
Warens fut absent de toutes les séances de ce corps, du 1 er août au 11 no- 
vembre 1726. 



ET LE PAYS DE VAUD 77 

la peau de poule sur tout mon corps par la perplexité dans 
laquelle mes réflexions me plongeoient sur ce changement 
de religion, qui m'avoit fait secouer les préjugés de mon 
élucation, de ma religion, et abjurer celle de mes pères. 
Cette longue incertitude étoit terrible pour moi qui ai 
toujours cru à un avenir éternellement heureux ou malheu- 
reux. Cette indécision m'a bien longtemps bourraudée 1 . x> 

Mais, comme toujours, l'orgueil étouffa les sentiments 
de son cœur. Ce cri désespéré , exhalé au milieu de sou- 
pirs : «Mon cher mari, que deviendras-tu?» c'était évidem- 
ment un regret impuissant, un remords de conscience. 

Elle se raidit aussitôt contre ce sentiment qu'elle regar- 
dait comme une faiblesse, de sorte que lorsque la fille qui 
la servait, lui dit : « Madame, vous avés un bon mari, » elle 
repartit avec vivacité : ce Si vous le croyés ainsi, prenés-le, 
il sera bientôt sans femme. » 

Cependant la venue de M. de Warens et de ses amis à 
Evian avait causé grand émoi parmi les personnes de 
l'entourage du roi qui connaissaient déjà alors le dessein 
de son épouse. M. de Conzié raconte à ce sujet qu'à peine 
les Veveysans furent débarqués « le bruit courut dans toute 
la ville que ces nouveaux venus, parents, disait-on, de 
M me de Warens, venaient pour l'enlever. Ce bruit, tout mal 
fondé qu'il étoit, prit quelque crédit à la cour. » 

Le roi, qui fut instruit aussitôt de l'arrivée des étrangers et 
qui les avait lui-même aperçus à leur départ, lorsque, après 
s'être embarqués, ils étaient redescendus sur la rive pour 
le voir à la promenade, crut à une tentative d'enlèvement 
et résolut de la prévenir en mettant M" 10 de Warens sous 
la garde de M me de Bonnevaux. 

1 Lettre citée. 



78 MADAME DE WARENS 

Averti le lendemain par ses patrouilles que le bateau des 
Veveysans était resté en vue de la côte de Savoie pendant 
une bonne partie de la nuit, il fut confirmé dans ses 
craintes et songea à dérober plus sûrement sa nouvelle 
protégée aux poursuites dont elle pourrait être l'objet, en 
la faisant partir pour Annecy le 7 août de bon matin. Un 
homme de Lausanne, qui venait d'Evian, raconta le len- 
demain à M. de Warens, « qu'elle avait traversé toute la 
ville à pied conduite par deux gentilshommes de la suite 
de Sa Majesté ; qu'à la porte d'Alinges elle étoit montée 
en carosse avec une demoiselle d'Evian * et que huit gardes 
du corps entouroient le carosse. » 

Sans entrer dans tous ces détails, M. de Conzié nous fait 
connaître que le roi la fit partir avant jour dans sa propre 
litièie «escortée de quatre gardes du corps qui la con- 
duisirent en droiture, accompagnée d'une bourgeoise, à 
Annecy, dans le couvent du premier monastère de la Visi- 
tation 2 . » C'est dans cette retraite sûre et tranquille, 
qu'après une instruction religieuse faite par le supérieur 
du séminaire de la ville, M me de Warens se trouva le 8 sep- 
tembre 4726 en état de faire une abjuration solennelle de 
la religion prolestante 3 . 

1 C'était la demoiselle de compagnie que M. de Warens vit auprès d'elle 
lors de sa visite à Annecy ; — Doc. 61. 

2 Ce second récit confirme en résumé le premier. Si dans celui-ci il est 
question de huit -aides, c'est que la nouvelle s'est amplifiée en passant de 
bouche en bouche. L'exagération arriva plus tard à son comble dans le récit 
du père Boudet qui parle, lui, de quarante gardes. 

3 Depuis la mise sous presse de ce mémoire il a paru chez Calmann Lévy 
une remarquable étude sur la vie de M me de Warens en Savoie. Cette étude, 
un volume de 450 pages in-8° dû à la plume de notre savant et aimable col- 
lègue, M. François Mugnier, conseiller à la Cour d'appel de Chambéry, a pour 
titre : M me de Warens et J.-J. Rousseau. C'est uu ouvrage bien écrit, très 



ET LE PAYS DE VAUD 79 

Les circonstances dans lesquelles M me de Warens sollicita 
la protection du roi de Sardaigne, Victor-Amédée, nous 
font comprendre en quelque mesure l'amour-propre que 
ce prince mit à la soustraire aux tentatives d'enlèvement, 
qu'il prévoyait de la part de ses parents. Elles nous don- 
nent aussi la raison de l'intérêt momentané que la famille 
royale lui témoigna, intérêt qui porta une des princesses 
à vouloir lui servir de marraine, lors de son passage au 
catholicisme 1 . Elles sont en revanche insuffisantes à expli- 
quer pourquoi le roi, d'ordinaire si peu prodigue, poussa 
la générosité à son égard au point de lui allouer une pen- 
sion de quinze cents livres, en récompense de sa conver- 
sion. C'est le seul cas que l'on connaisse sous le règne de 
ce monarque d'une libéralité aussi importante vis-à-vis 
d'une nouvelle convertie. Pour être l'objet d'une faveur 
aussi marquée, M me de Warens devait avoir sans doute en 
haut lieu une puissante recommandation. Il est certain 
que d'autres de ses compatriotes, d'aussi bonne famille 
que la sienne et dont la conduite personnelle était plus 
digne assurément de la protection souveraine, n'eurent 
pas la même chance. M Ue de Graffenried, par exemple, qui 
embrassa le catholicisme presqu'en même temps qu'elle, 
ne sut pas 'obtenir une pension. 

La nouvelle de la prochaine abjuration de M""' de Warens 
ne parvint, comme nous l'avons dit, dans le pays de Vaud 
et particulièrement à Vevey que dans la journée du 7 août. 

intéressant, très complet et basé sur des documents sérieux, qui fait suite à 
notre travail de la manière la plus heureuse. 

1 Lors de cette conversion, M" 10 de Warens eut pour marraine la princesse 
péonore de Hesse-Rheinfels, sœur de la princesse de Piémont. C'esl depuis 
cette époque qu'elle reçut de cette princesse le prénom d'Elêonore. 



80 MADAME DE WARENS 

Si l'on en croit le père Boudet a ce fut dans toute la con- 
trée un deuil et des alarmes universelles. Celle dame y 
étoit adorée et l'amour qu'on avoit pour elle se changea 
en fureur contre ce que l'on appelloit ses séducteurs et 
ses ravisseurs. Les habitans de Vevey ne parloient pas 
moins que de mettre le feu à Evian et de l'enlever à main 
armée au milieu même de la cour. » « On en vit, dit autre 
part le même auteur, le soir un grand nombre attroupés 
sur le port 1 . Ces mouvemens qui pouvoient avoir des 
suites firent dire au Roi, parlant à l'Evèque de Genève : 
Vos conquêtes, Monsieur, sont bien bruyantes. » 

On reconnaît aisément dans les lignes ci-dessus l'estam- 
pille de M me de Warens elle-même et il serait oiseux de 
réfuter un récit qui renferme tant d'exagération et tant de 
suffisance 2 . Les événements qui accompagnèrent la fuite et 
l'abjuration de M me de Warens ne provoquèrent à Vevey, 
même dans le cercle de sa famille et de ses intimes, qu'une 
légitime indignation, dirigée plutôt contre elle que contre 
ses convertisseurs. Nul ne songea à attaquer Evian pour 
la retirer de leurs mains. Toutes les sympathies, on le 
constate, furent dans ce moment pour le mari, qui était 
bien digne de pitié. 

Instruit par Saint-André de la désertion de sa femme 
M. de Warens n'avait d'abord pas voulu croire à la réalité 
de son malheur. Ce fut pour lui un coup de foudre lorsque, 
rentré à la maison, il dut personnellement se convaincre 
que non seulement elle avait abandonné, mais aussi en- 

1 L'auteur fait sans doute allusion à la visite de M. de Warens et de ses 
compagnons. 

2 Cette même suffisance a aussi inspiré le passage des Confessions qui 
donne à entendre que le départ pour Annecy eut lieu, parce que le roi « vit 
que sur son bon accueil on le croyait amoureux de M me de Warens. » 



ET LE PAYS DE VAUD 81 

tièrement spolié le foyer conjugal. Profondément atteint 
dans ses plus chères affections, comme aussi dans son bien- 
êlre matériel, il éprouva de cette double disgrâce une 
douleur vive et sincère. Cependant il supporta l'adversité 
en homme et ne se laissa point abattre par elle. On a con- 
testé les sentiments d'affection que M. de Warens éprouvait 
pour sa femme. On l'a accusé d'avoir fait preuve vis-à-vis 
d'elle, dans différents passages de sa lettre à M. de Middes, 
d'un égoïsme, d'un manque de cœur des plus blâmables. 
Qu'y a-t-il de vrai dans ces reproches ? — Fondés uni- 
quement sur la lettre en question ils ne peuvent en 
tout cas être formulés que pour l'époque seule où cette 
lettre fut écrite, soit six ans après la désertion. Or, sous 
l'influence des événements qui accompagnèrent cette dé- 
sertion, l'attachement passionné que M. de Warens témoi- 
gnait auparavant à sa femme s'était refroidi dans l'inter- 
valle, au point de se changer plutôt en un sentiment 
d'aversion et de mépris. Au lendemain de cette fuite il 
n'en était pas encore ainsi. De ce qu'il ne se mit point 
aussitôt en campagne, lorsqu'il reçut la nouvelle de l'é- 
vasion, pour rechercher M me de Warens en Savoie mais 
seulement pour arrêter, à leur passage à Genève , les 
effets qu'elle avait emportés, on a conclu qu'il plaçait ses 
intérêts pécuniaires au-dessus de son affection conjugale; 
c'est à notre avis une interprétation erronée. 

M. de Warens comprit sans doute de prime abord qu'il 
n'avait pas la moindre chance d'arracher pour le moment 
sa femme aux mains de ses puissants ravisseurs ; qu'il 
risquait même gros jeu de le tenter dans un pays où 
l'abjuration, peut être déjà effectuée de sa « déserteuse, » 
suffisait pour la mettre à l'abri de ses poursuites. En 

6 



82 MADAME DE WARENS 

revanche il lui semblait possible de recouvrer son bien voie 
en en sollicitant le séquestre dans une ville alliée des 
Suisses. Et sa situation désespérée commandait impérieuse- 
ment qu'il profitât de cette occasion unique, car, dépouillé 
déjà par sa femme de la presque totalité de son avoir, il 
se sentait encore menacé à brève échéance par les créan- 
ciers qu'elle laissait en arrière, comme responsable des 
dettes qu'elle avait faites. On ne peut donc en pareille 
occurence lui faire un crime de s'être décidé à cette dé- 
marche : un autre eût agi tout comme lui. Il n'eut du 
reste pas la satisfaction d'obtenir la saisie demandée, car 
les magistrats genevois se refusèrent à faire main basse 
sur des effets qui voyageaient sous le nom et sous le cou- 
vert du roi de Sardaigne. 






CHAPITRE IV 

Derniers rapports de Madame de Warens avec son mari 
et sa famille. 



Le lendemain de son retour de Genève M. de Warens 
reçut la visite du lieutenant baillival de Joiïrey, châtelain 
de la ville de Vevey 1 , lequel, en sa qualité de repré- 
sentant judiciaire de l'Etat de Berne , venait prendre 
des informations sur la fuite et l'abjuration de son 
épouse. Avec tous les égards qu'il devait à un collègue 
dans une situation aussi malheureuse, il donna à entendre 
que, si les bruits qui circulaient à ce sujet en ville étaient 
vrais, il estimait de son devoir de prendre inventaire de la 
fortune que cette dame avait dans le pays, cette fortune 
devant être dévolue au fisc en vertu d'une ordonnance sou- 
veraine du 18 mars 4715, ainsi conçue : « S'il se trouvoit 
qu'une personne eut changé de religion et embrassé la 
catholique romaine, ses biens seront confisqué^ au profit 
du souverain à moins que la personne ne se fût établie dans 
un endroit avec qui on eût des traités particuliers touchant 
la liberté de la sortie de ses biens. » M. de Warens le pria 
de bien vouloir surseoir pour le moment à l'exécution de 

1 Vincent-Sigismond de Joffrey, établi châtelain le 13 octobre I7-2.V 



84 MADAME DE WARENS 

son mandat, vu que l'on n'avait point encore de preuves 
certaines de l'entrée de sa femme dans la communion 
catholique; qu'il avait d'ailleurs l'intention, si le fait était 
avéré, de se rendre prochainement à Berne pour supplier 
Leurs Excellences de renoncer en sa faveur à leur droit 
de confiscation. Celte proposition fut agréée par le châte- 
lain, moyennant une déclaration écrite dans laquelle M. de 
Warens reconnaissait que c'était à sa demande expresse 
et pour les raisons sus-indiquées que l'inventaire n'avait 
pas eu lieu. Le bailli, que le mari abandonné alla voir 
aussitôt après à Chillon, consentit à attendre, par égard 
pour son assesseur, que la nouvelle de l'abjuration fût plus 
certaine pour en instruire le sénat de Berne. Ce ne fut 
donc point par son canal , mais par une lettre du bailli 
de Morges, reçue le 12 août 1726, que le petit conseil de 
la république eut tout d'abord connaissance des faits 1 . 
Toutefois il ne put retarder bien longtemps son rapport 
officiel en présence du bruit que cet événement causait 
dans toute la contrée. Ce rapport parvint à LL. EE. déjà 
le 19 août, vingt jours avant celui où M me de Warens em- 
brassa effectivement la religion catholique. 

Le petit conseil décida qu'il n'y aurait pour lui à s'oc- 
cuper de cette affaire que lorsque M. de Warens serait 
venu lui-même porter plainte contre sa femme -. Néan- 
moins sa détermination n'arrêta pas l'exécution des me- 
sures provisionnelles que le procureur fiscal prit, con- 
formément à la loi, pour la confiscation des biens de 
M me de Warens au profit du gouvernement. 

Divers empêchements et surtout la nécessité de rassurer 

1 Doc. 29. 

2 Doc. 30. 



ET LE PAYS DE VAUD 85 

ses créanciers qui, avertis par le bruil public du mauvais 
état de ses affaires, commençaient à s'en émouvoir, retar- 
dèrent !e départ de M. de Warens pour Berne. Il ne put 
s'y rendre que vers la fin d'août, accompagné de son ami 
Fontannes, alors en séjour chez lui. Admis le 29 de ce mois 
devant LL. EE., il les supplia d'arrêter les poursuites que 
le fisc avait déjà commencées et de bien vouloir lui accorder 
la requête, qu'il leur avait envoyée par l'entremise du 
bailli de Chillon, en lui cédant la propriété de ce qui restait 
encore de la fortune de sa femme, comme un juste dé- 
dommagement de toutes les pertes qu'il avait essuyées pour 
elle, pertes qui devaient nécessairement le conduire à sa 
ruine. Le résultat de sa démarche est consigné dans un 
mandat adressé le jour même par le bureau du Sénat à 
la chambre des trésorier et bannerels du Pays romand. 

Après avoir préalablement constaté qu'en vertu des 
ordonnances souveraines les biens de M me de Warens, « qui 
s'est enfuie de la maison de son mari et s'est convertie à la 
religion papistique, » appartiennent légalement à LL. EE. 
a surtout puisque son mariage n'a pas produit d'enfant, » 
cette pièce nous apprend que le Sénat fit aussitôt droit 
au solliciteur en ce qui concerne le premier point de sa 
requête. Quant au second point il ne se prononça pas 
encore à son sujet, mais le soumit au préavis de la chambre 
des trésorier et bannerets, qu'il chargea d'ordonner la 
prise d'un inventaire exact de la fortune et des dettes 
de la fugitive '. 

Comme une partie des propriétés de M me de Warens se 
trouvait située dans la baronnie du Chàtelard , c'est-à- 
dire en dehors du domaine direct de LL. EE., la chambre 

1 Doc. 31. 



86 MADAME DE WARENS 

des trésorier et bannerets dérogea à l'usage suivi en pa- 
reil cas lorsqu'il s'agissait des biens-fonds d'une femme qui 
ne possédait point de juridiction seigneuriale. Elle confia 
l'exécution de l'enquête, dont elle avait été chargée, non 
point à la cour inférieure de la chàtellenie de Vevey, mais 
au tribunal supérieur, à la cour du bailliage. Ce qui fut 
cause, dans les débuts, d'une vive protestation du châtelain 
de Vevey au sujet de ce qu'il regardait comme un em- 
piétement sur sa compétence. Mais la difficulté fut finale- 
ment tranchée en faveur du bailli, par ordre exprès du 
grand conseil bernois ! . L'inventaire fut dressé à partir du 
40 septembre 1726 par le lieutenant et le secrétaire 
bailli val, assistés de deux justiciers pris dans les ressorts 
où ils fonctionnaient, soit successivement à Vevey et au 
Chàtelard. 

On commença par établir l'état de la fortune mobilière 
et immobilière de M me de AVarens, qui fit l'objet d'une 
première liste, marquée en tête de la lettre A, et que nous 
n'avons pu malheureusement retrouver, ni en original 
aux archives cantonales, ni en copie dans celles de la fa- 
mille de Loys. 

Nous pouvons cependant, d'autres actes qui nous restent, 
tirer la conclusion que cet état de fortune comprenait 
deux rubriques distinctes: d'abord la part de biens dont 
M me de Warens avait lors de sa fuite la possession effective, 
puis celle qui devait lui revenir après la mort de sa belle- 
mère, en vertu du testament paternel. Nous verrons plus 
loin que la première de ces parts, grâce à une liquidation 



avantageuse, produisit la somme de 31 154 livres. 



1 Doc. 34. 

2 Doc. 33. 



ET LE PAYS DE VAUD Si 

En vue d'examiner les prétentions que M. de Warens 
élevait sur les biens de sa femme, par le motif que c'était 
principalement pour cette dernière et à sa sollicitation 
réitérée, qu'il avait contracté des dettes, on s'occupa, 
lorsque l'état de fortune fut fixé, de dresser le relevé 
exact de ce qu'il avait à exiger d'elle. Ces prétentions, 
classées sous différentes rubriques, d'après l'emploi qui 
avait été fait de l'argent prêté, sont contenues dans cinq 
autres listes, numérotées de B. à F. et dont on retrouve 
encore une copie dans les papiers de la famille de Loys? 

Elles se montent à un total de 48877 livres. Une rubrique 
qui atteignait le chiffre de 602-4 florins 5 sols (soit 
24-09 livres 23 sols) ayant été oubliée par erreur dans 
l'addition d'une des listes nui furent remises à LL. EE., 
M. de Warens se vit contraint, le 9 décembre 1726, d'en- 
voyer là-dessus un mémoire rectificatif. 

L'incertitude poignante que M. de Warens éprouva dans 
l'intervalle au sujet de la décision que devait prendre le 
sénat de Berne, fit qu'il ne négligea aucune démarche qu'il 
crut utile pour faire pencher en sa faveur une solution 
capitale pour lui. Si le souverain ne faisait que reconnaître 
le bien-fondé de ses prétentions, il pouvait, il est vrai, 
faire valoir ces dernières avec bon résultat vis-à-vis de 
LL. EE., dans le cas d'une confiscation ; vis-à-vis des 
héritiers de M me de k Warens ou aussi éventuellement 
vis-à-vis de cette dame elle-même 2 , dans le cas où la 

« Doc. 38. 

2 Lorsque LL. EE., par exception, ne jugeaient pas à propos île confisquer 
tes biens d'une personne qui, après avoir quitté le pays, s'était convertie à la 
foi catholique, ces biens revenaient naturellement aux parents les plus proches 
<le cette personne, à charge '!<• les rendre si celle-ci venait à rentrer dans 
l'église protestante. Dans le cas où l'espoir d'une restitution semblait devoir 



88 MADAME DE WARENS 

confiscation n'aurait pas lieu. Mais le montant de ces 
prétentions n'était point encore suffisant pour conjurer 
sa ruine. 

Par contre si le souverain, après avoir prononcé la con- 
fiscation des biens, consentait, par une preuve particulière 
de bienveillance, à lui en céder l'entière propriété, sa si- 
tuation deviendrait assurément meilleure, car il serait alors 
en mesure de satisfaire ses créanciers et il lui resterait quel- 
que actif. Pour se prémunir contre les éventualités d'une 
compétition soit de la famille de sa femme, soit plus tard 
peut-être de sa femme elle-même , il résolut d'amener 
M me de Warens à lui faire une donation entre vifs, ré- 
digée en bonne forme, de tout ce qu'elle lui avait ap- 
porté *. 

S'il réussissait à obtenir cette donation, il n'aurait plus 
à craindre qu'une confiscation au profit de LL. EE., contre 
laquelle aucun acte de ce genre ne pouvait avoir d'effet -. 
Depuis la visite qu'il avait faite à sa femme à Evian, 
M. de Warens avait reçu d'elle trois lettres où elle l'en- 
gageait vivement à venir la voir à Annecy. Il n'avait 
répondu qu'à la première de ces lettres. A la réception 
de la troisième il se détermina à suivre l'appel de son 
épouse, et à en profiter pour la convaincre de faire en sa 
faveur la donation qu'il désirait ; le 24 septembre il arri- 
vait à Annecy. 

être de quelque influence sur ce retour, le gouvernement faisait régir ces 
I n'eus au nom de la personne absente, jusqu'à ce qu'elle lut revenue ou que 
l'on eût acquis la certitude qu'une plus longue attente serait vaine. 

1 Les donations entre vifs de la femme au mari, non prévues dans les lois 
du pays de Vaud, étaient cependant tolérées. (Voyez Boyve, Remarque, p. 213.) 

2 Une sentence de confiscation annulait naturellement toute donation faite 
depuis que le délit, qui en était la cause, avait été perpétré. 



ET LE PAYS DE VAUD 89 

M. de Warens ne semble pas avoir été tout à fait sincère 
lorsqu'il écrivait qu'il ne s'était pas rendu dans cette 
ville en vue d'obtenir la dite donation. La manière dont il 
s'y prit à cet égard, dans son entrevue avec sa femme, le 
prouve avec certitude ; c'est lui qui amena le premier 
l'entretien sur le sujet. Les directions précises qu'il donna 
à M me de Warens, de son propre aveu, en ce qui concerne 
la rédaction de l'acte, les raisons qu'il invoqua pour dé- 
montrer la nécessité de celui-ci , tout en un mot établit 
la vraisemblance qu'il y songeait antérieurement. 

M. de Warens nous a donné lui-même les détails de 
cette entrevue, la dernière qu'il eut avec sa femme, dans 
la lettre que nous publions à la fin de cette notice, et à 
laquelle nous renvoyons nos lecteurs *. 

Le sentiment n'occupa, nous le croyons, que peu de 
place dans la réunion des époux. Il y fut principalement 
question de la donation entre vifs , qui fit l'objet d'un 
acte notarié, stipulé le 26 septembre 1726 dans la maison 
des aumôniers du couvent de la Visitation. M. A. Melzger 
a retrouvé de nos jours cet acte et l'a publié dans son 
ouvrage : « La conversion de M me de Warens. » 

La cession de biens était générale, la donatrice ne se réser- 
vait que mille livres de Savoie, en dédommagement des 
avantages qui lui étaient assurés par son contrat de ma- 
riage. M. de Warens lui fit en outre, avant de la quitter, 
un billet lui assurant une rente annuelle de trois cents 
livres, si sa donation était agréée de LL. EE. — Ce billet, 
il eut le soin de le retirer depuis lors. — Le malheur rend 
égoïste. On ne peut toutefois s'empêcher de trouver in- 
correcte cette conduite de l'époux, annulant par surprise 

1 Doc. 61. 



90 MADAME DE WARENS 

une charge relativement légère, sous prétexte que c'était 
en vertu d'une confiscation de LL. EE., et non point de la 
donation de sa femme, qu'il avait été mis en possession 
des biens de celle-ci. Si cette donation n'avait pas eu lieu, 
LL. EE. eussent eu, assurément, plus grand scrupule de 
lui faire cession de ces biens au détriment de la famille de 
la Tour ! 

Il est certain que l'entrevue d'Annecy laissa du froid 
entre les deux époux. Plusieurs semaines s'écoulèrent sans 
qu'ils se donnassent signe de vie. M me de Warens envoya 
enfin à son mari une lettre dans laquelle elle témoignait 
l'intention formelle de rompre à l'avenir tout commerce 
avec lui. Ceci néanmoins n'exclut point à nos yeux tout 
sentiment d'affection à son égard. Car il nous parait com- 
préhensible que n'ayant plus aucune espérance, aucune 
possibilité de le revoir, elle ait préféré briser tout de 
suite, afin de s'éviter de plus longs crève-cœur. Pour 
M. de Warens, sa femme n'avait plus de prestige, il paraît 
s'être consolé instantanément de sa perte, puisqu'il ne 
l'honora pas même d'une réponse. Sans plus s'inquiéter 
d'elle, il se mit en mesure de faire usage de la donation 
entre vifs qu'elle avait faite en sa faveur. Fortement ap- 
puyé par d'influents protecteurs, il présenta humblement 
«ette pièce à LL. EE. en se recommandant « à leur bien- 
veillance ordinaire. » 

Sur le vu de cet acte, qui réduisait à néant toutes les 
prétentions de la famille de la Tour, le sénat de Berne, 
considérant qu'il ne trouvait aucun avantage particulier 
dans une confiscation à son profit, puisque le bénéfice à 
réaliser, selon la tournure plus ou moins onéreuse que 
prendrait la liquidation, pouvait bien ne pas dépasser, 



ET LE PAYS DE VAUD 91 

toutes dettes déduites, les lods qu'il tirerait de ces biens, 
s'il les laissait à M. de Warens, consentit à lui céder, après 
un préavis favorable de la cbambre des bannerets, daté du 
21 décembre 172G ', la portion de la fortune de sa femme 
qu'il avait en mains. A la condition cependant d'en 
employer tout d'abord les revenus au paiement de ses 
créanciers « parmi lesquels sa femme ne devait pas être 
comprise. » Quant au reste de cette fortune, dont M me de 
la Tour née Flavard avait jusqu'alors eu la jouissance et 
devait maintenant hériter, en vertu du testament de son 
mari, on renvoya jusqu'après la mort de cette dame la 
question de savoir s'il serait confisqué ou non. Ce fut en 
vain que M. Gamaliel de Rovéréa, oncle maternel et tuteur 
des enfants de feu Jean-Baptiste de la Tour, cousin de 
M me de Warens, contesta la légalité de la substitution ins- 
tituée par le père de cette dernière, en faveur de sa seconde 
femme, sous prétexte que le défunt ne pouvait pas, d'après 
les Statuts du pays de Vaud (p. 303, § 2), disposer de 
l'héritage d'enfants morts après lui. Le procès qu'il intenta 
à M. de Warens et à M me de la Tour, pour casser les 
décrets rendus en leur faveur et assurer tout de suite à ses 
pupilles la possession des biens qui en étaient l'objet, ne 
fit que confirmer la décision que LL. EE. avaient prise, 
par un nouvel arrêt du 27 mars 1727. 

La manufacture de bas de soie, fondée par M me de Warens, 
ayant cessé de marcher dans l'intervalle, faute d'argent 
pour l'alimenter, il s'était présenté devant le Conseil de la 
ville un sieur Antoine Servet, du Vivarais, pour demander 
la transmission en sa faveur des privilèges divers dont elle 

1 Doc. 39. La sentence de LL. EE. est du 26 décembre. (Arch. cant vaud., 
Correspondance baillivale, Vevey [, p. 51.) 



92 MADAME DE WABENS 

avait jusqu'alors joui l . Il se fondait dans sa supplique sur 
ce que celte manufacture ne remplissait plus les obligations 
auxquelles elle était astreinte par sa convention avec l'au- 
torité municipale. Le Conseil, tenant compte de ses raisons, 
venait de lui concéder le droit d'établissement, en l'ab- 
sence de M. de Warens, le 2 décembre 1726, lorsque 
celui-ci dans la séance suivante, qui eut lieu le 5 dé- 
cembre, protesta énergiquement contre cette résolution, 
par le motif qu'elle était contraire à l'octroi fait à sa 
femme, le 10 septembre 1725. Ce qui fit qu'on délibéra 
de suspendre la réception de Servet jusqu'au jour où 
LL. EE. auraient prononcé leur jugement sur la liquidation 
des biens de M me de Warens. Après quoi, si la manufacture 
actuelle ne reprenait pas ses travaux, le Conseil se verrait 
contraint de lui retirer la concession qu'il lui avait faite, 
cette concession ne pouvant subsister que tant que la 
fabrique marchait -. 

M. de Warens demanda quelques jours pour réfléchir 
sur ces conclusions. Le lundi suivant il déclara que puisque 
la réception de Servet était sursise il sursoyait aussi son 
action contre lui et agréait ainsi la décision du Conseil 3 . 

Le 9 janvier 1727 il renonça définitivement en faveur 
de Servet au monopole et aux privilèges dont sa manufac- 
ture avait la jouissance, en échange de la restitution du 
lod qu'il avait payé quelques années auparavant à la ville 
pour la maison dans laquelle cette manufacture se trouvait 
établie 4 . 

1 Doc. 35. 

2 Doc. 36. 

3 Doc. 37 et 38. 

4 Doc. 40. 






ET LÉ PAYS DE VAUD 93 

Quoique montée sur un pied incomparablement plus 
modeste que celle de M mP de Warens, — elle ne se composait 
que de deux ou trois métiers, — l'entreprise industrielle de 
Servet n'eut pas un meilleur sort que cette dernière. Elle 
finit déjà au bout de quelques mois l . 

Lorsque M. de Warens eut fermé sa manufacture il ne 
se sépara pas tout d'abord du directeur de celle-ci. D'une 
part il ne pouvait solder momentanément son compte, 
d'autre part Saint-André lui était encore utile pour la garde 
et la vente de l'outillage, des marchandises en magasin. 
Depuis son voyage à Annecy, il éprouvait à l'égard de cet 
employé des sentiments plutôt hostiles. Car il le suspectait 
vivement d'être d'accord avec sa femme fugitive pour abuser 
de sa confiance. Le souvenir de certains envois de mar- 
chandises que Saint-André avait faits à cette dame en 
Savoie, une lettre que celle-ci adressa au jeune homme et 
que M. de Warens intercepta, donnaient quelque appa- 
rence de réalité à ses soupçons. Aussitôt que ses moyens 
pécuniaires le lui permirent, au mois d'avril 1727, il s'em- 
pressa de lui signifier son congé en réglant ses préten- 
tions au plus juste 2 . 

La famille de Loys, indignée de la conduite de M me de 
Warens vis-à-vis de son mari, pressait vivement ce dernier 
de demander son divorce, en se basant sur une loi consisto- 
riale, récemment promulguée 3 . 

1 Archiv. de Vevey, Man. i, p. 350. 

2 Duc. 61. 

3 Cette loi était ainsi conçue : 

itre consistoire suprême pourra aussi accorder le divorce si l'un des 

abandoi l'autre par libertinage nu malicieusement et sans laisoii 

suffisante et que le l'ait suit prouvé légalement. 

Dans ce casavanl que la partie abandonnée puisse se remarier ou prendre 



94 MADAME DE WARENS 

Au commencement de janvier 1727, M. de Warens 
écrivit à M. de Pluviannes, avocat lausannois, qui se trou- 
vait dans le moment à Berne, de faire à ce sujet les dé- 
marches nécessaires. Vu les circonstances exceptionnelles 
dans lesquelles la fuite avait eu lieu, et qui ne laissaient 
aucun espoir de voir apparaître l'épouse aux citations 
réglementaires, on raccourcit les formalités. Le 24 février 
suivant, le divorce put déjà être prononcé par le Consis- 
toire suprême contre M me de Warens, à cause de sa déser- 
tion malicieuse et de son abjuration du protestantisme 4 . 

Après avoir obtenu son divorce, M. de Warens continua 
de vivre à Vevey, où il conserva ses fonctions d'assesseur 
bailli val et le siège qu'il occupait au Conseil. Sa considéra- 
tion ne parut pendant longtemps pas souffrir de la triste 
situation pécuniaire à laquelle il était réduit 2 . Rassurés 
de la tournure plus favorable que promettait à leurs 
prétentions la cession de LL. EE., ses créanciers s'é- 

dc nouveaux engagements il lui sera ordonné de taire des perquisitions exactes 
pour découvrir le fugitif. Si on le découvre, notre Consistoire suprême, à la 
réquisition de la partie délaissée, fixera un jour ;'t l'absent pour paraître sous 
promesse d'un sauf-conduit et cette citation devra porter qu'il sera prononcé 
selon droit, soit qu'il paroisse ou non. Si le cité ne paroît pas la partie dé- 
laissée obtiendra des lettres de proclamations par lesquelles l'absent sera cité 
et proclamé trois lois de la chaire, dans la paroisse où est sa bourgeoisie et 
cela à trois reprises différentes, chacune dans l'intervalle de six semaines et 
trois jours. Soit que le proclamé paroisse en droit mais ne veuille pas se 
soumettre à la sentence et s'absente de nouveau, soit qu'il ne paroisse pas au 
jour et termes fixés par la proclamation, le divorce sera accordé à la partie 
délaissée. » 

i Doc. 41. 

2 On voit dans les comptes de la ville qu'en 1727 le conseil lui envoya 
plusieurs fois les sémesses, cadeau d'honneur qui consistait en 12 bouteilles 
du meilleur vin des vignes, appartenant à la bourgeoisie. Ce cadeau ne se 
faisait que dans des circonstances exceptionnelles. (Voir 15 juin, 19 oct. etc.) 



ET LE PAYS DE VAUD 95 

taient montrés patients pendant toute la durée du pro- 
cès avec M. de Rovéréa. Il essaya d'en tirer parti pour 
sauver d'une liquidation trop précipitée, et partant trop 
désastreuse, quelques-uns des biens-fonds qu'il possédait 
encore, soit de son chef, soit de celui de sa « déser- 
leuse. y> Ces biens-fonds étaient déjà pour la plupart 
fortement hypothéqués. Il contracta sur eux de nou- 
velles dettes dans le but de payer des accomptes à ses 
créanciers chirographaires, augmentant ainsi ses charges 
sans satisfaire suffisamment ceux auxquels il devait. La 
seigneurie de Vuarens qu'il dut vendre le 28 mars 17*28 
pour le prix de 27 350 livres à M. le major Bergier, ne lui 
rapporta, après déduction de deux lettres de rente qu'il 
remboursa, Tune à la ville d'Yverdon, l'autre à M. Bergier 
lui-même, et d'un solde qui devait lui être payé au bout 
de l'année qu'une somme de 5854 livres 19 sols, tout à fait 
insuffisante pour faire face à des payements immédiatement 
exigibles 1 . Menacé de prochaines poursuites, son amour- 
propre s'en exagéra l'importance ; il se crut déjà livré à la 
ruine et au déshonneur. Saisi d'une terreur irraisonnée, il 
quitta Vevey sans indiquer à qui que ce soit le but de son 
voyage et en n'avertissant de son départ que son frère 
d'Orsens. Ce départ précipité, qui ressemblait fort à une 
fuite, causa beaucoup d'agitation au milieu de ses créan- 
ciers 2 . Plusieurs d'entre eux prirent les devants pour 
s'emparer, à titre de gage, des propriétés immobilières que 
M. de Loys (car depuis la vente de sa seigneurie de Vuarens 
il avait repris ce nom) possédait encore à Lausanne, à 
Lutry, à Vevey et à Chailly. L'autorité judiciaire dut in- 

1 Dm,-. 43. 

2 Doc. 44, 45, 46, 47. 



96 MADAME DE WARENS 

tervenir avec promptitude dans ces différentes localités 
pour sauvegarder les intérêts des autres personnes, à qui 
il devait, en ordonnant partout le séquestre et l'apposition 
des scellés 1 . Une liquidation juridique fut commandée par 
la chambre suprême des appellations romandes, qui, sans 
doute, pour les mêmes raisons qu'avait autrefois invoquées 
la chambre des bannerets romands dans l'enquête concer- 
nant la succession de M me de Warens, confia l'affaire au 
tribunal baillival de Vevey et non pas à la justice infé- 
rieure, comme c'était ordinairement l'usage. De là, un 
nouveau conflit de compétence entre les deux cours, 
conflit qui, en retardant la liquidation, donna le temps à la 
famille de Loys de se concerter dans l'intérêt d'un de ses 
membres 2 . 

Le souverain, à ses instances, consentit à suspendre 
toute action judiciaire, en échange de son engagement 
formel de payer intégralement les créanciers. Elle nomma 
alors deux de ses membres, Daniel de Loys, seigneur de 
Middes, et Jean-Guillaume de Loys, seigneur de Bochat 
pour vaquer à ce règlement 3 . Par des mesures aussi 
promptes qu'habiles ces deux messieurs réussirent a vendre 
en peu de temps la plupart des biens-fonds, entre autres 
la maison de Vevey, le domaine de Chailly et des prés à 
Blonay *. 

Sur ces entrefaites on recevait à Vevey la nouvelle que 
M. de Loys se trouvait en séjour en Angleterre, dans le 
comté d'Essex, chez le ministre Barber. Il cherchait dans 

1 Doc. 48, 49, 50. 

2 Doc. 51, 5-2, 53, 54, 55. 

3 Doc. 55, 58. 
7 < Doc. 58, 59. 



ET LE PAYS DE VAUD 97 

ce pays, sans pouvoir le trouver, un emploi bien rétribué 
et convenable à un homme de son rang. Tenu par sa fa- 
mille au courant de ce qui se passait à la maison, il avait 
eu connaissance des craintes que son départ subit avait 
causé à ses créanciers. Il avait été aussi informé par elle 
de l'intention du Conseil de Vevey de donner à un autre la 
place qu'il occupait dans ce corps, le considérant comme 
démissionnaire puisqu'il était absent sans congé. 

Comme il tenait à cette place, qu'il comptait encore la 
remplir s'il ne trouvait rien d'avantageux en Angleterre, il 
écrivit de Brentwood à M. Gignilliat une lettre, que celui- 
ci produisit en Conseil le 15 juillet 1728, et dans laquelle 
il lui demandait de solliciter en son nom ses collègues de 
ne pas donner pour le moment à quelque autre sa charge 
de conseiller. Il lui marquait ensuite qu'il écrirait sous 
peu <r aux honorés seigneurs du Conseil pour les prier de 
cela * . » 

En effet, le 22 juillet, il adressa du même endroit au 
Conseil une lettre d'excuses sur ce qu'il était parti sans 
congé. Il priait ses collègues de « luy conserver son poste, 
voulant venir fonctionner sitôt que l'arrangement de ses 
affaires dans cette ville sera fait 2 . » 

Le Conseil délibéra d'avoir encore patience jusqu'au 
retour de M. de Loys. Ce retour eut lieu le 3 novembre. 
Le jour suivant le nouveau débarqué se rencontra à 
Vullierens avec MM. de Middes et de Bochat pour prendre 
connaissance de leur compte, quoique la liquidation de 
ses biens ne fût point encore terminée. Ses parents lui 
donnèrent avis de tout ce qu'ils avaient fait, soit pour la 

1 Doc. 56. 

- Doc. 57. Par cette ville » il faut entendre celle de Vevey. 



98 MADAME DE WARENS 

vente des immeubles, soit pour amener la rentrée des capi- 
taux prêtés. Ils l'informèrent aussi de l'emploi qu'ils 
avaient fait de l'argent reçu, des dettes qu'ils avaient encore 
à payer et de l'assurance où ils étaient d'ores et déjà de 
liquider définitivement ses affaires avec un solde en sa 
faveur. 

M. de Loys approuva leur gestion, leur en témoigna sa 
reconnaissance et les pria de bien vouloir continuer à 
s'occuper de ses intérêts. Et comme il ne pouvait, disait-il, 
attendre personnellement l'issue de la liquidation, puisqu'il 
devait retourner en pays étranger, il se fit remettre une 
partie de l'argent qui était immédiatement disponible d . 

Le séjour de M. de Loys dans le Pays de Vaud fut ce- 
pendant plus long qu'il ne l'avait pensé de prime abord. 
Ne désirant pas retourner à Vevey où il ne rencontrait 
que des souvenirs pénibles et où la conduite des autorités, 
dans ses embarras financiers, lui avait paru d'une dureté 
excessive, il envoya le 20 décembre 1728 sa démission de 
membre du Conseil de cette ville -. En même temps il 
fixa son domicile à Lausanne dans la maison de M. de 
Villardin, son père. C'est là que MM. de Middes et 
de Bochat lui produisirent, le 24 août 1729, leur compte 
final de liquidation. Il résulte de ce document que la somme 
des dettes payées pour M me de Warens, en y comprenant 
toutes les reprises de son mari (18 877 livres) et les em- 
prunts qui avaient grevé ses biens, s'était élevée au 
chiffre de 30 MO livres 9 sols. Une note de M. de Loys 

i Doc. 60. 

2 Manuel du Conseil, date citée. Il avait déjà résigné ses fonctions d'asses- 
seur baillival le 26 février 1728. Par contre il reprit, dès sa rentrée à Lau- 
sanne, possession effective de son siège aux Soixante. (Voir p. 41, note.) 



ET LE PAYS DE VAUD 99 

nous montre d'autre part que la fortune de sa femme, 
par suite de l'heureuse vente des immeubles, se monla à 
31154 livres 1 . Somme toute, il rentra ainsi en posses- 
sion de ses propres avances, avec un bénéfice d'environ 
700 livres. 

Aussitôt après ce règlement final M. de Loys quitta 
Lausanne, appelé en qualité de gouverneur auprès du jeune 
prince Victor- Lebrecht d'Anhalt-Bernburg-Hoymb. Le 
passeport que lui donnèrent à cette occasion le bourg- 
maître et le Conseil de sa ville natale, daté du 1 9 août i 7129, 
l'appelle «noble et généreux Sébastien -Isaac De Loys, 
capitaine d'une compagnie de fusilliers au service de 
LL. EE. de Berne 2 . » 

Parti du Pays de Vaud le 31 août il rejoignit son élève 
en Hollande, dans la forteresse de Maastricht, après un 
voyage par terre et par eau, dont la relation autographe 
existe encore. 

.Cette relation très curieuse et intéressante se présente 
sous la forme de notes détachées, topographiques, ethno- 
graphiques et historiques, entremêlées d'observations 
personnelles et de comptes d'auberge 3 . Le landgrave de 
Hesse-Philipsthal, officier général au service des Pays-Bas, 
beau-frère et tuteur du jeune prince d'Anhalt, remit le 
30 septembre à M. de Loys sa commission de gouverneur. 
Chargé d'accompagner son élève dans des voyages en 

1 Archives de Loys. 

- Archives de Loys. 

3 En voici le titre: Notte du voyage de Suisse à Mastricht de moy Sebas- 
ticn-Isaac De Loys-Villardin pour y venir joindre son Altesse sérénissime 
Monseigneur le prince Victor-Lebrecht d'Anhalt-Bernburg-Hoymb el l'accom- 
pagner dans ses voyages en qualité de gouverneur. Commencé le 31 août 
17 V 2'J, jour auquel je suis parti de Lausanne 



100 MADAME DE WARENS 

divers pays de l'Europe, il se mit aussitôt en route avec 
lui. Mais ils n'allèrent que jusqu'à la Haye où le prince 
déclara vouloir retourner à Msestricht. * Au bout de treize 
mois de service 2 M. de Loys se détermina, on ignore pour 
quel motif, à résigner ses fonctions de gouverneur et à se 
rendre à Londres en quête d'un nouvel emploi. C'est pen- 
dant qu'il séjournait dans les environs de cette ville, à 
Islington, où il vivait dans une position très modeste, 
attendant de recbef une place du crédit de quelques pro- 
tecteurs, qu'il fut informé, par une lettre de son beau-frère, 
M. de Middes, que sa femme a. la Savoyarde » comme il 
la surnommait parfois, avait adressé au sénat de Chambéry 
une requête contestant la validité de la donation entre vifs 
qu'il avait obtenue d'elle lors de son voyage à Annecy. Cette 
tentative de M me de Warens n'était point la première qu'elle 
avait faite pour rentrer en possession de ses biens. Déjà 
en 1728, lorsqu'elle eut acquis la certitude que son mari 
ne s'acquitterait pas vis-à-vis d'elle des obligations qu'il 
avait contractées à Annecy , lorsqu'elle eut aussi été 
instruite de la vente de ses propriétés foncières 3 , elle avait 
déjà fait parvenir à la justice savoisienne une première, 
mais inutile protestation. Si elle renouvella en 1732 sa 
démarche, c'est parce qu'apparemment elle était alors dans 
le besoin ou plutôt qu'elle craignait, plus qu'à toute autre 
époque, de perdre la pension qu'elle tenait de la muni- 
ficence royale 4 . Plus habilement conseillée qu'en 1728 elle 

1 Doc. 69. 

2 Le 25 octobre 1730. 

3 Après la visite qu'il lui fit à Annecy (voy. Doc. 61), M. Magny resta quel- 
que temps en correspondance avec M me de Warens. C'est sans doute lui qui 
la renseignait sur les faits et gestes de son mari. 

4 Le roi Charles-Emmanuel III, qui venait de succéder à son père Victor- 



ET LE PAYS DE VAUD 101 

ne chercha pas à atteindre personnellement son mari par 
des poursuites qui ne pouvaient avoir aucun effet hors des 
Etals du roi de Sardaigne. Mais se fondant sur une dis- 
position du droit romain, encore en vigueur dans ces 
Etats, elle demanda la saisie de plusieurs créances que 
le seigneur de Villardin, père de M. de Loys, avait à ré- 
clamer en Savoie, par le motif que ce seigneur, ayant été 
présent et consentant au mariage de son fils, se trouvait 
être civilement responsable de la dot qu'elle avait apportée 
à ce dernier. Et le sénat, sur sa requête, avait cru devoir 
autoriser le séquestre de ces créances. 

Nous avons eu déjà très souvent occasion de mentionner 
la lettre que M. de Loys écrivit à son beau-frère en réponse 
à ces nouvelles attaques. En collaboration avec M. Eug. 
Ritter nous en avons publié les parties les plus intéres- 
santes dans la Bibliothèque universelle, livraison de mai 
1884. Aujourd'hui nous la publions en entier dans sa 
teneur originale parmi les pièces justificatives du présent 
ouvrage *. 

Tout en manifestant son indignation contre le noir pro- 
cédé employé par sa « déserteuse » et en priant M. deMiddes 
de ne négliger aucun moyen propre à obtenir mainlevée 
du séquestre ordonné par le sénat de Chambéry, M. de Loys 
réfute dans cette lettre, article après article, la requête de 
sa femme. Dans le désir de se justifier auprès de sa fa- 
mille et particulièrement auprès de son père, qui se trou- 
vait gravement lésé par les mesures provisionnelles prises 
contre ses débiteurs de Savoie, il saisit l'occasion de faire 

àmédée H, ne- parut pas d'abord vouloir continuer la pension que celui-ci 
avait faite à M me de Warens. 
1 Doc. Cl. — Cette lettre esl datée du 22 septembre 1732. 



102 MADAME DE WAÏŒNS 

le récit rétrospectif de la fuite de son épouse et des deux 
entrevues qu'il avait eues avec elle à Evian et à Annecy. 
Nous avons fait part plus haut à nos lecteurs de l'impres- 
sion que nous laisse ce précieux document, le seul qui 
jusqu'ici ait jeté une pleine lumière sur la période la plus 
importante, la période décisive, de la vie de M me de 
Warens. 

Nous avons indiqué les raisons qui nous font croire à 
sa sincérité, à son impartialité relative. Il nous parait donc 
inutile de revenir encore une fois à son sujet. Disons seule- 
ment qu'à la réception de cette lettre MM. de Middes et 
d'Orsens, d'accord avec M. de Villardin, consultèrent un 
avocat de Montmélian, M. Vignet, sur les démarches qu'il 
y avait à faire pour amener la levée du séquestre. 

M. Vignet reconnut l'incompétence des tribunaux de 
Savoie dans un procès qui concernait deux sujets de LL. EE. 
de Berne. Sans indiquer comment la chose était faisable il 
déclara qu'il fallait à tout prix faire transférer la cause 
devant les tribunaux bernois '. Il est certain toutefois que 
l'on ne réussit point à obtenir le changement du l'or, 
puisque le procès continua jusqu'au bout à se dérouler 
en Savoie. 

Nous n'avons guère d'autres renseignements sur ce 
procès, si ce n'est qu'il se prolongea jusqu'au 24 mai 
1734, époque où le séquestre des sommes dues à M. de 
Villardin fut définitivement levé, la demanderesse s'étant 
désistée de l'action qu'elle avait ouverte contre lui 2 . 

Il a été dit un peu plus haut que, grâce à l'administration 

1 Doc. 62. 

2 Doc. 61, note finale. Depuis la rédaction des lignes ci-dessus, nous avons 
trouvé dans l'ouvrage de M. Mugnier quelques autres détails sur ce procès. 



ET LE PAYS DE VAUD 103 

habile et dévouée de MM. de Middes et de Bochat, la po- 
sition pécuniaire de M. de Loys s'était montrée, après le 
règlement de compte final , plus favorable que l'on ne 
l'avait d'abord prévu. Depuis lors un petit héritage l'avait 
encore rendue meilleure, de sorte que, déjà le 27 décembre 
1781, M. de Middes pouvait écrire à son beau-frère : « Je 
me flate que tu n'insisteras pas davantage à chercher for- 
tune en Angleterre puisque tu en as une toute faite dans 
ton pays, ayant assés de quoy vivre si les voyages ne di- 
minuent pas tes fonds l . » 

M. de Loys céda à l'appel de sa famille et vint s'établir 
au pays au mois de juin 1734. 

Rentré à Lausanne il fut élu au conseil de la ville au 
mois de septembre de l'année suivante, et occupa succes- 
sivement dans ce corps les charges de maisonneur, 20 sep- 
tembre 4737, et de haut forestier, octobre 1744 2 . On voit 
que l'estime de ses concitoyens l'avait toujours entouré. Il 
était libre de se remarier, mais l'âge était venu et le passé 
n'était pas encourageant. Les archives de sa famille ont 
conservé de mauvais vers qu'il adressait en septembre 1730 
à M me la juge Seigneux : 

Non, je ne serai plus constant dans mes amours, 

Et je fais vœu de badiner toujours, 

Plutôt que de languir dans un cruel empire 

Vaut-il pas mieux de jour en jour changer? 

En liberté à présent je respire, 

Et je mourrai plutôt que de me rengager. 

A la mort de son père, survenue en 1739, il devint 

1 Archives de Loys. 

2 Doc. 6'J. 



104 MADAME DE WARENS 

seigneur de Chanéaz 1 . 11 mourut lui-même à 66 ans, le 
29 octobre 1754. Le 31, il fut enseveli au cloître de la 
cathédrale dans la chapelle de sa famille, dont les arcades 
existent encore aujourd'hui au plain-pied de la maison 
Guignard. 

Il ne nous reste plus que peu de mots à dire sur les 
derniers rapports de M me de Warens avec sa patrie et avec 
sa famille. Pendant une période de dix-neuf ans, qu'elle 
employa en partie à faire l'éducation de Jean-Jacques 
Rousseau, ce qui est la source de toute sa renommée, elle 
n'avait donné de ses nouvelles à aucun des siens. Toute 
relation paraissait donc rompue, lorsqu'à l'instigation de 
Françoise-Marie de la Tour, qui s'était mariée dans l'inter- 
valle avec le capitaine Jean-François Hugonin 2 , elle renoua 
pour quelque temps avec cette nièce, qu'elle avait autrefois 
élevée, un commerce épistolaire. Nous allons dire en 
quelles circonstances. 

Dans leur jugement du 26 décembre 1726, relatif à la 
fortune personnelle de M me de Warens, LL. EË. du grand 
conseil de Berne, tout en reconnaissant formellement Tin- 
capacité civile de cette dame, tant qu'elle demeurerait ca- 
tholique et absente du pays, avaient déclaré vouloir sus- 
pendre leur décision au sujet du séquestre, qu'elles étaient 

1 Son père avait laissé cette terre seigneuriale à des enfants qu'il avait 
d'un second mariage. Ce ne fut qu'à la suite d'un procès avec ces derniers 
que M. de Loys en devint propriétaire. 

2 Sous date du 28 janvier 1737 on lit dans les registres de l'état civil de 
la Tour de Peilz l'inscription du mariage de noble et vertueux Jean-François 
Hugonin, lieutenant au service de Leurs Hautes Puissances et bourgeois de 
Vevey, fils de n. et vert. Abraham-Etienne Hugonin, banderet de Vevey, avec 
n. et vert. Françoise-Marie De la Tour. Après son mariage M. Hugonin quitta 
le service des Pays-Bas pour entrer dans celui de la république de Berne, où 
il ne tarda pas à être nommé capitaine. 



ET LE PAYS DE VAUD 105 

en droit d'imposer sur la portion de ses biens, qui consti- 
tuait le douaire de M me de la Tour, née Flavard, jus- 
qu'après la mort de cette dernière. C'était ouvrir la sub- 
stitution prévue par le testament de M. Jean-Baptiste de 
la Tour. Car M me de Warens étant légalement reconnue 
morte ab intestat, les biens en question devinrent par une 
clause de ce testament la propriété de sa belle-mère. 
Deux conditions cependant étaient faites à M mè de la Tour. 
L'une avait son origine dans les dernières volontés de son 
mari défunt, c'était de restituer à sa mort l'héritage à un 
ou plusieurs des plus proches parents de ce dernier. L'autre 
lui était implicitement imposée par les lois même de la 
république. Celles-ci, prévoyant la possibilité de la rentrée 
d'un prosélyte au pays et dans le sein de l'église réformée, 
réservaient au sénat, en tout temps, la faculté de le gracier 
et de lui rendre sa fortune. Pareille éventualité se présen- 
tant, M me de la Tour eût été tenue de remettre aussitôt à 
M œe de Warens la possession effective des biens qu'elle 
tenait de son héritage, en n'en gardant que l'usufruit 
comme avant la sentence de 1726. Néanmoins elle en con- 
serva pendant toute sa vie la tranquille propriété. Persuadée 
sur la fin de ses jours que sa belle-fille ne remplirait jamais 
les conditions qui devaient lui permettre un retour en 
grâce, elle songea à exécuter le vœu de son époux en fai- 
sant rentrer ces biens dans la famille de la Tour. A cet 
effet elle les légua au seul membre de cette famille qui 
existait alors dans le Pays de Vaud, à Françoise-Marie 
Hugonin. Il va sans dire que cette institution d'héritier 
devait être subordonnée à la même condition légale qu'elle 
avait personnellement du subir. 
M me de la Tour, née Flavard, étant morte le "28 avril 1 7 IV 



106 MADAME DE WARENS 

le bailli de Vevey, Abraham de Graffenried, écrivit peu de 
jours après au grand conseil de Berne pour lui rappeler 
son arrêté du 26 décembre 1726, en demandant s'il y avait 
lieu de procéder tout de suite à la confiscation des biens, 
qui avaient autrefois appartenu à M me de Warens 4 . 
M me Hugonin, héritière de cette portion de la fortune de 
M me de la Tour, n'ignorait pas qu'un séquestre pouvait la 
frapper d'un jour à l'autre. Elle se hâta d'adresser à l'au- 
torité suprême une requête dans laquelle elle posait en fait 
que c'était manifestement par erreur que l'on avait dis- 
cuté en 1726 la confiscation de ce patrimoine, puisque 
l'Etat ne pouvait, sans injustice, comprendre dans une 
mesure de ce genre que les biens dont M me de Warens 
avait alors la libre disposition. Quant à ceux dont était 
question ici, ils n'étaient en réalité pas sa propriété exclu- 
sive, attendu que la substitution ordonnée par feu son père 
les réservait après elle à d'autres membres de la famille, 
qui seraient punis bien à tort si la confiscation avait lieu. 
Pour cette raison M me Hugonin suppliait le gouvernement 
bernois de ne pas prononcer cette confiscation, mais de 
sanctionner la dernière volonté de sa grand'tante en la 
reconnaissant elle-même pour propriétaire légitime de tous 
les biens qui composaient le douaire de M me de la Tour 2 . 

Nous voulons bien croire que M me Hugonin n'avait pas 
intention de léser par cette requête les droits de propriété 
de M me de Warens dans le cas où cette dame, revenue 
dans le Pays de Vaud, aurait eu l'idée et la faculté de 
faire usage de ceux-ci. Une telle action eût été de sa part 
de la plus noire ingratitude vis-à-vis d'une femme qui, jadis, 

1 Doc. 63. 

2 Doc. 64. 



ET LE PAYS DE VAUD 107 

lui avait tenu lieu de mère. Cependant la précipitation 
dont elle fit preuve dans l'envoi de sa requête à LL. EE. 
ainsi que l'insistance avec laquelle elle demanda d'être 
mise tout de suite en possession des biens que sa grand'tanle 
venait de lui léguer et dont elle était seule propriétaire 
légitime « comme des siens propres à elle dévolus en vertu 
de la substitution susénoncée, » donnèrent l'idée à plu- 
sieurs autour d'elle qu'elle craignait, pour son héritage, 
une compétition éventuelle de M me de Warens, et qu'elle 
cherchait à entraver, si ce n'est à empêcher entièrement, 
cette compétition en obtenant, avant qu'elle eût surgi, un 
arrêt souverain, favorable à sa requête. C'est le sentiment 
qui parut dominer dans la chambre des bannerets du Pays 
de Vaud, que le sénat avait chargée de l'instruction de l'af- 
faire, lorsque le trésorier Christophe Steiger présenta à ce 
corps cette requête en l'appuyant d'un rapport affirmatif. 
Des voix s'élevèrent pour faire observer que M me de Warens 
n'ayant point encore fini de vivre, pouvait rentrer tôt ou 
tard dans le pays et dans le giron de l'Eglise ; que dans ces 
conditions elle aurait le droit de solliciter la restitution de 
la fortune qu'elle avait autrefois possédée ; qu'en vue d'une 
pareille éventualité il était du devoir de l'Etat, s'il ne lui 
convenait pas de s'emparer par confiscation de cette for- 
tune, de la frapper néanmoins d'un séquestre et de l'ad- 
ministrer lui-même, plutôt que de la laisser entre les mains 
de parents intéressés, qui auraient peine à s'en dessaisir. 
Sur leur proposition, on décida presque unanimement de 
soumettre cette mesure à la sanction de LL. EE. Le ca 
pitaine Hugonin, instruit par des amis bernois du résultat 
inattendu de cette séance, comprit la sévère leçon con- 
tenue dans cet arrêté. Il s'appliqua dès lors à effacer au- 



108 MADAME DE WARENS 

tant que possible l'impression défavorable qu'avait produite 
sur les esprits la démarche intempestive de sa femme. A 
cet effet il adressa au gouvernement bernois une requête 
personnelle, dans laquelle il offrait de donner toutes les 
garanties qu'exigeraient LL. EE, pour la sécurité des droits 
de M me de Warens, relativement au petit domaine que 
cette dame avait possédé au Basset, si elles accordaient à 
M me Hugonin la possession provisionnelle de ce domaine, 
que M me de la Tour née Flavard lui avait légué *. 

Vers le même temps M me Hugonin se mettait en corres- 
pondance avec sa tante pour essayer d'obtenir d'elle une 
donation entre vifs en sa faveur , dont elle se proposait 
de faire, vis-à-vis de LL. EE., l'usage qui avait si bien 
réussi autrefois à M. de Warens. Nous n'avons pu, malgré 
nos recherches, retrouver que la mention très succincte de 
cette correspondance et quelques allusions au but qui y 
était poursuivi. Quant à son résultat il nous est jusqu'ici 
inconnu. Il paraîtrait toutefois que les propositions de 
M me Hugonin, ou plutôt de son mari, car c'est lui qui prit 
le plus souvent la plume pour sa femme, n'eurent pas auprès 
de leur parente le succès qu'ils en attendaient, autrement 
les deux époux auraient sans doute produit en temps utile 
une donation si importante pour eux. 

On comprendra que, mise sur ses gardes par les désil- 
lusions qu'elle avait eues à propos de sa première dona- 
tion, M me de Warens ne se sentait guère disposée à faire 
un nouvel abandon de ses droits, dùt-elle même se trouver 
hors d'état de les faire valoir pour son compte. Elle était 
d'autant moins prête à ce sacrifice qu'il lui était demandé 
par des parents que l'intérêt personnel portait seul à lui 

1 Doc. 65. 



ET LE PAYS DE VAUD 109 

donner signe de vie, après si longue interruption. Une 
fois mis en possession de son avoir, ils pourraient bien 
eux aussi, comme autrefois son mari, ne lui en savoir 
aucun gré. 

Du reste sa situation pécuniaire ne se présentait plus 
à ses yeux sous l'aspect brillant que ses rêves d'avenir lui 
avaient l'ait entrevoir dans les premiers temps de son séjour 
en Savoie. Elle avait commencé à connaître la misère et 
vivait accablée de dettes. Dans ces conditions elle se sen- 
tait tenue de songer avant tout à elle-même. Elle nourrissait 
en outre un secret espoir que le gouvernement bernois, 
radouci par le temps à son égard, finirait par user de 
clémence et par lui rendre la propriété de ses biens. C'est 
ce qui explique les démarches qu'elle fit à cette époque 
dans deux courses mystérieuses à Thonon et à Evian. Le 
curé de Gruffy, Pierre Léonard, qui nous instruit de ces 
voyages dans une lettre qu'il lui adresse, lui écrivait au 
sujet du second, le 10 décembre 1745 : ce Une personne de 
Thonon me dit il y a quelque tems que vous aviés été jus- 
ques à Evian incognito sous le nom de la comtesse de 
Conzier pour expérir des intérêts de famille sur lesquels 
vous aviés droit et cela outre celui que vous avés acquis 
sur vos propres biens par la nullité de votre donation, 
cassé au sénat d . » 

M me de Warens avait certainement ses raisons de prendre 
un nom d'emprunt à Evian, où le sien était si connu, et de 
garder un profond silence sur le but et le résultat de son 
voyage. Elle craignait sans doute d'attirer sur ses faits et 
gestes l'attention des officiers du roi et de perdre ainsi sa 
pension. Car comme le bruit de son retour courut alors 

1 A Metzger, Les pensées de M me de Warens, p. 164. 



110 MADAME DE WARENS 

avec persistance à Vevey, on peut se demander si ce ne fut 
pas elle qui commença à le répandre, non point qu'elle 
eut effectivement l'intention de rentrer dans sa patrie et 
d'y reprendre ses anciennes croyances, mais pour faire 
pencher en sa favenr le bon vouloir de LL. EE. Qui d'autre 
aurait eu intérêt à accréditer dans le moment actuel cette 
fausse information ? — Ce n'est assurément pas M me Hugo- 
nin. Disons ici que c'est peut-être à ce bruit que le curé 
Léonard faisait allusion lorsqu'il écrivait à M me de Warens 
en post-scriptum de la même lettre : « J'ai bien lieu de 
craindre que tout ce qu'on dit ici à ce sujet à Annessy et 
ailleurs mérite confirmation l . » La correspondance entre 
M mÈ de Warens, d'une part, M. et M me Hugonin, d'autre 
part, se continua bien au delà de la sentence souveraine, 
qui trancha vers la fin de l'année le procès de la succession 
de la Tour. Sans l'avoir vue on peut juger par sa durée 
qu'elle dut être courtoise, peut-être même cordiale. Les 
circonstances dans lesquelles elle s'ouvrit, la situation ré- 
ciproque des correspondants, excluent en revanche toute 
supposition qu'elle ait jamais été intime. 

Nous ne craignons pas d'être démenti en avançant que 
dans ces lettres, écrites si longtemps après sa sortie du 
pays à une nièce, qui n'avait encore que quinze ans à 
l'époque de cette sortie, et aussi à un homme qui lui avait 
été jusqu'alors étranger, le capitaine Hugonin, M ,ue de 
Warens s'est bien gardée de toucher à des détails confi- 
dentiels sur les faits qui ont précédé sa fuite et sa con- 
version au catholicisme ; que l'on n'y trouvera, par con- 
séquent, pas la moindre lumière sur ses prétendues liai- 
sons avec MM. de Tavel et Perret. Ce n'est pas là non plus 

1 A Metzger, Les pensées de M me de Warens, p. 164. 



ET LE PAYS DE VAUD 111 

qu'il nous faudra chercher le récit de ses amours avec 
Claude Anel , Rousseau et Winlzenried , en supposant 
même, ce qui aurait lieu de nous surprendre, que l'un ou 
l'autre de ces noms y figure. 

Ce ne peut-être que cette correspondance, en totalité 
ou seulement en partie, qui a été présentée par M. Jules 
Cuénod à la Société d'histoire de la Suisse romande, dans 
sa séance du 9 octobre 1874. Il est à regretter qu'une dis- 
crétion par trop scrupuleuse nous ait privé alors de 
détails suffisants sur le contenu de ces lettres. 

Presque en même temps que la requête de M. Hugonin, 
dont il a été question plus haut, parvenait à LL. EE. une 
réclamation du baron du Châtelard, datée du 1 8 mai 1 74-5 1 . 
Ce seigneur leur exposait, en termes respectueux, que le 
plein exercice du droit de saisie lui appartenait exclusive- 
ment dans les limites de sa baronnie, en vertu de concessions 
et de confirmations octroyées à ses prédécesseurs par les 
différents souverains qui s'étaient succédé à la tête du 
pays, et particulièrement par l'Etat de Berne lui-même. 
Il se faisait fort de prouver par des actes et par des exem- 
ples nombreux que les barons du Châtelard avaient depuis 
les temps anciens joui de ce droit sans conteste, de sorte 
que chaque fois que LL. EE. avaient décrété une confis- 
cation, elles leur avaient attribué pour leur part tous les 
biens du condamné gisant dans leur juridiction. Dans le 
cas présent la situation n'était point autre. C'est pourquoi 
il demandait que si les biens de M me de Warens devaient 
être confisqués, conformément aux arrêts souverains qui 
décrétaient la chose en principe, il lui fût adjugé le do- 
maine du Basset comme faisant partie de sa terre. Il ajou- 

1 Arch. cant. vaud. Correspondance baillivale, Vevey, I, p. 118. 



112 MADAME DE WARENS 

tait que ce n'était pas pour son fisc qu'il réclamait l'adju- 
dication du domaine, mais qu'il avait promis ce dernier à 
ses ressortissants des villages de Brent et de Chailly, pour 
en consacrer les revenus à l'établissement d'un pasteur 
suffragant dans ce quartier de la paroisse de Montreux. 
A la lettre du baron se trouvait jointe une supplique, 
adressée directement au Conseil de Berne par les commu- 
nautés de Brent et de Chailly et sollicitant la cession du 
Basset pour les besoins de leur culte *. 

LL. EE. se montrèrent, il faut l'avouer, assez embar- 
rassées d'une compétition qu'elles auraient naturellement 
dû prévoir et dont elle ne pouvaient méconnaître l'im- 
portance. Si le droit que le baron invoquait se trouvait, 
après examen, justifié, c'était ce seigneur seul qui devait 
retirer tout l'avantage de la confiscation, ordonnée par les 
lois, puisque le domaine du Basset formait la majeure partie, 
si ce n'est la presque totalité, des biens sur lesquels celle-ci 
serait prononcée. L'Etat n'y trouverait donc dans ce cas 
qu'un très médiocre profit. En tout état de cause il n'y 
avait pour le moment rien d'autre à faire que de soumettre 
à une enquête les prétentions des divers compétiteurs. 
LL. EE. confièrent encore, selon l'usage, la direction de 
cette enquête à la chambre des bannerets du Pays romand, 
et pour donner à cette chambre tout le temps nécessaire 
de s'acquitter avec soin de son mandat, elles décidèrent de 
renvoyer leur jugement jusque après la Saint-Martin sui- 
vante -. En même temps elles imposèrent jusqu'à cette date 
un séquestre sur les biens en litige, qu'elles firent admi- 
nistrer par un homme de confiance, 21 mai 1745. 

1 Arch. cant. vaudoises. Corresp. baillivale, I. 

2 Doc. 66. 



ET LE PAYS DE VAUD 113 

Dans l'inventaire, dressé en vue de ce séquestre par le 
tribunal de Vevey, on comprit par erreur quelques biens 
personnels de M me Marie de la Tour, dont M me Miol, née 
Flavard, sa sœur et son héritière, demanda aussitôt la 
livraison '. Il ne fut cependant, paraît-il, pas facile de dé- 
mêler ces biens de ceux qui provenaient de la succession 
de la Tour, puisque nombre d'entre eux durent rester en- 
globés dans le séquestre jusqu'au jour du jugement final. 
Ce fut le 9 décembre 1745, cinq jours après qu'il eut reçu 
le préavis de la chambre des bannerets romands -, que le 
sénat prononça une sentence conforme à ce préavis. Placée, 
par le résultat de son enquête, dans l'alternative de devoir 
reconnaître les droits, démontrés authentiques, du baron 
duChâtelard, si elle penchait pour la confiscation, ou bien, 
si elle y renonçait, ceux de M me Hugonin, la chambre des 
bannerets avait eu recours à une autre issue en s'avisant 
de découvrir qu'à rencontre des conclusions sur lesquelles 
avaient été fondés les arrêtés souverains du 26 décembre 
4726 et du 1 er avril 4727, il n'existait aucune ordonnance 
précise, légalement applicable au cas de M me de Warens, 
puisque celle que l'on avait particulièrement en vue se trou- 
vait annulée par des amendements contradictoires ; qu'en 
conséquence on ne pouvait frapper cette dame ni de la 
mort civile ni de la confiscation. C'est pourquoi, sans vou- 
loir préjuger la décision de LL. EE., elle leur proposait de 
ne pas prononcer cette confiscation mais de laisser à 
M me de Warens la propriété de ses biens. A la condition 
toutefois que cette dame n'en aurait la possession réelle 

1 Doc. 67. Françoise Flavard était mariée à Jean-David Miol, conseiller 
«t plus tard banderet de la ville de Vevey. Le conseiller Miol, donl il esl plu- 
fois question dans cette notice, mourut au mois de juin I7.">i 

2 Voir ce préavis, Doc. 68. 

s 



114 MADAME DE WARENS 

que lorsqu'elle reviendrait dans le pays et dans le giron 
de l'Eglise protestante. Jusqu'alors ils devaient continuer 
à rester sous séquestre, sous l'adminislration d'un régis- 
seur, qui rendrait chaque année ses comptes au représen- 
tant de l'Etat. 

En exécution de la sentence, qui consacra ce préavis, le 
bailli de Chillon fut chargé de maintenir définitivement le 
statu quo, c'est-à-dire l'administration d'office du domaine 
du Basset. Le régisseur de ce domaine, le lieutenant Jean- 
Louis Vincent, de Chailly, lui rendit son premier compte 
à la fin de 1746 '. Le revenu de cette année, et aussi de 
l'année suivante , fut-il effectivement envoyé , comme 
LL. EE. l'avaient décidé, à M me de Warens, en Savoie? c'est 
ce dont il n'est fait mention dans aucun acte. La seule chose 
qui soit hors de doute , c'est que déjà dans le cours de la 
troisième année les dispositions du souverain avaient 
changé vis-à-vis de M me de Warens. Soit que le gouver- 
nement bernois ait été fatigué d'attendre le retour de plus 
en plus improbable de cette dame, soit que celle-ci ait 
elle-même compris qu'elle ne pourrait à la longue conser- 
ver à l'étranger la jouissance de ses revenus et ait cédé,, 
dans celte prévision, tous ses droits à sa nièce 2 , — c'est 
ici que sa correspondance avec cette parente pourrait 
donner quelque clarté, — bref, en dépit de la sentence 
rendue environ deux ans auparavant, LL. EE. investirent 
M me Hugonin du domaine du Basset, par un mandat daté du 
23 mars 1748 3 . 

« Doc. 70. 

2 D'après de nouveaux renseignements, c'est la seconde alternative qui eut 
lieu. Par un arrangement conclu en 1747 avec les époux Hugonin elle renonça 
à ses droits en leur faveur, contre une rente viagère de 200 livres. 

3 Compte baillival de Vevey de 1748, note p. 89. 






ET LE PAYS DE VAUD 115 



Nous sommes arrivé au bout de notre tâche, nous avons 
épuisé, à peu de chose près, toutes les sources de renseigne- 
ments qu'offrent les archives publiques et particulières du 
Pays de Vaud. Ce sont des notes quelquefois sèches et dé- 
colorées que ces extraits des registres de Lausanne et de 
Vevey, feuilletés par nous pendant des années. Nous au- 
rions souvent volontiers donné beaucoup de ces paperasses 
pour un seul billet de M Ue de la Tour, pour une lettre de 
M me de Warens, datant de son mariage, pour quelques 
pages qui nous auraient laissé entrevoir ses sentiments, 
ses illusions , ses mécomptes, les traces de sa vie intime. 
Ce qui eût eu le plus vif intérêt, c'est précisément ce qu'on 
ne trouve plus, ce qui a été détruit par des mains insou- 
ciantes. Heureusement nous avons pu retrouver et mettre 
au jour un de ces documents de nature confidentielle, la 
longue et précieuse lettre de M. de Loys. Complétée par 
nombre d'autres pièces qui ont aussi leur importance, elle 
nous a permis de tracer une image fidèle de la première 
moitié de la vie de M" ,e de Warens, un récit détaillé de la 
crise décisive au milieu de laquelle elle quitta le Pays de 
Vaud. Il ne nous reste plus pour finir qu'à jeter un coup 
d'œil sur l'ensemble de cette destinée, que jusqu'ici nous 
avons suivie pas à pas. 

M me de Warens s'était mariée trop jeune. Toutefois, 
nous l'avons dit plus haut, les époux étaient bien assortis : 
rang, fortune, caractère, ils semblaient faits l'un pour 
l'autre. La nature froide et positive, l'esprit judicieux de 
M. de Warens étaient bien propres à corriger avantageuse- 
ment l'initiative rapide et aventureuse de sa femme, mais 



116 MADAME DE WARENS 

celle-ci, gracieuse, insinuante, et qui savait vouloir, réussit 
à prendre sur lui trop d'empire. Cela était assurément 
compréhensible, puisqu'elle était une femme supérieure, 
cependant elle eût été plus sage si elle eût mieux apprécié 
la prudence que son mari apportait dans les affaires 
et qui est une condition essentielle pour les faire pros- 
pérer. 

On voit aisément d'où vinrent les nuages qui troublè- 
rent au bout de quelques années la paix de leur in- 
térieur. Mais avant les mauvais jours, quel destin en- 
viable que celui de cette femme ! M me de Warens était 
jeune et charmante ; elle était riche et noble ; elle avait 
l'esprit naturel et vif; elle aimait la lecture et la ré- 
flexion, se plaisant à lire tantôt des ouvrages de piété, 
tantôt le savant Bayle, qui était le Voltaire de son temps; 
elle était aimable et chacun recherchait sa société ; elle 
avait un bon mari, et la vie commune était facile entre 
eux ; elle vivait à une époque paisible et prospère ; elle 
passait ses belles années dans ces sites enchanteurs du 
Pays de Vaud, où le lac Léman étend sa nappe limpide 
au pied des hautes montagnes de la Savoie, dans une 
contrée plantureuse, fertile. Le cadre de son existence 
était attrayant, pastoral ; elle possédait presque toutes les 
conditions du bonheur. Donnez-lui des enfants, donnez- 
lui une conscience attentive et droite, une amie sage dont 
elle écoute les conseils, et sa jeunesse rayonnante n'aura 
été que le malin d'un beau jour ! Au lieu de cela, le 
désordre, la fuite, l'exil, enfin la misère, une vieillesse 
lamentable, la mort dans l'isolement : voilà le sort qui 
échut à la pauvre femme. Mais la destinée a des retours 
inattendus! 



ET LE PAYS DE VAUD 1 1 7 

Un jeune homme que la pitié de M me de Warens re- 
cueillit en Savoie, q.ue son amour réchauffa et soutint, 
après avoir vécu à son foyer était allé chercher fortune 
à Paris. Son talent de penseur et d'écrivain avait attendu 
bien des années avant de paraître au jour, puis s'était 
subitement déployé et. avait frappé tous les yeux. Les 
applaudissements avaient salué ses débuts! — Quand le so- 
litaire de l'Ermitage et de Montmorency voulut profiter de 
l'attention que lui accordait en ce moment le public euro- 
péen pour mettre au jour ce qu'il savait écrire de plus 
captivant, il ne put que jeter sur le papier les souvenirs 
que lui avaient laissés l'existence idyllique qu'il avait menée 
autrefois chez M me de Warens, les rêves plus beaux encore 
qu'il avait faits auprès d'elle, et les séduisants paysages 
qui entouraient la ville natale de sa bienfaitrice. La pein- 
ture de l'amante de Saint-Preux fut comme tracée de mé- 
moire. Julie d'Etange et M me de Warens sont toutes deux 
les filles et les femmes de gentilshommes du Pays de Vaud ; 
l'une et l'autre ont vécu à Vevey et dans la campagne 
avoisinante. Mêmes situations dans le roman et dans la vie 
réelle. L'idylle de Clarens a été vécue comme celle des 
Gharmeltes, car Jean-Jacques Rousseau en a emprunté les 
grandes lignes, et aussi beaucoup de légers détails, aux 
récits de jeunesse de son amie. 

Un succès sans pareil accueillit son roman. Quand il 
parut, au mois de janvier 1761, celle qui l'avait inspiré 
était vieillie, appauvrie, oubliée; elle allait, bientôt mourir, 
accablée d'infimités. On ne sait si elle entendit parler de 
la Nouvelle Iléloïse, si elle put la lire, y reconnaître son 
image et avoir ainsi un dernier moment de vanité fémi- 
nine? Elle eût eu le droit d'être fière en effet. L'imagi- 



118 



MADAME DE "WARENS 



nation humaine s'était enrichie par elle. Sa gaieté, sa voix 
fraîche et pure, son rire argentin, qui était devenu celui 
de Claire d'Orbe, son charme et sa faiblesse que chacun 
aimait chez Julie d'Etange, toute sa jeunesse avait refleuri. 
Ses beaux jours de Clarens ne s'étaient pas écoulés inu- 
tiles ; ils avaient donné leur fruit. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 



PREMIERE PARTIE 

Généalogie de la famille de la Tour 



La famille de Françoise-Louise de la Tour, qui devint plus 
tard M me de Warens, tire, comme nous l'avons dit, son origine 
du village de Chailly, dans la baronnie du Chàtelard. Le gé- 
néalogiste peut suivre dans les actes publics sa filiation non 
interrompue depuis la seconde moitié du xiv e siècle. Les 
premiers membres de cette famille dont les actes nous ont 
gardé le souvenir sont, d'une part, les deux frères Pierre et 
Jean de la Tour, communiers de Chailly, où on les trouve do- 
miciliés; d'autre part, Uldricus de la Tour, dont le degré de 
parenté avec les précédents est encore inconnu. Ce dernier 
étant l'ancêtre certain de la branche à laquelle appartient 
M me de Warens, nous ne nous occuperons que de lui et de sa 
descendance. 

I. Uldricus de la Tour est désigné , dans les quelques 
documents où son nom figure, connue originaire de Chailly 
(Uldricus de Turre, de Challye). La qualité de bourgeois de 
Vevey, qui lui est attribuée dans une reconnaissance en 
faveur du comte de Savoie, de l'année 1382 1 , prouve toutefois 

1 Archives de Vevey, Ville, s. 11., ï<>l. In:.!. Le droit de bourgeoisie était alors 
conf< ré dans les villes du pays aux hommes libres et aux serfs non réclarw 3 
06 leur seigneur, après une résidence d'un an et un jour. Il s'éteignait par 
l'acquisition d'une autre bourgeoisie. Ce ne fui qu'au XV e siècle que l'on toléra 
des bourgeois forains, c'est-à-dire habitant au dehors. Au XVI e , les conditions 
d'agrégation ayant changé, le droil de bourgeoisie devint imprescriptible. 



122 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

qu'il habitait alors depuis plus d'un an cette ville, probable- 
ment dans la maison même pour laquelle il paie le cens au 
comte. Au second degré nous trouvons ses trois fils: 

1° Nicodus, qui suit. 

2° Hendricus, nommé fils d'Uldricus de Turre et bourgeois 
de Vevey, dans la reconnaissance qui vient d'être mentionnée. 
On voit d'après cet acte qu'il devait au comte de Savoie le 
cens pour un immeuble différent de celui de son père. 

3° Jaquettes qui apparaît, avec le titre de notaire, dans plu- 
sieurs pièces du- cartulaire des nobles de Cojonay, sous les 
dates du 6 novembre 1382 1 , du 10 avril 1392 2 , du 1 er dé- 
cembre 1398 2 , etc 3 . Un livre de comptes de l'hôpital de Vevey, 
de l'année 1402*, prouve qu'il était encore vivant à cette 
époque. 

II. Nicodus de Turre (Nicod de la Tour) appelé fils d'Uldri- 
cus dans un rôle de l'an 1393 3 , achète une maison à Chailly 
en novembre 1404 5 . Il émancipe son fils Jean dans un acte 
notarié, daté du 19 novembre 1409 5 . 

III. Johannes de Turre (Jean de la Tour) avait très vrai- 
semblement élu domicile à Chailly. commune d'origine de ses 
ancêtres, puisqu'il fait toujours suivre son nom, dans les do- 
cuments qui le concernent, de celui de cette localité 6 . En de- 
hors de l'acte d'émancipation, cité à propos de son père, il est 
nommé dans le testament de sa femme Nycole, dont on ignore 

i Fol. 19. 

2 Fol 17. (2 mentions.) 

3 Arch. de Vevey, ville, s. n. (2 m.) 

4 Arch. de Vevey, H, s. n. 

5 Martignier, Vevey au moyen âge, p. 112. (2 m.) 

6 M. l'archiviste Baron fait erreur lorsque, dans ses notes manuscrites sur 
M me de Warens, il mentionne la qualification de Chailly comme faisant partie 
du nom de cette famille. Elle s'appelait simplement de la Tour. 



GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DE LA TOUR 123 

le nom de famille. Par ce testament, daté du 8 octobre 1439, 
Nycole demande d'être ensevelie dans le cimetière de Saint- 
Vincent, à Montreux. Elle lègue dix sols à chacune de ses 
deux filles, Peronette et Marguerite, ainsi que deux draps de 
lit à Jeannette, fille de Jean de la Tour, son fils défunt. Son 
héritier universel est son autre fils, Pierre de la Tour l . 

Jean et Nycole eurent quatre enfants, cités, comme il a été 
dit plus haut, dans le testament de leur mère: 

1° Pierre qui suit. 

2° Jean, mort avant l'année 1439, laissant une fille appelée 
Jeannette, dont on ignore la destinée. 

3° Peronette, qu'un papier terrier de la Seigneurie du 
Châtelard, de l'année 1460, nomme fille de feu Jean de la 
Tour et femme de Jean de Ville, de Vevey 2 . Dans une grosse 
de reconnaissances, passées en 1492 par les sujets du duc de 
Savoie, à la Tour de Peilz, il est parlé d'une maison située 
dans cette ville et que Peronette de la Tour avait autrefois 
vendue à Jaquemette Breton 3 . 

4° Marguerite. 

IV. Petrus ou Perretus de Turre, alias Nicodi (Pierre de la 
Tour), avait sans doute reçu le surnom de Nicodi en mémoire 
de son aïeul Nicodus. A cette époque, en effet, on avait cou- 
tume dans la contrée de distinguer entre eux les membres 
vivants d'une même famille, qui portaient des prénoms iden- 
tiques, soit par les qualifications de senior et de junior (l'an- 
cien, le plus jeune) soit par l'adjonction de noms de leurs pa- 
rents, quelquefois même de sobriquets. Un cas de ce genre se 
présentait ici, car il existait alors simultanément à Ghaillydeux 
Pierre de la Tour, fils de pères appelés Jean. L'un, celui donl 

1 Arch. Hugonin, appartenant à M. C. Du Mont; publ. dans Martignier, 
Vevey au moyen âge, p. 11*2. 

2 Arch. de Vevey, ville, s. n. fol. 117. 

A Arch. du tribunal de Vevey, titres anciens N a 2, fol. XXIV verso. 



124 MADAME DE WAR.ENS ET LE PAYS DE VAUD 

il est question clans cette notice, l'autre, issu de la branche 
fondée par ce Pierre, dont nous avons parlé comme d'un 
contemporain d'Uldricus. Comme on aurait continué à les 
confondre en les désignant par le prénom commun de leurs 
pères, on avait été obligé de remonter à celui de leurs aïeuls. 
De là les noms de Perretus de Turre, alias Nicodi, et de Perre- 
tus de Turre, alias Perreti, que l'on rencontre plusieurs fois 
dans les rôles du temps et qui ne signifient pas autre chose 
que Pierre de la Tour, autrement dit descendant de Nicod, et 
Pierre de la Tour, descendant de Pierre. 

En 1454, Pierre de la Tour, alias Nicodi, et sa femme figurent 
à titre de légataires dans le testament de Pierre Grivat, domi- 
cilié à Brent. surChailly 1 . En 1477 Pierre vivait encore; il 
esi cité en relie .innée au nombre des censitaires que l'église 
paroissiale de Saint-Martin, de Vevey, avait dans le territoire 
de Chailly 2 . Ses trois fils, que l'acte ci-dessus indique aussi, 
à la même date , comme débiteurs de cens envers l'église de 
Vevey, y sont nommés: 

1° Claude, qui suit. 

2° Rolet, cité encore avec son frère Claude dans un titre, 
de l'an 1480. 

5° Philippe. 

Y. Claidius de Turre (Claude de la Tour), déjà mentionné 
dans deuxchartesprécédentes,apparait encore dans un eensier 
postérieur à sa mort. Pierre de la Tour, dit le Mège de Chailly, 
fils de feu Claude de la Tour, dit le Mège, est inscrit en 1527 
dans ce registre comme débiteur d'une rente annuelle de 
35 sols en faveur de l'église de Saint-Martin, de Vevey (Petrus 
de Turre alias Meyjoz, de Challye, filius quondam Claudii de 
Turre 3 , alias Meyjoz, débet XXX Y solides). 

1 Martignier, Vevey, p. 1 1 ri. 

2 Arch. du tribunal de Vevey, titres anciens N° 14. 

3 Areh. du tribunal de Vevey, titres anciens, sub. N° 14. 



GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DE LA TOUR 125 

Le mot meyjoz signifiant médecin en patois du pays, on a 
toute raison d'admettre que ce surnom avait été donné à 
Claude de la Tour, le premier qui le porta de sa famille, 
parce qu'il pratiquait l'art de guérir. En fut-il de même pour 
son fils, dont le nom est aussi suivi dans les actes de pareille 
qualification? Pour ce qui concerne ce dernier, l'orthographe 
latine varie. On lit tantôt au nominatif, « alias medicus », tan- 
tôt au génitif, « alias medici » ; expressions qui donneraient à 
entendre, la première qu'il exerçait personnellement la pre- 
fession de médecin : la seconde qu'il était fils d'un médecin. 

Claude de la Tour ne parait avoir en, d'une femme dont le 
nom n'est point parvenu jusqu'à nous, que ce seul fils, Pierre 
de la Tour. Celui-ci fait encore l'objet de la notice ci-après. 

VI. Petrus de Turre alias Meyjoz (Pierre de la Tour dit le 
Mège ou le médecin). A ce qui a été dit de lui à propos de son père 
il y a lieu d'ajouter, qu'il passa reconnaissance en 1516 d'une 
pièce de terre à Cliailly, en faveur d'Hugonin d'Illens 1 . Quatre 
ans après on le voit vendre, avec d'autres notables de Chailly, 
au nom de la communauté de ce village, un cens annuel de 
dix florins à la veuve et au fils de noble Nicocl de Cojonay 2 . 
Dans les deux parchemins ci-dessus son nom est écrit Petrus 
de Turre, alias medicus. On rencontre en revanche la signa- 
ture Petrus de Turre, alias medici, sur d'autres actes, entre 
autres sur le titre d'achat de sa maison, au mois d'avril 1534 3 . 
Le nom de sa femme ne nous est pas connu. Il oui deux fils : 

1° Antoine, qui suit. 

2° Jean, mort sans lignée. 

VII. Antoine m: la Tour est rappelé, avec son frère Jean, 
comme « fils de jadis provéable Pierre de laz Tor, deChaillie », 

1 .Vrch. de Vevey, Grosse d'Illens, fol. 311. — -Carlul. île Cojonay, fol. 16, v. 
— 3 Martignier, Vevey, p. 112. Voy. aussi une mention de 1527 dans un cen- 
sier de l'église de Saint-Martin. (Arch. du trib. de Vevey, sub N° 14.) 






126 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

dans l'acte de partage de leurs biens indivis, rédigé après 
leur mort, le 12 juin 1567 *. En 1557, Antoine avait fait per- 
sonnellement reconnaissance, en faveur de la ville de Vevey, 
d'une pièce de terre, sise à Blonay -. On ignore le nom de sa 
femme, dont il eut deux enfants: 

1° Pierre, qui suit. 

2° Orbannaz ou Urbanne, femme de Ghristin du Crest, ban- 
neret de Gorsier. 

VIII. Pierre de la Tour, né àChailly vers le milieu du x\i e 
siècle, était notaire et devint curial (secrétaire) de la juridic- 
tion du Ghâtelard. Des services importants, rendus par lui 
en cette qualité au baron de cette terre, furent récompensés 
le II février 1595 par un diplôme qui l'affranchit, lui et les 
siens à perpétuité, de toutes prestations féodales, telles que 
cens, corvées, chevauchée, garde, tributs de four et de mou- 
lins. Le baron ne se réservait que l'hommage et la directe 
seigneurie 3 . 

Elevé depuis lors au rang de la noblesse, Pierre se fixa une 
partie de l'année à Vevey, où il acheta une maison au com- 
mencement du xvu e siècle 4 . Il sut acquérir dans cette ville 
assez de considération et d'influence pour y être élu à une place 
de justicier. Ces fonctions locales étant ordinairement, avec 
un soin jaloux, fermées à tout étranger, c'était implicitement 
le reconnaître comme bourgeois de la cité. Aussi ses descen- 
dants s'appuyèrent-ils plus tard sur cette nomination pour 
faire valoir des droits à la bourgeoisie de Vevey*. En 1626 
nous trouvons Pierre de la Tour installé comme châtelain de 
la baronnie du Chàtelard 5 . 

1 Martignier, Vevey, p. 112. 

2 Arch. de Vevey, ville, recon. terrière, 1557. 

3 Du Mont, Arch. Hugonin, publ. dans Martignier, Vevey, p. 112. 

4 Doc. 1. 

5 Arch. de Vevey. Reconnais, en laveur de la ville, Chàtelard f. 162, v. 



GENEALOGIE DE LA FAMILLE DE LA TOUR J^T 

De son mariage avec Marguerite, fille de Gabriel Barbier, 
bourgeois et conseiller de la ville de Vevey, il eut sept en- 
fants 1 . 

1° Gamaliel, qui suit. 

2° Orbannaz ou Urbanité, née à Chailly, fut baptisée à 
Montreux le 6 février 1592 2 . Elle mourut célibataire après 
Tannée 1654. 

3° Bernardine, née à Chailly et baptisée à Montreux le 
10 novembre 1594, mourut jeune, ainsi que son frère Claude- 
Hyppolile et sa sœur Jacqueline. En effet il n'est question ni 
d'eux, ni d'une postérité issue d'eux, dans la reconnaissance 
collective des enfants de Pierre de la Tour en faveur de l'hôpi- 
tal de Vevey, du 10 octobre 1628 3 . Ces enfants ne sont plus 
à cette date qu'au nombre de quatre : Gamaliel, Georges, 
Gabriel et Orbanne. 

4° Georges, né à Chailly, baptisé à Montreux le 30 mai 1596, 
eut pour parrain Magnifique Seigneur Nicolas de Watteville, 
bailli de Chillon. [I mourut sans lignée. 

o° Claude-Hi/ppolite, né à Vevey, fut baptisé à Montreux le 
8 janvier 1598. 

6° Jacqueline, née à Vevey, fut baptisée à Montreux le 9 jan- 
vier 1601. 

7° Gabriel, né à Chailly, fut présenté au baptême dans 
l'église de Montreux, par Jacques Preudhon, de Vevey, le 27 
octobre 1602. Il devint châtelain de la baronnieduChâtelard* 
et obtint dans les milices bernoises, avec le grade de capitaine, 

1 Honorée Marguerite Barbier, femme d'égrège et prudent Pierre de la Tour, 
de Chailly (A. V. V. Reconnais, en fav. de LL. EE. 1622.) 

2 Les dates d'état civil, mentionnées plus loin, ayant été presque exclusive- 
ment empruntées aux registres des paroisses de Montreux et de Vevey, nous 
en indiquons ici les sources une fois pour toutes. 

n Arch. Vevey, hôpital. Reconnais, fol. 57. 

4 Gabriel de la Tour, de Chailly, châtelain du Châtelard pour J n -Daniel Blonay 
1652 (Man. de cour, de Vevey 1652). 



128 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

le commandement d'une compagnie de Restants 1 . La mort 
l'enleva en 1669. De ses deux femmes, Anne-Péronne, fille de 
noble Georges de Blonay, et Louise, fille de noble Pierre d'Esta- 
vayer, il ne laissa pas de descendants. 

IX, Gamaliel de la Tour, né à Chailly en 1591, fut gradué 
docteur en médecine par la faculté de Montpellier, le 2o avril 
1614 et exerça sa profession à Yevey. Il prend sur les ou- 
vrages, dont il est l'auteur, le titre assez bizarre de « sieur Ga- 
maliel de la Tour, de Yevey, docteur es deux facultez de mé- 
decine et favori de Mars. » Ces ouvrages, excessivement 
rares, sont intitulés : 

1° Principes et fondement de l'art militaire, concernant le 
service des armes prattiqué en Hollande. Genève, 1634, in-12. 

2° Abbrégé de la discipline militaire et des trois principales 
actions de guerre. Genève, 1634, in-12. — Réconciliation et 
amiable décision des controverses, s. 1., 1644, in-12. 

Gamaliel de la Tour avait épousé demoiselle Barbille As- 
perlin, fille de noble Georges Asperlin, seigneur de Bavois, et 
de Kinguelle de Gingins. Elle lui donna : 

1° Georges, qui suit. 

2° Françoise, née à Chailly, baptisée à Montreux le 13 no- 
vembre 1625. Elle eut pour parrains noble Jean-Jacques Ma- 
nuel, de Berne, et noble Jacques-François de Joffrey, de Yevey, 
pour marraine, la femme de ce dernier, sa grand'tante ma- 
ternelle. Françoise eut pour mari Jacques, fils de noble Xi- 
colas de Mellet, de Cully-. 

3° Anne, plus connue sous le nom d'Orbanne, née à Chailly, 
fut baptisée dans l'église de Montreux le 1 er juillet 1631 en 
présence de M. Guillaume Bullet, parrain, et de noble Anne 

1 Arch. Yevey. Rôle milit. de 1664. On appelait Restants certains corps de 
troupe territoriaux. 

2 Martignier, Vevey, p. 113. 



GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DE LA TOUR 129 

<le Joffrey, marraine. Elle épousa noble Jacques de Mellet, 
frère du mari de sa sœur. 

X. Georges de la Tour, né à Ghailly et baptisé à Montreux 
le 13 mars 1624, avait pour parrain son oncle Georges de la 
Tour et pour marraine dame Marguerite Dumur. Il succéda à 
son oncle Gabriel dans le commandement de sa compagnie de 
Restants. De son union avec noble Suzanne-Juditb Gharrière, 
fille de Jean-Jacques Charrière, seigneur de Mex et de Bour- 
nens, naquirent huit enfants : 

1° Jean-Gamaliel, qui suit. 

2° Louise, née à Ghailly, fut présentée au baptême à Mon- 
treux, le 24 août 1656, par son grand-oncle Gabriel de la 
Tour, seigneur châtelain du Ghàtelard, et par sa femme 
Louise d'Estavayer. Elle fut elle-même marraine de M me de 
Warens, dont elle fit en partie l'éducation. 

3° Françoise-Madeleine, née à Ghailly, fut baptisée à Mon- 
treux le 12 décembre 1658. Son parrain et sa marraine fu- 
rent noble et généreux Philippe de Blonay et sa femme. Elle 
épousa noble David Ancel, seigneur d'Yvonand. 

4° Jean-Baptiste, qui suivra. 

o° Sebastienne-Violente, née à Ghailly, présentée au bap- 
tême à Montreux le S septembre 1666 par Jean-François 
Gharrière, seigneur de Penthaz. par sa femme et par noble 
Sébastien Gharrière. 

6° François, né à Ghailly , fut tenu sur les fonts baptis- 
maux le 4 août 1669 par le secrétaire baillival François Ma- 
gny, de Yevey, et par demoiselle Judith de Joffrey. Il partit 
très jeune encore avec son frère Jacques pour le Levant, où 
ils se vouèrent tous deux au commerce. La mort l'enleva au 
commencement du XVIII e siècle. 

7° Jacques-François, né à Ghailly et présenté au baptême à 
.Montreux le •*> février 1671 par noble Jacques-François de Jof- 

9 



130 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

frey et mademoiselle sa sœur, avait déjà quitté le pays en 
1690. Après diverses pérégrinations il se fixa à Constantin 
nople, où il mourut en 1745, probablement célibataire, en 
tout cas sans postérité. C'est sa succession que concerne le- 
mémoire suivant, non daté, adressé par J.-J. Rousseau au 
nom de M me deWarens au ministre de France, comte de Cas- 
tellane : « N. N. de la Tour, Gentilhomme du pays de Vaud, 
» étant mort à Constantinople et ayant établi le sieur Honoré 
» Pelico, marchand françois, pour son exécuteur testamen- 
» taire, à la charge de faire parvenir ses biens à ses plus pro- 
» ches parens, Françoise de la Tour, baronne de Warens, 
» qui se trouve dans le cas, souhaiteroit qu'on put agir au- 
» près du dit sieur Pelico pour l'engager à se dessaisir des 
» dits biens en sa faveur, en lui démontrant son droit. Sans 
» vouloir révoquer en doute la bonne volonté du dit sieur 
» Pelico, il semble, par le silence qu'il a observé jusqu'à pré- 
» sent envers la famille du défunt, qu'il n'est pas pressé 
» d'exécuter ses volontés. C'est pourquoi il seroit à désirer 
» que M. l'ambassadeur voulut interposer son authorité pour 
» l'examen et la décision de cette affaire. La dite baronne de 
» Warens ayant eu ses biens confisqués, pour cause de la Re- 
» ligion Catholique qu'elle a embrassée, et n'étant pas payée 
» de ses pensions que le roi deSardaigne, et ensuite S. M. Ca- 
» tholique, lui ont assignées sur la Savoie, ne doute pas que 
» la dure nécessité, où elle se trouve, ne soit un motif de 
» plus pour intéresser en sa faveur la religion de Son Excel- 
» lence 1 .» 

Une des deux notes de ce mémoire, nous apprend que ce- 
fut M. Miol, beau-frère de M me de la Tour née Flavard, se- 
conde mère de M me de Warens, qui réunit pour cette dernière- 

1 Œuvres de Rousseau, 1790, in-i°, t. VIII, p. 391, 392. Dans son ouvrage 
récemment paru, M. Mugnier publie l'extrait d'une procuration, du 3 février 
1746, donnée par M me de Warens à un sieur Antoine Rubin, négociant à 
Marseille, pour le retrait de cet héritage. On ignore l'issue de ses démarches. 



GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DE LA TOUR \'M 

les pièces utiles à sa rédaction. M me de Warens parait avoir 
elle-même ignoré tout ce qui avait trait au parent dont elle 
revendiquait l'héritage. Tout au moins fut-elle incertaine de 
la proximité des liens de sang qui l'unissaient à lui, puisque 
l'autre note, rédigée sans doute d'après ses indications, donne 
à entendre que M me Marie Hugonin, fille de son cousin Jean- 
Baptiste de la Tour, pouvait bien n'être dans cette parenté que 
d'un seul degré plus éloignée qu'elle. Jean-Jacques Rousseau 
s'étonne de ce qu'elle ne savait pas même le prénom de ce 
parent. Si étrange que paraisse ce fait, il s'explique naturel- 
lement par ses circonstances de famille. M me de Warens était 
encore très jeune lorsque la mort enleva tous les membres de 
la famille de la Tour qui auraient pu lui parler de cet oncle. 
8° Abraham, né à Ghailly, devait être présenté au bap- 
tême par noble Abraham Montet, conseiller de Yevey, lors- 
qu'il mourut le 9 août 1672. 

XI. Jean-Gamaliel de la Tour, né à Ghailly, fut tenu le 
21 décembre 1660 sur les fonts baptismaux par noble Jean- 
François Charrière, seigneur de Mex, et par noble Gamaliel 
Hugonin. Avec son frère Jean-Baptiste, et au nom de ses deux 
autres frères absents du pays, il demanda au Conseil de Yevey 
de reconnaître le droit d'ancienne bourgeoisie, que sa famille 
prétendait posséder dans cette ville *. il n'y avait rien de très 
concluant en faveur de ce droit dans les pièces que MM. de la 
Tour produisirent à l'appui de leur requête. En tout autre 
temps le Conseil en eût, sans doute, discuté de plus près la va- 
leur. Mais le corps des bourgeois traversait une période de 
crise. Son exclusivisme depuis longtemps rigoureux à l'excès, 
joint à l'extinction d'un certain nombre de familles, avait fini 
par l'affaiblir. L'accession de protestants français, qui avaient 
cherché refuge dans la ville lors de la révocation de l'édit de 

1 Voy. p. 13, note 3. 



132 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

Nantes, n'avait point suffi à lui rendre sa vigueur primitive. 
En vue de remédier à ce fâcheux état de choses, on était à la 
veille de décréter l'institution d'une petite bourgeoisie, qui 
mettrait les familles moins fortunées au bénéfice d'une partie 
des privilèges dont jouissait la bourgeoisie déjà existante, 
qn'on appela depuis lors la grande. Dans ces circonstances, 
on le comprendra, le Conseil accorda sans aucune difficulté la 
reconnaissance demandée, le 23 mars 1696*. L'acte qui fait 
foi de cette reconnaissance de bourgeoisie donne des détails 
généalogiques sur quatre générations de la famille de la 
Tour. En même temps il nous fait connaître que Jean-Gama- 
liel et Jean-Baptiste, sans parler de leurs frères absents, 
étaient alors bourgeois forains, c'est-à-dire membres de la 
communauté urbaine, tout en demeurant hors de ville. Jean- 
Baptiste habitait en effet toute l'année sa propriété du Basset, 
dans la baronnie du Châtelard 2 . Ce ne fut que plus tard, à 
l'époque de son mariage, qu'il acheta une maison dans le 
bourg d'Oron-dessus. Jean-Gamaliel, de son côté, avait sa ré- 
sidence habituelle dans la campagne qu'il possédait sur le 
territoire de Burier, non loin du Basset de son frère. Lorsque 
sa santé le força, vers la fin de sa vie, de se démettre des 
fonctions de châtelain de la juridiction du Châtelard, il céda 
la jouissance de cette campagne à son fils et se retira à la 
Tour-de-Peilz, clans une maison qu'il tenait de sa femme, 
Marie, fille de noble Jean-Benoît Hugonin. De l'union de ces 
deux époux n'était né qu'un seul garçon appelé Jean-Baptiste, 
du nom de son oncle paternel, qui était son parrain. Il suit : 

XII. Jean-Baptiste de la Tour, né et baptisé à la Tour-de- 
Peilz en 1686, fut justicier dans sa ville natale et assesseur 

i Doc. i. 

2 Papiers Miol. Lettre de Marie de la Tour, née Flavard, à Françoise Miol, 
du 30 mai 1106... « avant la bénédiction de notre mariage, au tems ou mon 
inary restoit l'hyver au Basset. » 



GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DE LA TOUR 133 

consistorial à Vevey. Sa nomination à cette dernière charge 
est inscrite au registre du Consistoire de cette ville, en ces 
termes : « 18 nov. 1712. — Estant arrivé la vacance d'un as- 
» sesseurde cette vénérable Chambre par la mort de M. Binet, 
» nostre Magniffique Seigneur Ballif y a pourveu en jettant 
» les yeux sur la personne de noble et vertueux Jean-Baptiste 
» De la Tour, bourgeois des deux villes de Vevey et la Tour de 
» Peilz et aussi justicier de la Tour, par mandat pour ce 
» émané à cette Y. Chambre, daté du 7 du présent mois de 
» novembre. En vertu duquel le d. noble De la Tour a esté 
» par cognoissance receu et instalé pour un membre de ce V. 
» Corps, à la part de la noble bourgeoisie de la Tour. Ayant 
» en mesme temps preste le serment acoustumé et ensuitte a 
« pris séance apprès M. l'assesseur Favrod *. » 

Jean-Baptiste de la Tour décéda au commencement de 
l'année 1716. Le 14 mars de cette année sa veuve passa au 
nom de ses enfants, dont elle était mère tutrice, une recon- 
naissance générale de leurs propriétés et droits féodaux, si- 
tués dans les territoires de la Tour de Peilz, du Chàtelard et 
de Villeneuve, en faveur de LL. EE. de Berne. Cette reconnais- 
sance fut faite à la Tour de Peilz, dans la maison de M me de la 
Tour, en présence de M. Grenier, commissaire des fiefs de 
LL. EE. 2. 

La veuve de J.-B. de la Tour était fille de noble et géné- 
reux Gabriel de Bovéréaz, de Bex. Elle s'appelait Rose-Fran- 
çoise-Madeleine. En octobre 1717, elle se remaria avec le mi- 
nistre Isaac Dulon, de Villeneuve, dont elle eut plusieurs 
enfants. 

De son premier mariage avec Jean-Baptiste de la Tour. 
béni le 11 avril 1704, elle en avait eu huit, six fils et deux 
Biles. 

1° Jean-Ferdinand, qui suit. 

1 Man. du Consistoire, date ind. 

2 Archives cantonales. 



134 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

2° Jacques-François, né à Burier, baptisé le 18 avril 1706, 
mort dans l'adolescence. 

3° Gamaliel, né à Burier, baptisé le 21 août 1707, mort 
enfant. 

4° Gabriel-Ferdinand, né à Burier, baptisé le 16 mars 1710, 
mort en bas âge. 

5° Françoise-Marie, née à Burier, fut présentée le 1 er avril 
1711 au baptême dans l'église de la Tour de Peilz par ses 
deux marraines, Françoise-Yolande de Rovéréa et Françuise- 
Louise de la Tour. Cette dernière, devenue bientôt après 
M me de Warens, l'éleva chez elle pendant dix ans *. 

Le 8 janvier 1737, Françoise-Marie de la Tour se maria 
avec Jean-François Hugonin, fils de noble Abraham-Etienne 
Hugonin, banneret de la ville deYevey 2 . Son époux était 
alors lieutenant au service de Hollande, plus tard il passa 
avec le grade de capitaine dans les milices de LL. EE. de 
Berne. Une note du mémoire que Rousseau fit pour M me de 
Warens, en 1746, constate qu'il n'existe plus à cette date de 
toute la famille de la Tour que cette dame et une sienne 
nièce 3 . Cette nièce était M mo Hugonin. 

6° Jeanne-Louise, née à Burier, baptisée le 14 avril 1712, 
morte jeune. 

7° Jean-Louis, né à Burier, baptisé le 14 août 1713, ne 
vécut que quelques années. 

8° Jean-Baptiste, né à Burier, baptisé le lo octobre 1714, 
décédé avant 1746. 

XIII. Jean-Ferdinand de la Tour, né à Burier, fut tenu sur 
les fonts baptismaux, dans l'église de la Tour, par ses parrains 

1 Doc. 33, liste E. 

2 De leur union naquirent à notre connaissance sept enfants : Jean-Abram; 
Isaac-Louis; Françoise-Marguerite; Frédéric-François; Louise-Elisabeth; Ma- 
deleine-Elisabeth et Isaac-Gamaliel. 

3 Œuvres de J.-J. Rousseau, 1790, VIII, p. 392. 



GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DE LA TOUR 135 

Jean-Benoit Hugonin et Ferdinand de Rovéréa, le 2o mars 
1705. Il survécut peu d'années à son père. Avec lui et ses frères 1 
s'est éteinte la descendance mâle de la famille de la Tour. 



Seconde branche. 

XI (bis). Jean-Baptiste de la Tour, second fils de Georges, 
naquit à Chailly, et fut baptisé à Montreux le 28 décembre 
1662. Il fut présenté sur les fonts par noble Jean Hugonin, 
par Marie de Blonay, sa femme, et par la veuve de noble 
André de Blonay. En 1696, il se maria en premières noces 
avec Jeanne-Louise Warnery, fille de M. Jean-Paul War- 
nery, conseiller des Douze de Morges, et de Rose Mandrot, sa 
femme 1 . 

Elle lui laissa : 

1° Jean-Etienne , né àVevey et baptisé le 23 mars 1698, 
ayant pour parrains, MM. Jean-Louis de Gignilliat, conseiller. 
Jean Dufour et Etienne Hugonin ; pour marraines, M mes leurs 
femmes 2 . 

2° Françoise-Louise, qui fut plus tard M me deWarens. 

3° Anne, née àYeveyet portée au baptême par sa tante 
Sébastienne-Violente de la Tour, en lieu et place de demoi- 
selle Anne de Tavel de Yulliens, le 22 avril 1700. Elle décéda 
six jours après. 

1 D'après des renseignements dus à l'obligeance de M. Arthur Warnéry, à 
Snint-Prex, M m0 de la Tour se serait nommée non pas Jeanne.- Louise, mais 
Suzanne-Louise. Elle porte toutefois le nom de Jeanne-Louise dans les ex- 
traits de baptême de ses entants (sauf celui de sa fille Anne), et dans le 
contrat de mariage de M me de Warens. Une note, puisée à la même source, nous 
apprend qu'avant d'épouseï Jean-Baptiste de la Tour, elle était veuve d'un 
premier mari, M. Blanchenay, de V'evey. 

' 2 La copie d'un acte, produit au procès de 17-27, mentionne un second 
fils du premier mariage de M. de la Tour, appelé Abraham-François. Nous 
n'avons pu trouver son nom dans les registres de l'état civil. 






136 MADAME DE VARENS ET LE PAYS DE VAUD 

De son second mariage avec demoiselle Marie Flarard, 
Jean-Baptiste de la Tour eut encore trois enfants : 

4° Jean-Joseph, né à Vevey, baptisé le 27 avril 1706, mort 
encore dans l'enfance. 

5° Jacob, né à Vevey, fut baptisé le 4 avril 1707, mort aussi 
en bas âge. 

6° Françoise-Marie, enfant posthume, née à Vevey, le 

1709, morte avant d'être baptisée. 






SECONDE PARTIE 
Documents. 



Archives de Yevey. 
Registres d'actes perpétuels de 1672 à 1703. 

Lettre de bourgeoisie en faveur des frères de la Tour. 

Vevey, le 23 mars 1696. 

Nous le Banderet, Commandeur et Conseil de la ville de 
Yevay scavoir faisons que, comme il nous auroit été exposé par 
les nobles et vertueux Jean-Gamaliel De la Tour, sieur cnatte- 
lain en la jurisdiction de Chattelard et Jean-Baptiste De la Tour, 
son frère, tant à leur nom que des nobles François et Jacques- 
François De la Tour, leurs autres frères absents, que depuis 
quelque temps en ça plusieurs tesmoignent révoquer en doutte 
qu'ils ayent l'honneur destre du nombre des anciens bour- 
geois de cette ville, quoy qu'ils ayent diverses preuves et ti- 
tres en main, qui en font foy, jouxte lesquels ils ont humble- 
ment requis destre maintenus. Surquoy nous aurions trouvé 
nécessaire non seulement d'examiner de près les preuves par 
les dits nobles De la Tour produittes pour vérifier leur ancien 
droit de bourgeoisie, mais de plus faire rechercher exacte- 



13S MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

ment sur les anciens manuels 1 ce qui se pourroil deccouvrir 
à cest égard, af'fin qu'il n'arrivât aucun tort ny à cette ville 
ny aux dits nobles De la Tour. Par lesquels manuels, comme 
aussi par les titres produits par les dits sieurs De la Tour, 
s'estant consté qu'égrége Pierre De la Tour, leur bisayeul, 
après avoir obtenu permission d'achepter une maison dans la 
ville, a esté nommé par trois fois parle corps du Conseil pour 
estre justicier, laquelle charge il a ensuitte actuellement pos- 
sédée et en outre a esté esleu roy des arquebusiers, selon la 
coutume de ce temps là. S'estant aussy consté que discret 
Jean Cucuat, après avoir obtenu en l'an 1584 permission d'a- 
chepter maison, a esté en 1591 esleu conseiller sans avoir ob- 
tenu autre droit de bourgeoisie que dite permission, veu aussy 
que les descendants du dict Pierre De la Tour ont tous esté 
qualiffiez de bourgeois, scavoir les nobles Gamaliel De la 
Tour, grand-père des requérans, Gabriel, leur oncle, et 
George, leur père, en divers actes publiqs, entre lesquels il 
en a paru qui ont été passés à la face du Conseil, et qu'enfin 
ils ont esté visitez hors de la ville dans leur maladie de la 
part du Conseil, ce qu'on n'a accoustumé de pratiquer qu'à 
l'esgard des bourgeois, et mesme ont fait divers légats au 
charitable Hospital. A ces causes nous avons reconnus, comme 
par cette nous reconnaissons, les dits nobles Jean-Gamaliel, 
Jean-Baptiste, François et Jacques-François De la Tour pour 
anciens bourgeois de cette dicte ville de Vevey, pour eux et 
leur postérité maie, née et à naistre en loyal mariage, à per- 
pétuité, pour pouvoir jouir des mesmes droits, libertés, fran- 
chises, privilèges, comunages et boscheages dont les autres 
anciens bourgeois jouissent et peuvent jouir. En ce toutefois 
que comme jusques icy on a eu quelque tolérance pour les 
bourgeois forains à l'esgard de la jouissance de quelques 
privilèges, dont à rigueur de droit nul bourgeois n'a droit de 

1 Manuel ou registre du Conseil. Aussi écrit manual, manuaux. 



DOCUMENTS 139 

jouir, sinon qu'il réside dans le lieu ou qu'il supporte les 
charges, les dicts nobles De la Tour seront obligez de se sou- 
mettre à ce qui pourroit estre reiglé à l'advenir, à cet esgard 
pour les autres bourgeois forains sans contradiction, et en 
outre sous les conditions suivantes, lesquelles lesdicts sieurs 
De la Tour, frères, et les leurs à l'advenir, promettront par 
serment solennel, qu'ils prêteront, de bien et fidellement ob- 
server. Assavoir... (ici sont énumérées les conditions spéciales 

imposées alors aux bourgeois) 

Et au cas que les dicts sieurs de la Tour ou quelques-uns 
des leurs vinssent à contrevenir aux dittes conditions ou par- 
ties d'icelles, le contrevenant sera privé de la ditte bour- 
geoisie et des bénéfices en dépendants. En foy de quoy les 
présentes leur sont expédiées, soubs le scel de cette ditte ville, 
par le seing du secrétaire d'icelle le 23 e mars 1690. 

2 

Archives de Loys 

Contrat de mariage entre N. Sébastien-lsaac De Loys 
et N. Louise-Françoise De la Tour. 

18 et 29 avril 1713. 

A l'honneur et gloire de Dieu traitté de mariage a élé fait 
et promis de s'accomplir sous sa bénédiction en l'église des 
fidelles entre noble et vertueux Sbastian-Isaac De Loys, capi- 
taine d'une compagnie d'élection pour le service de LL. EE. 
de Berne, nos souverains Seigneurs, fils de noble et généreux 
Jean de Loys, seigneur de Villardin, Warrens, Orsens, Pra- 
hint, Chanéaz, Montet, Chavanes et autres lieux, et citoyen de 
Lausanne, et de fût noble et vertueuse dame Esther De Lavi- 
gny, assisté du dit noble et généreux seigneur De Villardins, 
son père, et des nobles, généreux et vertueux George-Louys 
De Loys, son frère, Isaac De Loys, seigneur lieutenanl bail- 



140 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

lival, Jean-Rodolph de Loys, seigneur deMiddes, conseiller et 
ancien bourcier, Benjamin De Loys, seigneur de Correvont, 
conseiller et ancien bourcier d'épargne, Daniel De Loys, fils 
du dit seigneur de Middes, îsicolas Bergier, seigneur de Forel 
et Etienne Pollier, seigneur de Vernand et aussi conseiller de 
Lausanne, ses parents, et noble et vertueuse demoiselle 
Louyse-Françoise De la Tour, fille de fût noble et vertueux 
Jean-Baptiste De la Tour, bourgeois de Yevey et de deiïunte 
vertueuse dame Jeane-Louyse Warnery, assistée et autho- 
risée par noble et vertueux Jean-Baptiste De la Tour, sieur 
assesseur consistorial de Vevay et justicier de la Tour de Peilz, 
son cousin paternel, lequel a promis de faire authoriser et ra- 
liffier le présent traitté de mariage par noble et vertueux 
Jean-Gamaliel De la Tour, son père, ancien seigneur châte- 
lain du Châtelard, oncle paternel et tutheur testamentaire 
de la ditte noble demoiselle épouse, absent pour cause de ma- 
ladie, et par les nobles, généreux et vertueux Christophle 
Charrière, seigneur de Mex, César Charrière, seigneur de 
Bournens et autres lieux, Rodolph Charrière, seigneur de 
Senarclens, Jean-Pierre Charrière et Salomon Langin, ses pa- 
rents. En vue duquel mariage la ditte noble Louyse-Françoise 
De la Tour se constitue au dit noble Sbastian-Isaac De Loys, 
son cher époux, avec tous ses biens echeus, à la réserve de 
ceux que Madame sa belle-mère a en jouissance. Desquels le 
dit noble époux aura la jouissance pendant sa vie, excepté 
cinquante écus petits que la ditte épouse s'est réservée an- 
nuellement pour en disposer comme il luy plaira. Et si noble 
Jacques-François De la Tour meurt sans enfans, en ce cas 
l'héritage de fût noble et vertueuse Louyse De la Tour, reve- 
nant à la ditte épouse, suivant la disposition qu'en a faitte en 
sa faveur la ditte n. Louyse De la Tour, sa tante et marraine, 
le dit noble époux aura alors le choix de donner annuellement 
les dits cinquante ecus à sa ditte noble épouse ou de luy lais- 
ser jouir en place le dit héritage de sa tante et marraine. — Item, 



DOCUMENTS 141 

le dit noble époux a promis d'habiller sa ditte bien aimée 
épouse et de luy donner des joyaux, le tout d'une manière 
convenable à leur qualité, ou bien il luy donnera au lieu des 
dits joyaux la somme de deux-mille et cinq-cents florins, sous 
la condition qu'ils seront réversibles aux enfants, dont il plaira 
à Dieu de les bénir dansée mariage; et si la ditte noble épouse 
les survit, cette somme lui apartiendra en propre et elle en 
pourra disposer comme de son bien. — item, le dit noble époux 
promet à sa ditte noble épouse au lieu deaugment, la somme 
de vingt mille florins, qui seront réversibles à leurs dits en- 
fans, et s'ils meurent avant elle, les dits vingt mille florins 
seront à elle avec pouvoir d'en disposer comme elle le trou- 
vera bon et à propos. — Item, le dit noble époux a promis de 
faire un inventaire de tous les effets de la ditte noble demoi- 
selle De la Tour, son épouse, pour le luy confesser et assi- 
gner convenablement, ce qui le doit être. — Item, si le dit noble 
époux meurt avant la ditte noble épouse, des parens d'un et 
d'autre côté régleront et conviendront d'une somme, qui devra 
être donnée annuellement à la ditte noble épouse pour un lo- 
gement des biens du dit noble époux. Et le dit noble et puis- 
sant seigneur de Villardins, pour marquer son agréement au 
présent mariage, l'amitié et la tendresse qu'il a, tant pour le 
dit noble capitaine, Sbastian-Isaac De Loys, son cher fils, que 
pour la ditte noble demoiselle De la Tour, épouse, il donne et 
constitue de dot au dit noble époux la somme de vingt-mille 
francs, à conte desquels il luy donne et remet la terre et sei- 
gneurie de Warrens, avec tous droits et apartenances qui en 
dépendent, laquelle il estimera sur le pied qu'elle luy coûte, 
el au cas que le prix et la valeur de la ditte seigneurie de 
Warrens ne montent pas assés haut pour faire le payemenl 
entier de ditte somme de vingt mille francs, le dil noble el gé- 
néreux seigneur de Villardins accomplira le surplus de ditte 
somme en le payant au dit noble seigneur deWarens, son 
fils, de la manière qu'il le trouvera à propos. Finalemenl le 



142 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

dit noble et généreux seigneur de Yillardins a promis, au cas 
qu'en mariant quelques uns de Messieurs ses autres fils, il 
trouvast à propos de les dotter plus avantageusement qu'il ne 
faict présentement le dit noble seigneur deWarens, il aug- 
mentera la dotte de ce dernier jusques à ce qu'elle soit entiè- 
rement égale à celle qu'il luy plaira de faire à l'un des autres. 
Quant aux autres conditions qui ne sont pas icy exprimées les 
parties s'en raportent aux lois de la ville de Lausanne, selon 
lesquelles le présent traitté de mariage est fait et passé au dit 
Lausanne, sur les mains du notaire et secrétaire soussigné, 
en présence des prédits nobles, généreux et vertueux sei- 
gneurs parens de l'une et de l'autre des parties, ce dix-hui- 
tième avril mil sept cents et treize. 

Signé : De Illens. 

Le prénommé noble et vertueux Jean-Gamaliel De la Tour, 
ancien seigneur châtelain du Chàtelard a authorisé la ditte 
noble et vertueuse demoiselle De la Tour, sa nièce et pupille, 
dans les promesses de mariage qu'elle a cy devant contrac- 
tées avec noble et généreux Sbastian-Isaac De Loys, seigneur 
deWarens, ayant aussi approuvé et rattiffié toutes les condi- 
tions contenues au contract de mariage ci-devant écrit, reçeu 
et signé parle soussigné comme en fait foy l'acte signé égrége 
Raisin, datte du vingt-neuvième de ce mois. Vu par le notaire 
soussigné et remis entre ses mains le vingt-neuvième avril 

mil sept cents et treize. 

De Illens. 



Manual du Conseil de Vevey, N° V, p. 291. 
Séance du 25 novembre 1715. 

M. le vice commandeur s'étant apperceu que la famille de 
M. De la Tour devoyent quinze pistoles pour recognoissance 



DOCUMENTS 143 

de leur bourgeoisie et ne trouvant point comme quoy ils s'en 
sont acquitté, demande avis là dessus. Ordonné que M, le 
Conseiller Abraham-Etienne Hugonin s'en informera auprès 
de M. l'ancien secrétaire Magny, qui a oublié de l'inscrire. 



Manual du Conseil de Yevey, N° V, p. 300. 
Séance du 12 décembre 1715. 

M. le conseiller Hugonin ayant été prié de s'informer si les 
quinze pistoles promises par la famille De la Tour étoient 
payées, il a rapporté qu'il avoit été payé 200 florins et que le 
reste étoit encore dû. M. Hugonin est prié d'en parler aux 
hoirs De la Tour. 



Manual du Conseil de Yevey, N° V, p. 302. 

Sri m ce du 16 décembre 1715. 

M. le conseiller Hugonin rapporte que la veuve De la Tour 
lui a déclaré être chargée de la dette et la paiera, ainsi qu'un 
don à l'hôpital en souvenir de son mari. 

6 

Manual de la colr baillivale de Yevey 
Séance du 13 février 171<i. 

Sur la citation donnée aux sieurs frères Dubochet, de 
Chailly, à l'instance de M. DeYuarens, agissant au nom de 
M me son épouse et de M me De la Tour ', fondé en procure dat- 
tée du 8 me du courant, avec promesses de la taire plus am- 
plement authoriser, si requis, pour être appointés sur lesman- 

1 Belle-mère de sa femme. 



144 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

dats qu'ils ont réciproquement obtenus au sujet de l'eau dont 
le dit noble De Yuarens prétend d'avoir droit pour l'égueage ! 
de son pré de Preti, de laquelle il soutient d'estre en posses- 
sion. Les dittes parties étant comparues, le dit noble De Yua- 
rens, assisté du sieur procureur Sauge, a soutenu de plus fort 
qu'étant fondé du dit possessoire, auquel il a été troublé par 
voye de faict par les dits sieurs Dubochet, il requiert y estre 
maintenu et que les dits sieurs Dubochet prétendent de le dé- 
posséder, il aient à le faire par clame, offrant de sister en 
droit, quand il y sera juridiquement évoqué, et, pour n'y avoir 
voulu acquiescer, qu'ils soyent condamnés aux dépends. 

D'ailleurs le sieur Lieutenant Dubochet et son frère, asses- 
seur consistorial, étant comparus, ont nié le dit possessoire 
et ont soutenu au contre d'estre en possession eux-mêmes de 
l'eau sans conteste. Et ainsi c'est au dit noble De Vuarens à 
leur faire clame pour les déposséder. 

Sur ce, veu le posé en [faict du dit noble De Yuarrens et la 
négative des dits sieurs Dubochet, nous avons renvoyé les 
parties par devant l'honorable Justice du Chatelard, qui est 
le juge naturel et compétant en ce faict, aux fins que le dict 
noble De Yuarens par un préalable justifie son possessoire 
allégué, après quoy sera procédé et jugé plus outtre, ainsy 
que par droict conviendra. Despends en surçoy. 

Au rapport les dits sieurs Dubochet ayant voulu apporter 
quelques exceptions à la susdite sentence, il a été connu 
qu'ils doivent appeller ou accepter purement et simplement, 
suivant les loix et ordonnances souveraines. Après quoy les 
parties ont réciproquement accepté. 

1 Arrosage. 



DOCUMENTS 145 

7 

Manual du conseil de Vevey, N° V 

Séance du 11 mars 1716. 

Sur la proposition faite par M. le Commandeur que M. Dr 
Loys, seigneur de Vuarens, se licentie de vendre vin à la pinte 
sans estre bourgeois et sans avoir Fhonesteté de demander à 
ce Corps d'estre tolléré, sous prétexte qu'il a maison en ville 
de sa femme, fille de feu M. Jean-Baptiste De la Tour, cette 
conduite a esté désaprouvée et quelques membres du Conseil 
qui sont de sa cognoissance ont été prié de le luy faire sentir: 
que s'il continuée vendre vin et à demeurer dans le silence, 
sans faire aucune démarche de déférence, comme il le doit, 
on prendra des nouvelles mesures contre luy qui ne luy se- 
ront pas agréables. 

8 

Manual du Conseil de Vevey, N° V, p. 396. 
Séance du 7 mai 1716. 

A la requeste de Noble et généreux Sbastien-Isaac De Loys, 
citoyen de Lausanne, il a esté reçeu de la grande bourgeoisie 
de ce lieu, luy comme nouveau et sa postérité mâle à naistre 
en loyal mariage comme anciens bourgeois, selon l'ordre ac- 
coustumé, et c'est pour et moyennant la somme de nulle flo- 
rins et deux louys d'or qu'il paiera : ayant preste le serment 
accoustumé et singulièrement qu'il ne pourra se séparer par 
des contributions particulières avec d'autres familles pour les 
pauvres au préjudice de l'Hospital (laquelle clause sera à 
t'advenir adjuuttée dans le sermenl des bourgeois pour un 
chacun). Le dit N. De Loys estanl rentré quelque teins après 
pour demander éclaircissement sur l'article du serment qui 
luy a esté lu, scavoir qu'il ne pourra jouir des privilèges el 

to 



146 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

avantages de la ville qu'en demeurant dans icelle, (désira) 
scavoir s'il ne luy seroit pas loisible qu'en tenant quelques 
domestiques à l'ordinaire dans sa maison, demeurant partie 
du tems à Vevey, à Lausanne et autre part, il ne pourroit pas 
également jouir des privilèges de ditte ville. On ne l'a pas 
trouvé fondé dans ses explications et on luy a respondu qu'on 
n'avoit rien à changer aux propres termes contenus au dit 
serment, a quoy il a enfin consenti de s'y conformer. 

9 

Manual de la cour baillivale de Vevey 
Séance du 1 er décembre 1716. 

Ont comparus les sieurs frères Dubochet de Ghally, défen- 
deurs, appellants par recours, d'une, contre M. le capitaine 
De Vuarens au nom qu'il agit, assisté du sieur procureur 
Sauge, demandeur appelle, d'autre part, pour procéder à la 
vuidange du dit recours, duquel entendu le cours, connois- 
sance inférieure rendue et griefs sur icelle produits, le tout 
de près considéré, trouvans la ditte connoissance inférieure 
juridique et bien fondée, pour les fondemens y contenus, 
nous avons jugé et sentence par nos dits inférieurs bien avoir 
été connu et à nous par les dits sieurs Dubochet mal recouru, 
les condamnans aux despends à modération. 

Au rapport les dits Dubochet ayans voulu appeller ils ont 
été sur l'empeschement de la partie éconduit. Surquoy ils ont 
protesté de l'obtenir selon droit. 

10 

Manual du Conseil de Vevey, N° X, p. 16. 

Séance du 28 janvier 1717. 

M. le Commandeur a rapporté qu'il avoit sollicité M. de 
Vuarens pour le paiement de sa bourgeoisie et qu'il souhai- 



DOCUMENTS 1 17 

toit d'avoir terme de deux mois, pendant lesquels il prioil 
qu'on luy dressât sa lettre de bourgeoisie d'une manière qui 
pût luy être satisfaisante, au point de ne luy porter préjudice 
à ses autres bourgeoisies. Ordonné que l'on chargera M. le 
secrétaire Falconet d'en dresser modèle, qu'il luy communi- 
quera, consentant que ce soit d'une manière à pouvoir con- 
tenter le dit M. le capitaine de Yuarens, pourvu que ce ne soit 
pas d'une manière à préjudicier aux intérêts de cette bour- 
geoisie et à tirer conséquence pour d'autres. 

11 

Manual du Conseil de Yevey, N° X, p. 130. 
Séance du 26 juillet 1717. 

M. le commandeur a proposé que M. le capitaine De Loys 
De Yuarrens souhaiteroit que Ton retranchât de sa lettre de 
bourgeoisie la nouvelle condition, que l'on trouva à propos, le 
7 may 1716, jour de sa réception, d'adjouter pour Padvenir au 
serment des bourgeois, scavoir qu'ils ne pourroient se séparer 
par des contributions particulières avec d'autres familles pour 
les pauvres, au préjudice de l'Hospital. Ordonné que, comme 
le Corps étoit complet lorsque l'on a passé cette ordonnance 
et que l'on la manifesta au dit Seigneur de Yuarens, l'on ne 
peut pas y rien toucher, ni changer, sans que le Corps soit 
aussi complet-. 

Maniai, du Conseil de Yevey, N° X, p. 134. 
Séance du 29 juillet 1717. 

M. le capitaine De Yuarrens continuant toujours a requérir 
que l'on retranche de ses lettres de bourgeoisie la nouvelle 
condition y insérée, dont est parlé en Grand Conseil, sous les 
offres qu'il fait, comme l'a rapporté M. le docteur De Bolaz, 



148 MADAME DE AVARENS ET LE PAYS DE VAUD 

de venir déclarer ici que ce qu'il en fait n'est nullement dans 
le dessein de se séparer par des contributions particulières, 
étant disposé à se ranger comme tous les bourgeois à tout ce 
qui sera ordonné, mais uniquement ne voudroit-il pas que sa 
lettre fust la première qui contint cette nouvelle condition. — 
Ordonné que l'on suivra à cet errement là. 

13 

Manual du Conseil de Vevey, N° X. p. 165. 

Séance du 1 er septembre 1717. 

Sur l'avis qu'a demandé M. le Commandeur de ce qu'il doit 
faire du restât que doit la noble famille De la Tour, à l'occa- 
sion de leur bourgeoisie, il avertira incessamment M me la 
veuve De la Tour de venir régler et acquitter cette dette, si 
moins l'on se verra obligé d'agir contre clic et mesme l'on ne 
pourra plus (ne satisfaisant pas cela) lui permettre l'entrée et 
la débite de son vin en ville. 

14 

Manual du Conseil de Vevey. N° X. p. 39J. 
Séiiiirc du 28 avril 1 7 1S. 

M. le Commandeur a raporté qu'il avoit parlé à M. le capi- 
taine deYuarens, au nom de sa Dame, née De la Tour, au 
sujet du paiement du restât des quinze pistoles de la recon- 
noissance de bourgeoisie de la famille De la Tour, dont feu 
M. De la Tour, son beau père, doit s'être chargé par les par- 
tages de leur famille. Surquoy il fait encore quelques diffi- 
cultés de paier. Comme l'on veut finir cette affaire, sans plus 
de renvoy, M. le juge Hugonin a été chargé d'écrire à M. Ma- 
gny pour avoir de luy tous les éclaircissements qu'il peut 
donner sur cela. 



DOCUMENTS 149 



15 

Manual du Conseil de Vevey, N° X. p. 195. 
Séance 'lu 18 août 11 18. 

M. le commandeur ayant raporté que M. le capitaine de 
Yuarrens ne veut pas entendre parler de satisfaire le restât 
des quinze pistoles, promises par MM. les frères De la Tour 
pour contribution pour la maison de ville, lors de la recon- 
noissance de leur bourgeoisie. Comme l'on prétend être payé 
de cette dette, M. le Commandeur a été chargé d'en parler 
incessamment à M me De la Tour, qui est plus intéressée au 
fait à cause de ses enfants, eus avec feu M. Jean-Baptiste De 
la Tour, son premier mari 1 , et M. le juge Hugonin s'est 
chargé d'en parler aussi à M. de Rovéréaz, leur oncle. 

16 

Manual du Conseil de Vevey. N° Y, p. 67. 
Séance du 19 juin 1719. 

Madame De la Tour (née de Rovéréaz) étant remariée au 
sieur Dulon, elle a perdu par là son droit de bourgeoisie, 
ainsi l'on prendra garde à l'advenir qu'elle n'introduise poinl 
en ville du vin de son propre crû, mais seulement celui de 
ses enfants, eus avec feu .Monsieur De la Tour, et cela à la 
condition que par préallable la dite hoirie De la Tour paiera 
ce qu'elle doit pour reste de la reconnoissance de leur bour- 
geoisie. 

1 Cette dame s'était remariée quelques mois auparavant avec le ministre 
Dulon, de Villeneuve. 



150 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

17 

Manual du Conseil de Vevey, N° Y, p. 419. 
Séance du 13 juin 1720. 

M. le capitaine Miol ayant proposé que l'on veuille se con- 
tenter du capital restant des quinze pistolles, promises le 
19 mars 1696 par Messieurs les frères De la Tour pour recon- 
noissance de leur bourgeoisie, après avoir déduit les 200 fl. 
reçus le 3 e fév. 1707, offrant pour le dit restât 175 fl. et rien 
plus, en ne passant de cette manière les pistolles qu'à dix 
livres. Ensuite de cette proposition, ayant vu sur le manual 
l'engagement de MM. de la Tour, l'on a trouvé qu'ils se sont 
engagés de contribuer quinze pistolles d'or, ou valeur, pour 
réparation de la maison de ville, payables toutes fois et 
quantes on mettra la main à la ditte réparation. Ainsi ce sont 
des pistolles d'or qu'ils doivent, soit la valeur, que l'on n'en 
peut tirer plus bas que 11 livres et o sols. Et c'est de cette 
manière que l'on doit les tirer en compte. Quant aux intérêts 
l'on veut bien, par considération, ne les exiger que dès le 
30 juin 1710, que la maison de ville étant achevée de bâtir le 
Conseil des six-vingt s'y assembla pour la première fois. 

Que, si contre toute attente de ce Corps, les intéressés ne 
veulent pas satisfaire cette dette sur ce pied, M. le comman- 
deur est chargé de faire gager M me De la Tour, née de Rové- 
réaz, au nom de ses enfants au plutôt et mesme avant la 
S 1 Jean. 

18 

Manual du Conseil de Yevey, N° 1, p. 487 et 498. 

Séance du 23 mars 1722. 

M. De Yuarens promet sa part (de la dette ci-dessus), estant 
fâché de ne l'avoir pu paier plus tôt, à cause de ses absences 
continuelles. 



DOCUMENTS 151 

Séance du 26 mars 1122. 

M. le conseiller Miol a fait rapport que Madame de Vuarens 
luy a promis de paier d'abord le restât de la reconnoissance 
de la bourgeoisie de la famille De la Tour. De même les cent 
florins de légat que fit M. Jean-Baptiste De la Tour. Ayanl 
toutefois requis qu'on luy octroyé en abergement une petite 
place qu'il y a dernier la mayse des filles Magnin. — L'on ira 
en corps examiner le fait sur le lieu. 

Séance du 6 avril 1722. 

Rapport a été fait par M. le lieutenant De la Fontaine, 
commandeur Davel, conseillers Miol et Pidoux, d'avoir vu les 
deux petites places que M. De Vuarens demande en aberge- 
ment, non pour y bâtir, mais pour éviter que l'on y bâtisse et 
par là qu'on luy ùte la veue de sa maison, souhaittant d'ail- 
leurs que le tier et le quart n'y pût plus mettre des fumiers 
et d'un peu aplanir cette place. Abergement qu'une partie 
des commis 1 croit que l'on pourrait faire. — Le Conseil trouve 
des inconvénients à cet abergement et des mauvaises consé- 
quences. D'ailleurs l'on croit d'avoir accordé à feu M. De la 
Tour tout ce qu'on pouvoit accorder, ce que l'on examinera. 

Outre que M. De Vuarens peut s'assurer que l'on n'accor- 
dera aucune permission de bâtir dans ce lieu là. 

19 

Manual du Conseil de Vevey, N° 1, p. 515. 
Séance du 20 avril 1722. 

M. le conseiller Miol a livré au nom de M. le capitaine de 
Vuarens, soit de M me son épouse, née De la Tour, pour restai 
des quinze pistolles d'or, promises pour la reconnoissance de 

1 Membres de la Commission désignés ci-dessus. 



152 MADAME DE WAKENS ET LE PAYS DE VAUD 

la bourgeoisie de la noble famille De la Tour, après les 200 fi. 
reçus à compte, Livres 88, 15: plus au lieu d'intérêt, de la 
bonne volonté de M. de Vuarens, un louis dor vieux, tiré à L. 
12. En tout : L. 100. 15. Dont] on donnera quittance au dit 
M. De Yuarens, dans laquelle sera jinscrit qu'il a livré géné- 
reusement le dit louis d'or. 

20 

Ma mai. dc Conseil de Lausanne. 

Séance du 26 septembre 112 1 '. 

Monsieur de Vuarrens nous ayant très humblement prié de 
luy permettre de demeurer à Vevay, pendant qui luy est ab- 
solument nécessaire d'y rester, toutefois en lui conservant 
les charges des 200 et 00, s'estant desporté de celle des ap- 
pellations, nous priant de ne point regarder la charge d'As- 
sesseur Ballifval qui luy a esté donnée, comme un obstacle à 
la conservation des charges qu'il possède dans ce public. Le 
tout examiné, pour plusieurs considérations, et sans que cela 
puisse tirer en aucune conséquence à l'advenir pour qui que 
ce soit, d'autant que nous n'entendons pas qu'on puisse pos- 
séder dans d'autres balliages des employs, et en posséder de 
celles de ce public en mesme temps. Nous accordons au dit M. de 
Vuarrens de demeurer pendant trois années à Yevey en luy 
conservant ses charges des 200 et 60, bien entendu qu'au 
bout de trois années ledit M. deYuarrens sera obligé de se 
présenter par devant nous en cas qu'il souhaitte de rester 
plus longtemps, et que lesmesmes raisons, qui nous ont porté 
à luy faire la faveur que nous luy accordons, subsistent tou- 
jours pour que nous puissions luy accorder une prolongation 
ou la luy refuser -. 

1 Dû à l'obligeance de M. Ernest Chavannes. Nous le remercions ici de sa 
complaisance à nous procurer les actes qu'il pense devoir nous être utiles. 

2 Une autre preuve de la faveur exceptionnelle dont M. de Warens jouissait 



DOCUMENTS 153 



21 

Manual du Conseil de Vevey, N° 2, p. 431. 
Séance du 7 décembre 1 724. 

S'est présenté M. Isaac De Vuarens De Loys (sic), assisté de 
M. le lieutenant-ballival de Lausanne De Bochat, son oncle, 
exposant que ses prédécesseurs ont eu l'honneur d'être du 
nombre des bourgeois de cette ville et offrant de prouver 
authentiquement la filiation de ces dits prédécesseurs, bour- 
geois de ce lieu, ils prient d'être reconnus et 1 la famille De 
Loys en cette qualité. 

Ce que considéré on a trouvé à propos de témoigner à ces 
Messieurs les égards et la considération que ce Corps a pour 
leur noble famille De Loys et qu'on est très disposé a leur 
faire plaisir et à leur agréer, dès qu'on aura reconnu la jus- 
tice de leur prétention. Ainsi on a établi une commission de 
six membres pour examiner les titres produits par ces dits 
Messieurs, aussi bien que nos vieux manuaux. Les seigneurs 
commis sont : MM. le banderet, juge Hugonin, lieutenant 
De la Fontaine, commandeur Miol, assesseur baillival Morier 
et M. Gignilliat, lesquels s'assembleront chez M. le banderet. 

à Lausanne et, en même temps, à Vevey, se trouve dans le procès-verbal de la 
séance du Conseil de Lausanne, du 1 er décembre 1724. A cette date, quoi- 
qu'il ne lit encore partie d'aucun des conseils veveysans, ceux-ci, contre tout 
usage, le désignèrent pour remplir une mission auprès de ses combourgeois. 
Lorsqu'il se présenta à MM. de Lausanne, ces derniers décidèrent que : ■ Mes- 
sieurs (le) Boursier et (le) Maisonneur feront honnêteté audit Monsieur de \ uar- 
rens pour marquer à Messieurs de Vevay l'estime que nous avons pour eux 
et au dit M. deVuarrens celuy que nous avons pour sa personne. 9 (Comm. de 
M. Ern. Chavannes.) 
1 Et est ici employé pour ainsi que. 



154 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

22 

Ma.nual du Conseil de Vevey. N° 2, p. 432. 
Séance du 8 décembre 1724. 

MM. les commis pour l'examen des titres produits par 
MM. De Bochat et De Yuarens, pour la preuve de leur bour- 
geoisie, ont fait leur rapport et ont dit qu'ils avoient examiné 
la descendance d'Artaud Loys, bourgeois inscrit sur nos Ma- 
nuaux en l'an 1454. et qu'il paroit, par les tittres produits, 
assez clairement que ces MM. les requérants et leur famille, 
présentement en cinq branches, descend du dit Artaud. Ce- 
pendant, comme cette affaire est importante pour cette bour- 
geoisie, ce Corps a trouvé à propos de prendre plus outre 
toutes les lumières possibles en feuilletant nos vieux ma- 
nuaux,au plutôt: c'est ce qui sera manifesté aux dits MM. les 
requérants, en leur témoignant qu'on est toujours disposé à 
avoir tous les égards que la justice et l'équité pourront per- 
mettre. Et après qu'on aura recherché et découvert tout ce 
qui se pourra trouver à ce sujet, on travaillera à terminer 
cette affaire le plus amiablement possible par moyen des 
arrangements et expédients, qu'on pourra proposer à l'égard 
des unes et des autres des branches de ditte famille, dans les- 
quelles on a lieu de faire diverses distinctions quant aux 
droits de jouir à l'avenir des privilèges de cette bourgeoisie. 

23 j 

Manual du Conseil de Vevey, N° 2, p. 447. 

Séance du 20 décembre 1724. 

Nous le Banderet, Commandeur et Conseil de la ville de 
Vevey, savoir faisons par les présentes que le 18 décembre 



DOCUMENTS 155 

1721, en conseil ordinaire, s'est présenté noble et généreux 
Sbastien-Isaac Loys, seigneur de Warens, assesseur balival 
de cette ville, citoyen et membre du conseil des 60 de la ville 
de Lausanne : Exposant qu'il auroit paru par devanl ce noble 
Corps le 7 e de ce mois avec noble et généreux Isaac Loys, 
seigneur de Bochat et lieutenant balival au dit Lausanne, 
lour demander au nom de leur famille que les droits qu'ils 
ont de bourgeoisie, dès le XIV e (? XV e ) siècle, dans cette ville 
soyent reconnus, se tondant sur l'inscription contenue dans le 
manual du Conseil à la datte du premier dimanche de Carême 
de l'an 1454, qui porte que Messire Artaud Loys a cottisé en 
qualité de bourgeois de Vevay, quoiqu'il demeurât à Lau- 
sanne, et duquel leur famille est descendue, comme il Ta 
prouvé par devant les six membres de ce Corps, qui ont été 
gommis pour cela. Et comme ce noble Corps lui a rapporté, 
pour s'édiffîer d'autant mieux, prendre de nouvelles informa- 
tions à ce sujet dans les manuaux et registres de la ville, il 
prie qu'il soit délibéré sur son exposition et que justice lui 
soit rendue en vertu de ses tittres, se déclarant ne paroître 
aujourd'hui que pour sa branche, assavoir lui et nobles 
George-Louis et Paul Loys, ses frères. — Ouy la ditte expo- 
sition et le rapport de MM. le banderet Du Four, juge Hugo- 
nin, lieutenant De la Fontaine, commandeur Miol, assesseur 
ballival Morier et conseiller Gignilliat, commis pour examiner 
les tittres produits par le dit seigneur de Warens, lesquels 
rapportent : Premièrement, que l'inscription indiquée par le 
dit noble requérant est bien telle qu'il le rapporte, savoir que 
n. Artauld Loys a contribué en qualité de bourgeois en 1454, 
pomme il a paru par le manual de cette datte, cotté A. fui. 
53: secondement, que la filiation du dit Artaud Loys, jusques 
au dit n. requérant, a été démontrée par des actes notariaux 
bien caractérisés, comme testaments, contrats de mariage et 
partages, qui prouvenl Légalement que du dit X. Artauld Loys 
pont descendus: nobles Etienne. Auhert. Catelin, Philippe, 



156 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

Jean-Philippe et Jean Loys, seigneur de Yillardin, père du dit 
requérant. 

Après ce rapport le dit corps du Conseil a fait toute l'at- 
tention convenable , premièrement aux droits et tittres pro- 
duits par le dit seigneur de AVarens, pour preuve de la bour- 
geoisie du susdit n. Artauld Loys et de la descendance d'i 
celuy ; secondement, on a considéré que par la recherche 
exacte faitte dans les manuaux de la ville en cette occasion, 
on n'a rien trouvé de contraire au droit du dit seigneur de 
AVarens; troisièmement, le dit Corps du Conseil faisant atten- 
tion au mérite personnel du dit n. requérant et aux bénéfi- 
cences, tant, de lui que de noble et vertueuse Françoise-Louise 
De la Tour, son épouse, notre ancienne bourgeoise, envers les 
pauvres de cette ville, le dit Corps embrasse avec plaisir l'oc- 
casion de leur donner des marques de l'estime particulière et 
de la considération qu'il a pour l'un et pour l'autre, en sorte que 
sans s'arrêter à diverses exceptions qu'il auroit pu apporter sur 
les raisons du dit n. requérant, comme l'insuffisance de la na- 
ture de son tittre et la prescription de son droit par le long es- 
pace de tems, qui s'est écoulé dès la cotisation du dit Artauld 
Loys, sans que dès lors ses descendants ayent en rien suffrage 
personnellement ni réellement. D'ailleurs l'ignorance où le dit 
n. requérant a été des dits droits pendant un si long terme, 
ce. qui pourroit induire des conséquences désavantageuses 
pour lui, et autres exceptions de cette nature. Le dit corps du 
Conseil, sans vouloir donc s'y arretter par les motifs précé- 
dents, a receu et reconnu le dit seigneur De Warens et les dits 
George-Louis et Paul Loys, ses frères, pour être bourgeois de 
cette ville, les reconnaissans et recevans par les présentes du 
nombre des vieux bourgeois d'icelle, pour jouir eux et leur 
postérité, en légitime descendance, de tous les privilèges, fran- 
chises et immunités delà ditte ville, comme les anciens bour- 
geois ont droit de jouir, sous condition que le dit n. requérant 
fera pour ce sujet une contribution convenable et qu'ils se 



DOCUMENTS 157 

soumettront à l'avenir, eux et les leurs, aux adstrictions, rei- 
glements et statuts de la ville, faits et à faire, comme les au- 
tres anciens bourgeois. 

Ce qui ayant été manifesté au dit noble seigneur DeWa- 
rens, il l'a accepté avec remerciments et s'est déclaré se re- 
lâcher dès à présent en faveur de ditte ville des quatre cents 
livres, intérêts et honoraires, qu'il a livré en 1716, lorsque, 
dans l'ignorance, de son droit, la bourgeoisie de ce lieu, qu'il 
demanda alors, lui fut accordée, ensorte qu'il tient quitte dès 
à présent la ditte ville de Vevey du droit qu'il prétendoil 
avoir de redemander cette somme. 

Ce Corps ayant remarqué avec plaisir la générosité et les 
bonnes dispositions du dit seigneur de Warens en faveur de 
ce public, corne il en a donné diverses preuves, a trouvé à 
propos de lui marquer sa sensibilité à cette occasion en l'éta- 
blissant, comme par les présentes ils l'établissent, membre 
du Conseil des Soixante, sous l'approbation du N. corps des 
Trente, lequel corps s'étant assemblé le 20 e du dit mois de 
décembre, a unanimement confirmé et ratifié le dit établis- 
sement. 

En foy de quoy un double des présentes a été expédié au 
dit n. seigneur de Vuarens, sous le sceau de la ditte ville, les 
susdits jours 18 e et 20 e décembre 1724. 

'24 

Manual du Conseil de Vevey, N° 3, p. 39. 

Séance du i er février 1725. 

Le sieur Elie Laffont, désirant de s'établir dans cette ville 
pour faire travailler en bas de soie et autres, demande 
d'estre receu gratieusement 1 et sous diverses conditions favo- 
rables, qu'il a proposé par la requeste qu'il produit. 

1 C'est-à-dire san9 exiger de lui les prestations que devaient payer les habi- 
tants non bourgeois. 



158 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

A esté délibéré d'agréer au dit sieur Laffont et de le favo- 
riser dans son établissement autant qu'il sera possible, vu 
qu'il peut en résulter un grand avantage à cette bourgeoisie ; 
ainsi on a établi une commission de MM. les conseillers Cha- 
tellain etGignilliat, qui, avec M. le commandeur, accompagne- 
ront le dit sieur Laffont pour chercher un logement qui con- 
vienne à ses manufactures, après quoy on déterminera toutes 
les conditions réciproques sous lesquelles on le recevra en 
ville. 

25 ; 

Manual du Conseil de Vevey, N° 3, p. 45. 
Séance du 5 février 1725. 

Les commis, de concert avec le sieur Laffon, trouvent que 
la maison de M. Fatio, de Genève, située au Bourg-franc, se- 
rait propre pour luy. Après diverses prétentions, il s'est enfin 
restreint à demander par essay pour une année l'entier louage 
de la maison qu'il prétend occuper, qui est d'environ cin- 
quante-cinq écus petits. Après quoy nos honorés Seigneurs 
de ce Conseil seront en pouvoir de continuer ou d'arranger 
mieux les choses, comme il leur conviendra. 

Délibéré que l'on peut bien agréer à la proposition du dit 
sieur Laffon, par essay d'une année, après quoy l'on verra ce 
qu'on trouvera à propos de faire à la suitte, et que M. le com- 
mandeur escrira à M. Fatio, de Genève, pour le dit prétendu 
louage, en lui faisant remarquer, selon son savoir faire ordi- 
naire, le dessein que l'on a dans cette rencontre. 

26 : 

Manual du Conseil de Vevey, N° i, p. 13. 

Séance du 21 mai 1725. 

Madame de Yuarrens ayant fait représenter au Conseil 
qu'elle seroit dans le dessein d'augmenter sa manifacture de 



DOCUMENTS 159 

bas (de soye) et de galette, en en établissant une pour des 
bas de laisne, et cela pour le plus grand avantage de cette 
bourgeoisie, en occupant diverses personnes oisives. Est re- 
quis qu'il plaise à ce noble Corps de voulloir luy accorder : 
que sa manifacture soit établie pour vingt ans à l'exclusion 
de tous autres ; que les ouvriers, qui travailleront à cette ma- 
nifacture, soyent exempts d'habitation 1 pour le dicl tems de 
vingt années. 

Délibéré qu'on luy accordera tout ce qu'est au pouvoir de 
ce Corps, avec remercîments de la continuation de ses entre- 
prises pour l'avantage du lieu. 

27 

Manual du Conseil de Yevey, N° i, p. 2ii, 245. 
Séance du 10 septembre lli'ô. 

M. le commandeur ayant représenté de la part de M me la 
conseillière De Yuarrens que ce noble Conseil s'étant jadis 
chargé de payer cent-dix livres, soit deux cents septante cinq 
florins par année, pour un louage de maison en faveur de la 
magnufacture de bas en soye et gallettes que le sieur Laffon, 
soit ses consorts, étoient dans le dessein d'établir dans cette 
ville, la ditte noble dame voyant que le dit établissement ne 
peut qu'estre utille dans ce lieu, a bien voulu gracieusement 
décharger le public de la ditte somme de deux cents septante 
cinq florins et soutenir en son propre ses frais, d'intention 
que ce noble Corps continuera de tollérer (après l'année ré- 
volue) tous les maîtres et ouvriers qui seront nécessaires 
pour l'utilité de la ditte manufacture, et les exemptera de 
payer aucune habitation" ni fabrique a , comme cela ;i\<>ii 
déjaz été promis au dit sieur Laffon, maître préposé dans la 

1 Impôt exigé des habitants non bourgeois. 

2 Travaux de ville à la charge des habitants. 



160 MADAME DE YVARENS ET LE PAYS DE VAUD 

ditte manufacture. Et qu'aucune autre ne pourra s'établir en 
ville à son préjudice pendant l'espace de vingt ans. 

Ouy ce que dessus, il a été délibéré que M. le commandeur 
ira complimenter la dite noble dame, de la part de ce noble 
Corps, de la générosité avec laquelle elle en agit à cet égard, 
dont on en gardera le souvenir, et qu'on lui accorde tout ce 
qu'elle a ci-dessus fait demander. M. le conseiller De Yuar- 
rens ayant déclaré qu'il authorisoit en la meilleure forme pos- 
sible la dame, son espouse, à tout ce que dessus par elle 
promis. 

28 

Manual du Conseil de Vevey, N° 3, p. 219. 
Séance du 11 septembre 1125. 

M. DeYuarrens s'estant cbaritablement chargé de son fdiol 
De Quervain dès il y a environ huict ans, demande à ce noble 
Corps de vouloir s'en charger jusqu'à ce qu'il soit en état 
d'estre mis dans un apprentissage, auquel tems il s'engage 
de luy faire apprendre un métier, à la décharge de notre Hô- 
pital. 

Sur ce délibéré : que M. le Commandeur aura soin de con- 
venir avec le régent Coulin pour la pension du dit de Quer- 
vain, soit avec un autre, où il trouvera à propos. 

29 1 

Manual du Conseil de la ville de Berne, N° 108, F. 177. 
Snmce du 12 août 1126. 

(Texte original en allemand.) 

De même doit être mise aussi en son lieu la lettre de 
Morges qui annonce simultanément le départ du roi de Sar- 
daigne pour Turin, le changement de religion de M me De Yua- 
rens et le pillage par cette dame de la maison de son mari, à 
Vevey. 



DOCUMENTS 161 

30 

Manual du Conseil de la ville de Berne, N° 108, f. 220. 
Séance du 19 août 1726. 

(Texte original en allemand.) 

Il n'a rien été décidé au sujet du rapport, fait par M. le 
bailli de Chillon l , que M me de Vuarens, née De la Tour, femme 
de l'assesseur baillival et conseiller Louys, seigneur de Vua- 
rens, a quitté il y a quelque temps Yevey pour se rendre à 
Evian et plus tard à Annecy, où elle abjura le protestantisme 
en embrassant la religion catholique. On attendra pour s'oc- 
cuper du cas que M. De Vuarens vienne personnellement por- 
ter plainte auprès de LL. EE. Cependant ce rapport devra être 
conservé dans la Chancellerie. 

31 

Manual du Conseil de Berne, N° 108, f. 21)7. 

Mandat du 29 août 1720 au Trésorier 
et aux Bannerets romands. 

(Texte original en allemand.) 

Messeigneurs, 
Il sera certainement parvenu à votre connaissance que 
M me De Vuarrens, née De la Tour, s'est enfuie de nos Etats 
et s'est convertie en Savoie à la religion papistique, que pour 
cette raison les lois du pays attribuent sa fortune au Souve- 
rain, surtout puisqu'elle n'a pas d'enfant, el que le fisc prend 
déjà des mesures dans ce sens. M. De Vuarens a cependant 
comparu au devant de LL. EE. et les a suppliées en toute 
humilité : 1° de bien vouloir suspendre les poursuites ordon- 

1 David Tschiffely était à cette époque bailli de Chillon el de Vevey. 

11 



162 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

nées par le procureur fiscal; 2° de lui céder le bien de sa 
femme encore existant, pour les motifs contenus dans sa re- 
quête et dans la lettre du bailli de Chillou. 

LL. EE. ont accordé la première de ces deux demandes. 
Quant à la seconde elles vous prient, Messeigneùrs, de vou- 
loir obligeamment vous charger de liquider l'actif avec le 
moins de frais possible, d'en faire dresser un inventaire 
exact, de même que des dettes et des créances existantes, 
enfin de leur présenter, avec cet inventaire, un préavis sur la 
supplication de M. de Vnarens. 

32 

MANUAL DE LA COUR BAILLIVALE DE Yk.YKY 

Séance du l<> septembre 1726. 



Le magnifique et très honoré Seigneur ballif Tschiffely, 
avec le noble et généreux Seigneur châtelain De Joffrey, en 
qualité de fiscal de la part de LL. EE., nos souverains Sei- 
gneurs, s'étans transportés à Chally pour prendre inventaire 
et faire taxe et évaluation des biens et effets de M me De Yua- 
rens, tant rière le Ghâtelard que Blonay, ensuitte des ordres 
que sa dite Seigneurie ballivale en a reçeu tout récemment, 
portans à y procéder avec toute la diligence possible. 

M. le châtelain Dubochet. agissant au nom et en qualité de 
procureur-fiscal du noble et généreux Seigneur ballif De Bon- 
dely, seigneur baron du dit Chattelard, ayant eu avis de ce 
que dessus ce mattin sur les monts du dit Chattelard, où il 
procédoit à l'exécution des ordres de Sa Grandeur l'illustre et 
puissant Seigneur Thrésaurier De Wattenville (suivant qu'il 
l'a asséuré), il seroit ensuitte des dits avis intervenu au dit 
Chally à midy. Lequel a protesté pour tout ce qui se pourroit 
faire en cette occasion qui put préiudicier aux droits du dit 
Seigneur baron , et a prié sa ditte magnifique Seigneurie de 









DOCUMENTS 163 

faire inscrire ses dites protestes pour les faire valoir ainsj 
que de droit. Et le dit noble et généreux Seigneur châtelain 
De Joffrey, en la qualité qu'il agit, a contreprotesté sur les 
dittes protestes, autant qu'il convient à la conservation des 
droits de LL. EE. 

33 

Archives de Loys. 

Etat de la fortune et des dettes de Madame de Warens, dressé 
par ordre de LL. EE. de Berne le 10 septembre 1126. 

Liste A. Etat de la fortune de Madame de Warens. 

(Malgré nos recherches nous n'avons su la trouver dans aucune 
des archives que nous avons consultées.) 

Liste B. Détail circonstancié des 1227 livres 5 sols 6 (limiers 
fournies par M . de Warens pour dettes, ducs parM me de Wa- 
rens avant son mariage et pendant qu'elle était en pensum 
chés M. Magny à Veveij, ou chés M me Crespin, à Lausanne. 

Tiré du livre de raison (de M. de Warens) et des parties 1 : 

Livre de raison. Fol. 1. 

Litres Sols Deniers 

Le 11 may 1713, pour M ,le de la Tour 
livré au sieur Boutau, cordonnier à Lau- 
sanne, une partie de 9 4 — 

Le dit jour, au S r Garcin. gantier à Lau- 
sanne, pour (i paires gans pour la ditte . 3 12 — 

Au sieur Martin pour la ditte, le 13 may. 37 'i 

Fol. 2. 

A M me Crespin, le 15 may, poursoudede 
Son compte jusqu'au 28 avril 1713 . . . 77 2 (> 

1 Partie signifie ici note de marchand. 



164 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

Litres Sols Deniers 

Plus à la ditte un louis d"or, promise sa 
nièce pour etreinnes par M. Magny. . . 11 10 — 

A M lle Lafon, le dit 15 may, une partie 
pour la ditte 71 3 — 

Fol. 0. 
A M lle Rapillard pour la ditte, le 28 avril 
1713, une partie 538 10 — 

Fol. 8. 

Le 2 octobre 1713, au sieur Auboin une, 
partie de 'i 12 — 

Le dit jour, à M lle Ghavannes pour deux 
mois et demi que M 1Ie de la Tour avait 
apris à cbauter d'elle, étant chés M me 

Crespin 7 

F<»l. i). 

Le 28 oct. Au sieur Lionel une partie de 
M lle de la Tour ± 26 

Le 3 oct. Au sieur Girard une partie 

pour la ditte 5 11 3 

Fol. 11. 

Le 'i e oct. A Boutau, cordonnier, une 
partie pour la ditte 10 8 — 

Le 5 e oct. Au sieur Coudougnan une 

partie pour la ditte 10 8 

Fol. 12. 

Le 5 dit. A la Séguin, tailleuse, une 

partie pour la ditte 28 18 — 

Fol. 23. 

A M me Crespin, pour 4 (5 ?) mois de pen- 
sion, du 28 avril au 22 sept. 1713 ... 60 15 — 

Pour un cbauffe-pied à M 1Ie Lafon, perdu 
par M lle de la Tour 3 — — 



DOCUMENTS 165 

Dues Sols tieoieri 

Fol. 27. 
Le S novembre. Au sieur Schell, tail- 
leur, une partie pour _U Ue de la Tour . . ~>:\ l() — 
Fol. 28. 
Le 14 novembre. Au sieur Chiron, une 
partie pour M lle de la Tour, étant chés 

M. Magny 7 11 3 

Fol. 28. 
Livré à M lle de la Tour pendant qu'elle 
estoit chez M me Crespin, du 20 e iiiny au 

12* sept. 1713 287 8 

Fol. 32. 
Le 22 juin 1714. Au sieur J.-J. Dumou- 
lin, une partie pour la dilte, estant chez 

M. Magny, de 7 1 :; 

Fol. 49. 
Le 11 juillet 1716, une partie pour la 

ditte à Durieu, faite en 1712 3 6 9 

Livres, 1227 5 6 

Lesquelles 1227 livres 5 sols 6 deniers, réduites en florins, 
ascendent à ia somme de 3068 florins. 

Liste C. Effets emportes par M me de Warens 
de la maison de M. son mary. 

En vaisselle d'argent. 

Deux grandes cuillères potagères. Quatre 
chandeliers. Deux paires mouchetés et 
porte-mouchètes. Une douzaine de cuil- 
liers, autant de fourchètes el autant de 
couteaux. 

Les quatre objets ci-présenl, comme se 
voit par le livre de raison de M. de \Ya- 



166 MADAME DE AVAREMS ET LE PAYS DE VAUD 

Florins Sols Piniin 

rens (fol. 5.), pèsent 159 onces, à 3 livres 
3 sols l'once, et ont coûté avec la façon 
635 livres, soit 1587 6 — 

Plus un sucrier, pesant 10 onces, 2 de- 
niers, à 3 livres 10 sols l'once, et coûte 
avec la façon, apert du même livre et 
folio 128 1 6 

Plus une poire d'argent, appert du dit 
folio 35 — — 

Une cuillier à olive, pesant 4 5 / 8 onces, 
à 3 livres 10 sols, coûte avec la façon, 
suivant la partie du sieur Giscard ... 50 6 — 

Un couteau avec la cuillier et la four- 
chète d'argent doré, pesant ï*/ 8 onces, à 
5 livres l'once, y compris la dorure et la 
façon 56 3 - 

Non:. — La valeur de cet article et de 
quelques autres n'étant pas marquée dans 
le livre de raison de M. de Warens, ni 
constatée par des parties d'orfèvres, M. de 
Warens, pour pouvoir indiquer de bonne 
t'iiy la ditte valeur, a consulté le sieur Gis- 
card, orfèvre, qui sur la description que 
M. de Warens lui a faite des dites pièces 
d'argenterie, les a estimées comme elles 
sont ici. 

Un bougeoir pesant 4 onces à 3 livres 
3 sols, et la façon 7 livres, en tout ... 49 — — 

Deux salières pesant 8 onces à 3 livres 
3 sols, et la façon 7 livres, en tout ... 80 6 — 

Un moutardier pesant suivant la partie 
du dit sieur Giscard 9 % onces, à 3 livres 
10 sols l'once, montant avec la façon . . 107 3 — 



DOCUMENTS 1<>7 

Florins Sols Deniers 

Une poivrière pesant 7 l / A onces et coû- 
tant avec la façon, suivant la letre du sieur 
Molière 78 ll> 

Trois caffetières, une de dix-huit lasses 
pesant 32 onces à 3 livres 3 sols et avant 
coûté 23 livres de façon, apert de la partie 
du sieur Molière 309 (> — 

Note. — M. deWarens a fourni pour 
cela une galère d'argent et plusieurs au- 
tres pièces qui luy apartenoient. 

Une autre des dittes caffetières, de douze 
tasses pesant 24 Va onces d'argent de 3 
livres 10 sols, et montant avec la façon, 
apert de la partie du dit sieur Giscard. . 213 7 (5 

La troisième pesant 9 3 / 10 onces d'argent 
fin de 3 livres 10 sols l'once, qui, avec la 
façon et l'argent et la façon d'une têtière 
d'argent fin, pesant 9 onces, le tout sui- 
vant la partie du sieur Molière, monte. . 214 10 b' 

Une escuelle avec son couvercle d'ar- 
gent doré pesant douze onces, qu'on né 
met icy qu'à 3 L. 15 s., y compris la fa- 
çon, l'escuelle étant un peu vieille . . . 112 6 — 

Deux douzaines cuilliers à café, à la ré- 
serve de trois qui sont restées. Une des 
deux douzaines pesoit 4 onces et demi et 
coutoit avec la façon 20 L. 18 s. Apert du 
livre de raison, fol. 3. On passe icy pour 
les neuf autres cuilliers 13 L. 3 s. 3 den., 
ainsy en tout 36 L. 11 s. (i d 91 .'i — 

Plus une montre d'or à double hoete, 
ayant coulé a Londres avec la chaîne d'or 
en 1724, L. 400 1000 



168 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

Florins Soit lenitra 

Une canne avec un pommeau d'or très 
propre, avec le chiffre de M. de Warens, 
ayant coûté à Londres en 1724, L. 120. . 300 — — 

Une paire de boutons d'or ayant coûté .150 — — 

Un étuy d'argent aux armes de la mère 
de M. de Warens, pouvant valoir ... 22 6 - 

Deux tabatières d'argent dont l'une 
avoit coûté huit escus blancs et demi et 
l'autre neuf, en tout 131 3 — 

Diverses pièces d'or curieuses, prove- 
nant de M. de Warens, et valant pour le 
moins 20 louis d'or 560 - — 

Le Dictionnaire deBayle, qui avoit coûté 
à M. de Warens 225 — 

Divers autres livres quon ne tire pas ici. 

Une boëte à portrait d'argent, valant . 30 — — 

Plus, Madame de Warens a emporté deux 
douzaines de tasses de porcelaine du Japon, 
avec leurs jattes , ayant pour le moins 
coûté 100 — — 

Un autre vase du Japon qui avoit coûté 30 — 

Un cabaret très propre de la Chine 
coûtant 37 6 — 

Un chauderon et garniture à thé de cui- 
vre de Hollande, coûtant 45 — — 

Deux étuys fort propres, l'un de nacre 
de perles, garni d'argent, avec les instru- 
ments nécessaires à un etuy de mathéma- 
tiques portatif, ayant coûté à Londres en 
1724 120 — — 

Un autre etuy plus grand, couvert de 

chagrin 75 — — 

Un lit, c'est à dire matelat, coissin, deux 



DOCUMENTS 169 

Norias Suit Ciaitrt 

couvertes et un couvrepied garni de duvet 
de cygne, le tout fait depuis le mariage et 
valant au moins 230 — 

Le dessus de deux très beaux fauteuils 
de tapisserie et des garnitures aussi de 
tapisserie pour douze chaises à dossier, 
valant pour le moins 300 — — 

Une toilette de vernis des Indes, avec 
un beau miroir et tout l'assortiment, coû- 
tant 125 — — 

Plusieurs toilettes fort propres, une 
d'une toile d'argent doublée d'un taffetas 
cerise, garnie d'un point d'Espagne et 
d'une frange d'or, coûtant plus de . . . 625 — — 

Une autre, d'une étoffe de Turquie pon- 
ceau, avec nue frange d'argent, valant 
pour le moins 300 — — 

Une autre, d'une étoffe à fleurs d'or, 
avec une dentelle de même, valant plus de 125 — — 

Une grande toilette blanche à embouti 
de Marseille, avec une frange de fil noué. 100 — — 

M me de Warens a aussi emporté en vais- 
selle, pour faire son ménage à Evian, une 
douzaine d'assiètes, six plats de diffé- 
rentes grandeurs et deux soucoupes, le 
tout valant au moins 75 — — 

Tout le plus beau linge, tant de lit que 
de table, et qui devoit estre en grande 
quantité, M me de Warens en faisant des 

provisions toutes les années Lesquels 

articles en les mettant à proportion beau- 
coup moins haut que le linge taxé de l'in- 
ventaire, valent pour le moins .... 1250 — — 



170 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

Florins Sols Deniers 

Plus deux pièces d'étoffes entières, re- 
venant à plus de L. 200 500 — — 



Total, 9622 11 — 

Outre cela M me deWarens a emporté toutes ses bagues, 
coulants, pendants d'oreilles et autres joyaux provenant de 
M. de Warens. 

Tous ses habits et robes, dont elle avoit fait quelques uns 
avant son départ de Vevay. Généralement toutes ses nippes et 
linges et bien d'autres choses qui manquent. 

Et a laissé plusieurs parties de marchands à acquitter. 

Liste D. Sommes que M. de Warens <t fournit'* tant pour l'aug- 
mentation que pour la bonification des fond* de M me de 
Warens. 

flerlos Sols Deniers 

A la maison de Ye\r\ : 

Le 5 octobre 1713 payé à Jean Narbel, 
prix fait pour une cheminée à la sale, 14 

escus blancs 105 — — 

Apert du livre de raison de M. de Warens 
(fol. 20). 

Le 13 juin 1716 au sieur Pais pour un 
fourneau au poêle d'en haut, 16 escus 
blancs (fol. 37) 120 — — 

Fait un petit galetas en 1715, qui a 
coûté 46 livres 6 sols 6 deniers (fol. 41) .115 9 9 

En 1719 fait une chambre à vin, qui a 
coûté L. 168 (fol. 71) 420 — — 

Sans y comprendre les aix qui, aussi 
bien que ceux du plancher de la grange, 
proviennent des aix que M. de Warens à 
eu à Chastel pour sa portion d'une créance 
fort avanturée. 









DOCUMENTS 1 - 1 

Florins Soit Deniers 

Le 13 février 1720 à maître Abraham 
fiiatty pour journées pour le plancher de 
la grange L. 10 et pour une crèche L. 4 
(fol. 73) :'»:; — — 

En 1720 fait un puits dans le pressoir 
de Vevay, qui a coûté 119 L. o sols 
(fol. 72) 298 1 6 

Par un mémoire de M me de Warens il 
paroit que les deux cheminées des deux 
cabinets ont coûté en matériaux et mas- 
sonnerie 39 escus blancs 290 3 — 

Le lo mars 1722 au sieur Barbey, selon 
sa partie, pour le boisage du cabinet de 
M. de Warens IIS 3 — 

En octobre 1724 à maître Galamoz pour 
la portion de M me de Warens de la mu- 
raille mitoyenne avec M. Champel, qu'il a 
falu rétablir après l'accident du feu, apert 
de sa partie 72 

En 1726 a maître Paul Richard, apert 
de sa partie, pour ouvrage fait tant dans 
la grande chambre que dans la sale, 
88 L. 4 s 220 6 — 

En 1726 à maître Stall, serrurier, pour 
fermente et ouvrage fait à la sale, trois 
cent vingt huit batz 82 

En 1724 à maître Abraham Statty, 
apert de sa partie, pour avoir t'ait la 
grande porte de la cour, une porte de 
chêne au jardin, posé une grande panne 
au toit et fait un grenier, matériaux et 
façon 105 — — 

Outre diverses autres réparations avanl 



172 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

Florins ! - Denier 

et après l'accident du feu, ayant falu re- 
ferrer une partie des portes, racommoder 
les fenêtres, réparer les toits, etc. qu'on 
ne porte pas en compte. 

M. de Warens a aussi fait faire quel- 
ques murailles à la maison et au jardin 
et une petite chambre carronnée. ou sont 
les lieux secrets, et un plancher sur vallée 
qui y va. Mais comme il n'en a pas les 
parties des ouvriers, ni marqué sur son 
livre les fraix faits pour tout cela, il se 
borne à dire qu'il croit de bonne foy qu'il 
ne luy en a pas coûté moins de .... 500 — — 

Plus en mars 1726 il a payé à maître 
Calamoz, apert de sa partie, pour une co- 
lisse de 25 toises faite à la vigne de S 1 
Martin, avec une muraille de trois pieds 
de haut, outre une muraille neuve et quel- 
ques autres réparations ici non comprises. 108 — — 

Pour les maisons et fonds rière Ghailly : 

M. de Warens à payé à M. Guilliard de 
Noville pour un acquis de M me de Warens 
d'un morcel pré et jardin, rière Chailly, 
lieu dit en Prey. en clos dans le pré de la 
ditte dame, pour la somme capitale de fl. 
850, 40 fl. de vins, 107 fl. 3 s. pour le laod 
et 7 fl. 6 s. pour l'émolument de l'acte, 
apert par acte du 10 novembre 1722 . . 1044 9 — 

Au syndic de Blonay, pour la passation 
à records du pré de Cour et Utins, apert 
d'acte du 17* nov. 171o 150 — — 

En 1718 et 1719 pour la construction 
d'une grange au pré de Barri! sur les 



DOCUMENTS 173 

Florins Soit Deolirs 

monts de Monstrueux, apert du livre de 

raison de M. deWarens, fol. 65. . . . 2100 — — 

En 1719, à maître Zacharie, masson, 
apert au même folio, pour un portail et 
muraille au bas de la vigne du Crest . . 'te 6 — 

En 1720, pour les matériaux et la façon 
d'une cheminée et d'un potager, fait à la 
maison de Chailly, comte fait de la partie 
d'Adam Fargue, masson 115 — — 

Suivant une convention faite en 1721 
avec George Moury, vigneron, et Cochard, 
masson, pour des murailles à la vigne de 
la Piauliausaz, M. de Warens a payé, sans 
y comprendre */ 2 pot de vin rouge, par toise 100 — — 

Gomme on a passé le pré de Sempsales, 
rière Fribourg, dans les biens fonds de 
M me de Warens, on doit tenir comte à 
M. de Warens de ce qu'il luy a coûté pour 
les subhastations, revestitures, lauds, émo- 
lument d'acte du dit pré et pour l'exemter 
des printées, ce que M. peut attester lui 
avoir coûté pour le moins 150 — — 

Plus pour les frais du procès soutenu 
par M. de Warens au sujet de l'égayement 
des prez de Chailly, appert de la procédure, 
dans laquelle il y a eu des témoins enten- 
dus, deux comparoissances baillivales, etc. 1 150 — — 

Plus pour ouvrage neuf de charpenterie 
fait à la maison de Chailly de M me de Wa- 
rens, apert la taxe des experts .... 2'to — 



Total, 6680 

1 C'est à ce procès que se rapportent Doc. 6 et 9. 



174 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE YAUD 

Liste E. Dettes dues par M me de Warens avant son mariage 
et arijuitées par M. de Warens. 

Florins Sois Deolen 

II paroit par le livre de raison de M. de 
Warens. fol. 1, 2, 6, 8. 9, 11. 12, 20, 23, 27, 
28, 32, 49 et par les parties produites que 
M. de Warens a acquitté pour la dite'dame. 
tant pour pension que pour parties faites, 
pendant près de deux ans qu'elle a de- 
meuré chés M me Crespin, à Lausanne, et 
chés M. Magny, à Vevay, la somme de L. 
1227, 5 sols, 6 den.. t'.iisant en florins. . 3068 — — 

20 mars 1714. Au sieur Pierre Vincent, 
de Chailly, tuteur de Claude Blanc, pour 
un acquis fail par les tuteurs de M me de 
Warens d'une pièce de terre au Basset, du 
capital de 20 escus petits et 18 fl. 9 sols, 
tant pour vins qu'émoluments d'actes et 
laods, apert du livre de raison fol. 75 et 
de l'acte d'acquis 118 9 — 

6 e juillet 1711. Au sieur Jean-Pierre 
Vincent pour un acquis fait de luy par 
M. de la Tour, au Basset, fol. 75, du dit 
livre de raison, en capital 75 — — 

M. île Warens a payé à la décharge de 
M. Magny, en acquittement de ce qui luy 
étoit 'dû par M me de Warens, comme se 
voit tant par le soude du compte de tu- 
telle de M. Magny, que par le livre de 
raison de M. de Warens, fol. 76. ... 701 11 — 

Il a encor livré au dit M. Magny, tant 
pour soude final du dit compte que pour 
reste de son salaire de tuteur, y compris 



DOCUMENTS 17.") 

Florins Soit Deniers 

une petite honnêteté qu'on a trouvé à 
propos de luy faire, apert du même fol. 
du livre de raison 382 :; — 

4 janvier 1718, fol. 10 du livre de rai- 
son, payé au sieur syndic du Châtelard 
pour un legs fait par feu M. Gabriel de 

la Tour, aux pauvres de la commune . . 50 — — 

5 septembre 1719. À M. le conseiller 
Charrière pour paiement d'une cédule de 

feu .M. delà Tour, appert de quittance. .86 8 8 

A MM. du Conseil de Yevay pour soude 
de la reconnoissance de bourgeoisie de 
MM. de la Tour, dont le père de M me de 
Warens étoit chargé, L. 101. 5 sols, apert 
dé quitance 253 1 6 

27 octobre 1724. A M. Magny, comme 
tuteur de M lle Ployard, le soucie d'une letre 
de rente due à M me Davel, sa grand-mère, 
par le père de M me de Warens, montant en 

capital à la somme de 1262 6 — 

Ouittance au pied de la ditte letre. 

6 mars 172o. D'ordre du susdit M. Char- 
rière à M. le conseiller Gignilliat pour la 
portion de M me de Warens d'un legs, fait à 

l'hôpital de Cossonay par une grand'tante 12 — — 



Total, 60 10 :; — 

Autres sommes dues à M. de Warens : 

Qu'ila rencontré avec l'hoiriede la Tour. 
Boil M me Dulon, leur mère, 11. 112, 'i sols 
dont la ditte hoirie avoit droit sur la letre 
de rente contre les Perrins de Sempsales, 
apert par traité du 17 may 1715. . . . 142 4 — 



176 MADAME DE "WARENS ET LE PAYS DE VAUT) 

Fliriai Sol! Dcaiers 

24 octobre 1724. Il a payé à M me de 
Joffrey une cédule, à elle faite par M me de 
Warens de L. 500, appert de la ditte cé- 
dule , 1250 — — 

Plus une partie de la D elle Coin du 1 er 
mars 1725 pour diverses choses fournies 
par M me de Warens à M lle de Chayres, apert 
de la ditte partie L. 85, 7 sols, 6 den. . . 213 5 6 

Plus M me de Warens a encore fourni à 
la ditte D elle de Chayres * une robe de per- 
sienne et un habit de Toscane, montant 
les deux à L. 72, comme se voit par la 
partie de M lle Eustache et la confession de 
la tailleuse Lavanchy 180 — — 

Sans préjudice des autres articles que 
l'on pourra découvrir. 

Plus il parait par le livre de raison de 
M me de Warens qu'elle a fourni à ses ne- 
veux de la Tour, d'un côté L. 460 cl de 
l'autre L. 126, 12 1466 6 — 

Plus, par une letre de l'aîné de la Tour 
du 9 août 1726, il paroit qu'elle lui a fait 
toucher en juillet 1725 dix louis d'or, soit 272 1 6 

Outre les sommes marquées ci-devant. 
comme fournies par M me de Warens aux 
dits MM. de la Tour, il paroit par son livre 
de raison, qu'elle leur en avoit fourni 
d'autres précédemment, qu'elle n'a pas 
marquées, outre leur entretien de toutes 
choses et celuy de M Ile leur sœur dans la 
maison de M. de Warens pendant plusieurs 
années. M lle de la Tour y étant depuis dix 

1 Petite-fille de M. d'Yvonand. 



DOCUMENTS 177 

Florin! Sols Denier 

ans. Ce que M. de Warens ne voulut 
point répéter des dits MM. de la Tour, 
il est juste qu'il s'en rembourse sur les 
biens de M me de Warens, et veut bien se 
borner pour tout cela à mille francs . . 2500 — — 



Total. 6024 S — 



D'ailleurs le même livre de raison de M me de Warens jus- 
tifie qu'elle retirait les revenus de M. son mari, qui a cru et 
dû croire qu'elle les employoit à payer les emplettes et au- 
tres dépenses de la maison. Cependant comme depuis son 
évasion on a fourni à M. de Warens plusieurs parties, qui se 
montent à environ mille livres, sans celles qu'il ignore en- 
core, il supplie LL. EE. d'y avoir égard dans les dédomma- 
gements qu'elles trouvent équitables de luy accorder sur les 
biens de sa ditte femme ; d'autant plus qu'elle l'a engagé à 
contracter des dettes considérables qu'il supporte en son 
propre. 

Liste F. Prétentions de M. de Warens contre M me son épouse, 
concernant la fabrique de bas qu'elle avoît établie à Vevay 
pour son compte particulier avec le sieur Elie Lafl'on, le 
26 avril 1724*, continuée en société avec M. le conseiller 
Miol pur traitté du 13 mai 1725, lequel s'en est déporté de 
gré à gré en novembre, dite année, et ensuite avec le sieur 
Suint- André par traitté du 13 avril 1726. 

Premièrement M. de Warens s'est cédulé 
en son propre le 4 mars 1725 auprès de 
M me la veuve de feu M. le ministre Du Mur 
pour la somme de six-cents livres, parce 

1 II faut lire ici 1725, au lieu de 17 u 2i, comme on Le voil par une autre 

mention à la fin de cette même liste, mention confirmée par les Maïuiaux du 
Conseil. 

12 



178 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

Florins toit Deniers 

qu'elle ne voulut pas présenter la ditte 
somme, que sur le billet propre de M. de 
Warens, qui ateste avoir fait cet emprunt 
uniquement pour la dite fabrique et avoir 
laissé parvenir l'entière somme empruntée 
à M me de Warens, qui l'a reçue des mains 

de M me la capitaine Dufour 1500 — — 

Intérêts depuis le dit jour 4 e mars 1725. 

Plus M. de Warens a fourni de son 
propre argent, pour la même fabrique, les 
sommes suivantes, comme apert de son 
livre de raison, fol. 66 : 

Savoir : en mars. . 1721» L. 493, soit, 1232 6 — 

eu avril. . . 1724 L. 922, » 2305' — — 
en décembre 1724 L. 300, » 750 — — 
en février. . 1726 L. 800, » 2000 — — 

M me de Warens a fait faire au printemps 
dernier une galerie de communication de 
sa maison à celle de la fabrique, un esca- 
lier, un couvert de tuiles, la ditte galerie 
fermée d'aix, avec des portes neifves, ce 
qui a coûté à M. de Warens passé 200 L. 
et luy est inutile aujourd'hui .... 500 — — 



Total, 8287 6 — 

Outre cela M me de Warens a engagé son 
mari d'acheter en avril 1725 une maison 
pour la ditte fabrique, qui, avec les répa- 
rations qu'il a fa lu faire pour la rendre 
propre à cet usage, coûte 7500 — — 

Ce qui est beaucoup plus qu'on ne sau- 
roit la vendre aujourd'huy. 

1 La même faute que ci-devant est à relever ici. C'est de mars, avril et 
décembre 1725 qu'il s'agit. 



DOCUMENTS L79 

Et comme M. de Warens n'avoit point de pari à la ditte 

fabrique, M me de Warens avoit promis de luy tenir compte 
annuellement de cinquante-cinq escus blancs pour le loyer 
de la ditte maison, à commencer dès le 1 er ina\ 17^.>, auquel 
tems le sieur Elie Lafon y est entré. M. de Warens demande 
la ditte rente jusques à ce qu'il ait vendu ou loué la ditte 
maison. 

Et il supplie LL. EE. d'avoir égard à ce que la ditte manu- 
facture luy a été à charge par le bois, huile, lumières, lits 
pour les ouvriers et autres choses, qu'on a prises cbés luy 
pour l'usage de la ditte fabrique et qui monteroient considé- 
rablement, si on pouvoit en fournir un compte exactement 
détaillé. 

M 

Manual de la cour or justice de Vevey ( 172()-I72il». i>. 1. 
Séance </n 11 septembre 1726. 

Monsieur le Cbàtelain a représenté, qu'étanl attentif aux 
droits de cette Chambre, il avoit pris la liberté de demander 
à notre très honoré Seigneur Ballif sur quel fondement il 
avoit réglé la manière de prendre l'inventaire et l'estimation 
des biens et effects de Madame De Vuarens, née De la Tour, 
puisque ce fait étoit naturellement du ressort de ce tribunal. 
Surquoy sa magnifique Seigneurie ballivale aiant bien voulu 
l'édifier, lui avoit dit que c'étoit en conséquence des ordres 
déterminés de LL. EE. qu'il y procède avec son secrétaire 
ballival, sous l'assistance du dit seigneur châtelain comme 
fiscal, y emploiant deux justiciers de celle ville pour la taxe 
des biens et effects, qui y existent, et le même oombre de 
justiciers des autres jurisdictions où il y a des biens. El cela 
à cause (pie la dite Dame a embrassé la religion catholique 
conduite qui a l'ail écheoir ses biens au lise suivant nu 
arrêt souverain de 17:2.'!. Adjoutanl que pour tout ce qu'il 



180 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

écherra de faire à la suite, à l'occasion des dits biens, et où 
LL. EE. n'ordonneront pas la manière de procéder, Sa Sei- 
gneurie l'a asseuré que ce Curps jouira de son droit, puisque 
la dite Dame en relevoit, d'autant qu'elle n'étoit pas dame de 
jurisdiction l dans ce balliage. Ce Corps a remercié M. Je 
Châtelain de son attention à ses intérêts, avec ordre d'inscrire 
son présent rapport. 

35 

Mamai. nr Conseil de Vevey, N° \. i\ 141. 
Séance du 2 décembre ll'JH. 

Antoine Servet, de Vigand, Vivarais, demande à s'établir 
à Vevey comme manifacturier en bas de soie. — Accordé. Ce 
noble Corps verroit de bon œil qu'il s'entende avec M. le 
conseiller de Vuarens qui est chargé de sept métiers pour la 
ditte vocation. Le dit Servet a dit qu'il feroit son possible 
tant pour l'achat de quelques uns des dits métiers, mais aussi 
pour le louage de sa maison. 

36 

Manual du Conseil de Ykvey. N° \, p. 144. 
Séance du 5 décembre 1726. 

Sur les représentations de M. le conseiller de Warens contre 
la réception accordée lundi dernier au sieur Anthoine Servet 
pour establir des métiers de bas; exposant que cette récep- 
tion est contraire à l'octroy accordé à M me de Warens le 
10 septembre 1725, a esté délibéré de suspendre la réception 
du dit Cervet jusqu'à ce que LL. EE., nos souverains sei- 
gneurs, ayent prononcé sur la liquidation des biens de M me de 
Warens; après quoi, si la manufacture ne reprend passestra- 

1 Les personnes qui possédaient une juridiction seigneuriale ressortissaient 
directement de la cour baillivale. 



DOCUMENTS 181 

vaux, ce Corps prendra des mesures là dessus, envisageant 
que cet octroy ue peut pas subsister sans l'activité de la ma- 
nufacture. — Le dit M. deWarens ayant demandé copie de ce 
qui le concerne et terme jusques à Lundi pour se déclarer là 
dessus. Gela lui a esté accordé et, eu cas d'acceptation, devra 
rendre la copie des lettres d'opposition qu'il a fait notlifier au 
prédit Cervet, pour estre mises à néant et censées non ave- 
nues. 

37 

Manual du consf.il de Vevey. N° '\, p. 145. 

Séance du 9 décembre 1726. 

M. deYuarrens, en conséquence du tenue qu'il a demandé 
jeudi dernier sur la délibération, passée sur ses représenta- 
tions, au sujet de la réception accordée aujourd'hui huit jours 
au sieur Anthoine Cervet, déclare qu'il consent à ce que 
toutes les difficultés survenues au sujet de l'octroy, qui a esté 
cy fait a M me de Yuarens, soyent sursises. Délibéré qu'on ac- 
cepte la susdite déclaration, d'intention qu'il remettra présen- 
tement la copie du mandat d'opposition qu'il a fait nottifier 
au dit Cervet. Surquoy ledit M. deYuarrens a encore déclaré 
que d'autant que la réception" du dit Cervet est suspendue, il 
suspend aussi l'effet de son dit mandat jusqu'à ce que LL. EE. 
a vent sentence. A quoy remis. 

38 

Archives de Loys. Copie de la main de .M. de Warens 

Mémoire présenté par M. de Warens mi seig T Baillifde Vevay, 
touchant la liste de ses prétentions , notées E., dans l'inven- 
taire pris des effets de .)/""' de Warens en septembre 1726. 

Le sieur deWarens prie très humblement Sa magnifique 
Seigneurie Baillivale de remarquer que dans l'inventaire pris 
par ordre de LL. EE., nos Souverains Seigneurs, des effets de 



182 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

M me de Warens, il y a une erreur à son préjudice, page 17 
du dit inventaire, dans l'article des prétentions produites par 
ledit sieur de Warens, troisième (quatrième?) liste marquée 
E., intitulée : «: Liste des dettes dues par M me de Warens avant 
le mariage et acquittées par le dit M. de Warens, » et que le dit 
inventaire ne fait monter qu'à six mille-vingt quatre fl. cinq 
sols. L'original de la ditte liste, produit par M. de Warens, est 
composé de deux articles dont l'un revient à six mille-dix fl. 
trois sols, et le second à six mille vingt quatre fl. cinq sols, 
de sorte que ces deux sommes ascendent à douze mille trente 
quatre fl. huit sols, au lieu de six mille vingt quatre fl. cinq 
sols que porte l'inventaire. M. le Secrétaire baillival ayant 
par inadvertance marqué seulement la dernière somme sans 
faire mention de la première. Ainsi le dit sieur de Warens 
supplie sa Seigneurie baillivale de vouloir bien avoir la bonté 
d'en faire une nottc pour que cet article puisse être redressé. 

39 

Archives cantonales yaudoises. Correspondance iîaillivale, 

Vevey, I, p. 63. Extrait du Manual de la chambre 

des Bannerets du Pays de Yaud 

Rapport à LL. EE. sur la question : V a t-il lieu de faire 
tomber en commise les biens deM me deVuarens ou de laisser 
à son mari ce qui restera de sa succession, dettes déduites. 

Berne, le 21 décembre 1726*. 

(Texte original en allemand.) 

Illustres et souverains Seigneurs. 
Sous date du 29 août dernier, Messeigneurs le Trésorier et 
les Bannerets ont fait connaître à Vos Excellences que M me de 

1 Cet acte, comme tous ceux que nous avons tirés des Archives cantonales, 
nous a été indiqué par M. l'archiviste Aymon de Crousaz. Nous lui exprimons 
notre gratitude pour ses précieuses communications. 



DOCUMENTS 183 

Vuarens, née Delà Tour. de Vevey, était partie pour l;i Sa- 
voie où elle avait embrassé la religion papistique. En réponse 
à cet avis, ils ont reçu non seulement l'assurance que la re- 
quête de M. de Vuarens était bien parvenue au souverain, 
mais aussi l'ordre de soumettre à un sérieux examen la sup- 
plication qui fait l'objet de cette requête : celle de céder au 
pétitionnaire les biens qui restent de la fortune de sa femme. 
Dans ce but ils devaient faire dresser un inventaire exact de 
Tavoir personnel de la déserteuse, avec indication de ses 
dettes et de ses créances, pour le présenter à VV. EE., ac- 
compagné d'un rapport sur ce qu'ils croyaient opportun de 
décider à cette occasion. Messeigneurs ont pris soin de s'en- 
tourer des informations les plus précises. Ils ont chargé le 
bailli de Chillon de faire taxer par des experts-jurés tous les 
biens-fonds de M me de Vuarens, à Vevey comme dans la ba- 
ronnie du Chàtelard, et d'ajouter aux procès verbaux de ces 
taxes l'inventaire détaillé de sa succession mobiliaire, passif 
comme actif compris, ordonné par le même arrêt. Aussitôl 
l'enquête terminée ils ont pu calculer à l'aide de documents 
réunis de divers côtés, que la fortune de cette dame, défalca- 
tion faite des hypothèques et des biens dont M me de la Tour, 
née Flavard, possède l'usufruit viager, en vertu du testament 
de son mari, ne monte pas au delà de 12 278 Livres. Si donc 
l'on devoit encore admettre, comme cela semble naturel, la 
plupart des prétentions pécuniaires, bien fondées, que M. De 
Vuarens l'ait valoir contre sa femme, tanl à cause de la fa- 
brique de bas qu'elle avoit établie à Vevey, qu'à cause des 
effets qu'elle lui a emporté lors de son départ pour la Savoie, 
celles-ci absorberoient en toul cas celte somme et même 
selon toute apparence, la dépasseroient de beaucoup. En 
outre il peut se présenter des frais assez considérables el des 
lenteurs de procédure déplaisantes. C'est pourquoi Messei- 
gneurs, bien qu'ils n'ignorent pas que le droit de confisquer 
les biens de M me de Vuarens appartient, de par la loi, sans 



184 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

conteste à l'Etat, puisque cette dame n'a pas d'enfant, croient 
devoir proposer à Y Y. EE., en ce cas particulier, par égard 
aussi pour la situation digne de pitié où se trouve M. de Yua- 
rens, de renoncer exceptionnellement à la confiscation en fa- 
veur de ce dernier et de lui laisser ainsi, comme une conso- 
lation du chagrin qui l'accable, le peu de la fortune de sa 
femme, qu'il a encore en mains, afin de l'employer au paye- 
ment des dettes qu'elle avait contractées. Ils recommandent 
en conséquence le suppliant à la générosité du souverain. 
Pour ce qui a trait en revanche au domaine du Passet l et 
aux autres biens, dont M me De la Tour a la jouissance via- 
gère, mais qui sont aussi la propriété de M me de Yuarens, 
Messeigneurs sont d'avis, sans préjuger l'arrêt que prendront 
Y Y. EE., de renvoyer la décision en temps convenable 2 . Fait 
le 21 décembre 1 726 3 . 

Chancellerie de la Trésorerie romande à Berne. 

1 Basset. 

2 Après le décès de M me de la Tour. 

3 La prononciation de LL. EE., du 26 décembre 1726, existe aux Archives 
cantonales bernoises, Manual du Conseil de Berne, N* 110, p. 157. Cette pro- 
nonciation, en allemand comme le préavis ci-dessus, n'est en grande partie 
qu'une répétition presque textuelle de ce dernier. Nous nous bornerons donc 
à n'en donner qu'un court résumé. Le Sénat de Berne y établit d'abord que 
les biens de M me de Warens sont légalement devenus la propriété de l'Etat 
depuis son changement de religion, mais qu'ayant égard à la situation affli- 
geante dans laquelle M. île Warens est plongé, par suite des dettes que sa 
femme a faites, il décide de lui en faire cession, à l'exception de «eux dont 
M me de la Tour a encore la jouissance. Il devra satisfaire autant que possible 
avec ces biens les créanciers de la fugitive « au nombre desquels celle-ci ne 
devra aucunement être comprise. » Pour ce qui concerne le douaire de M me de 
la Tour, LL. EE. renvoient toute résolution jusqu'après la mort de l'usufruitière. 



DOCUMENTS 1 s.", 

40 

Manual nu Conseil de Yevey. \° \. 
Séance du 9 janvier 1727. 

Le sieur Anthoine Cervel s'étant représenté au Conseil 
pour obtenir la concession, M. de Vuarrens finit par déclarer 
que, s'il plaisoit à ce noble Corps de le gracier du laud de 
la maison qu'il a acquis pour établir la ditte manufacture, 
il renonceroit au dit octroy et rendroit l'acte de concession. 
On le luy accorde et il rend l'acte, de sorte que Cervet peut 
obtenir la concession. 

41 

Archives de Loys. 
Manual du Consistoire suprême XVII, 585. 

Acte consistorial du 24 février l'-JT. 

Nous le Juge et Assesseurs du Suprême Consistoire de la 
ville de Berne, scavoir faisons par ces présentes comme 
que noble Sebastien-Isaac De Loys, seigneur de Warens, nous 
auroient fait produire des certificats authentiques que Fran- 
çoise-Louise de La Tour, son épouse, l'auroit malicieusement 
déserté et abjuré nostre sainte Religion, concluant d'est ic à 
ce sujet divorcié d'avec elle : Partant et en considération dos 
attestations légales à nous produites, nous avons enlevé, an- 
nulions et enlevons par ces présentes le lien do maria'ge qu'il 
avoit avec la dite de La Tour, avec adjudications des despends 
qu'il a souffert à ce sujet et de toutes ses autres légitimes 
prétensions, lui permettans d'ailleurs la liberté de se rema- 
rier à qui bon lui semblera. En foy de quoy avons appose 
nostre sceau accoutumé. Doné ce 24 février 17^7. 
Sceau 'lu Consistoire.) 



186 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

42 

Archives cantonales vaudoises. Correspondance baillivàle, 
Vevey, I, p. 7o. Extrait du Manual de la Chambre des 
Bannerets du Pays de Vaud, a Berne. 

Notification de V arrêt de LL. EE. terminant le procès 
entre M. de Rovérea et M. de Vuarens. 

Berne, 1 er avril il 21 . 

(Texte original en allemand.) 

Mandat à Messeigneurs le Trésorier et les Bannerets 
du Pays de Vaud. 

Très honorés Seigneurs. 
Leurs Excellences ont été mises au fait, par votre préavis, 
du différend survenu entre M. de Bovéréa, tuteur des enfants 
de feu M. Jean-Baptiste de la Tour, le plus jeune, d'une part, 
et M. De Vuarens, d'autre part, au sujet des biens dont 
M. Jean-Baptiste De la Tour, le plus âgé, avait laissé l'usu- 
fruit à sa veuve Marie Flavard, mais dont la propriété est à 
sa fille Louise-Françoise De la Tour, aujourd'hui absente du 
pays, pour être après elle substituée à d"autres héritiers, en 
vertu du testament paternel. — Elles ordonnent à ce sujet; 
que Marie Flavard doit garder l'usufruit de ces biens ; qu'en 
un mot l'arrêt prononcé par Elles en décembre dernier res- 
tera en vigueur et sera confirmé par la présente sentence. 
Les frais seront mis par égales portions à la charge des deux, 
parties. De quoi, Très honorés Seigneurs, vous recevez avis. 
Fait le 1 er avril 1717. 

Chancellerie de Berne. 

(Adresse). Au secrétariat de la Trésorerie romande. 



DOCUMENTS 187 

43 

Archives de Loys, s. n. 
Compte de rente de la seigneurie de Vuarens. 

du 28 mars 1728. 

Il sera dû à M. Sébastien-Isaac De Loys par M. le major 
Bergier pour l'acquis de la terre de Vuarens, tant en capital 
que pour vins, la somme de Livres 27 350 — 

On payera comme suit : 

A Messieurs de la ville d'Yverdon, à la 
décharge de M. De Loys une lettre de 
rente du capital de » 10 000 

Rate d'intérêts dès le 19 e avril 1727 . » Ï53 •> 

Par une remise par le dit M. De Loys 
faite d'une lettre de rente qu'il devoit à 
à M. Bergier, capital » oOOO — 

Rate dès le 17 janvier 1728 . ... » ïl ltf 

Il luy livrera comptant dès que l'acte 
sera approuvé par LL. EE » 5854 19 

Plus il lui paiera à Pâques 1721) avec 

intérêts » (5000 — 

Total, 27 350 - 

Plus M. Bergier devra payer à LL. EE., soit aux seigneurs 
portionnaires aux laods des fiefs nobles, à forme du billet 
fait à ce sujet en argent comptant, ici. Livres 4812 II S 

Plus par remise à M. De Crousaz. . » 60'i — 

Total, 5416 11 8 

Quoyque l'acte d'acquis, qui a été stipulé par intérim par 
M. le commissaire Gignilliat, cejourd'huy vingt-huitième mars 
mil sept cent vingt et huit, porte quittance à la pari de 



188 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

M. De Warens en ma faveur, si est que le dit acte a bien été 
corroboré sur le pied proposé, je payerai selon l'état établi 
cî-dessus. À Lausanne le dit jour. 

Signé : 
B ERG 1ER. 

44 

Manual du Conseil de Vevey, N° 4, f. 501. 
Séance du 29 mars il 28. 

M. Miol a remis ici en Conseil trois billets de feu M. Sal- 
vage, dont deux sont dus par M. le conseiller De Yuarrens et 
l'autre par l'hoirie de feu M. Jean-Baptiste De la Tour ', les- 
quels billets ascendent à 3000 florins de capital. Lesquels 
billets ont été remis entre les mains de M. le commandeur 
Chàtéllain, ce noble Corps ayant veu qu'il n'y a aucune seurté 
dans les dits billets et que l'on a appris que M. De Yuarrens, 
débiteur des dits billets, sera peut estre absent pour quelque 
tems 2 . L'on a ordonné à M. le commandeur d'escrire au dit 
M. De Yuarrens que l'on prétend qu'il donne des seurtés 
ou qu'il paye. Toutefois après qu'il aura conféré là dessus 
avec MM. de la Tour, 3 intéressés au fait pour un quart. 

1 II s'agit ici de la veuve et des enfants de J.-B. de la Tour, cmisiii de M" 18 de 
Warens. 

2 M. Miol, persuadé que M. de Warens n'avait pas quitté le pays, consentit 
à le cautionner pour ces billets pendant son absence, qu'il supposait devoir 
être d'assez courte durée. Lorsqu'il apprit de source certaine son départ clan- 
destin pour l'étranger, il prit peur et chercha à retirer sa signature. Mais la 
ville déclara qu'elle s'en prendrait à lui en cas de non-paiement. 

3 Le Conseil de la Tour de Peilz, dont le territoire formait le quart de la pa- 
roisse de Vevey. C'était au fonds des pauvres de cette paroisse que M. John 
Salvage, un Anglais décédé à Vevey, avait légué ces trois billets par disposi- 
tion testamentaire du 16 décembre 1724. 



DOCUMENTS 189 

45 

Manual du Conseil de Vevey, N° ï, p. 505. 
Séance du 2 avril 1728. 

Décidé de prier M. le châtelain de Joffrey d'appeler Pierre, 
valet de M. de Vuarrens 4 pour lui deffendre délaisser sortir ni 
disperser aucune chose de ce qu'il peut encore avoir dans 
sa maison. 

46 

Manual du Conseil de Vevey, N° 4, p. 507. 
Séance du 5 avril 1728. 

M. le commandeur a esté chargé d'estre attentif par rap- 
port aux billets de l'héritage de M. Salvage, contre M. De 
Vuarens, si quelcun de ses autres créanciers agissayent, affin 
d'agir aussi en même tems de concert, toutefois avec MM. de 
la Tour, intéressés au fait pour un quart... On priera le curial 
d'avertir le commandeur des lettres que d'autres créanciers 
pourroyent obtenir. 

47 

Manual du Conseil de Vevey, N° i, p. 508. 
Séance du 5 avril 1728, après-midi. 

Le conseil, apprenant qu'il y a des créanciers de M. De 
Vuarens qui instenl contre luy, charge le commandeur de lui 
faire écrire des lettres de citation devant la justice. 

4 Pierre Fruschy, <\r Gessenay. On le retrouve encore i Vevey le 12 mars 
17 u j:t. A cette Haïr il est cité devant la cour de justice de celte ville pour une 

querelle avec Pierre Porte. (Man.5, fol. 208.) 



190 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE YAUD 

48 

Manual de la Cour de Justice de Yevey 1728. f. 176 y. 
Séance du 7 avril 1728. 

M. le châtelain a représenté que plusieurs créanciers de 
M. le conseiller De Yuarens étants recouru hier à luy pour luy 
demander de mettre ses effects en seurté, puisque l'on publie 
qu'il a quitté le Pays et qu'ils aprennent que d'autres créan- 
ciers ont procuré des saisies à Lausanne sur des effects dudit 
M. De Yuarens, ce qu'ils pourroient faire de même qu'eux, 
mais qu'ils ne croient pas ce procédé légal, il se seroit vu 
obligé d'aller avec le curial mètre les sceaux sur les effects 
les plus précieux de la maison d'icy et de prendre inventaire 
de ceux qui ont été laissés pour l'usage entre les mains de 
ses domestiques, faisant remplir actuellement le vin blanc et 
rouge qu'il y a dans les caves pour le mètre aussy en seurté; 
qu'il echet de délibérer là-dessus et de voir ce qu'il yauroit à 
faire plus outre pour le coup. 

Après avoir approuvé ces précautions, l'on a trouvé que 
M. le châtelain doit requérir M. le juge de Lausanne de ne 
point permettre de saisies ni d'autres poursuites et instances, 
mais de faire en sorte que les effects que M. De Yuarens peut 
avoir à Lausanne soient conservés de même que les autres en 
faveur de qui il écherra de droit; lesquelles précautions l'on 
croit suffisantes pour le coup. Et suivant ce qu'il conviendra 
l'on délibérera de nouveau plus outre. 

49 

Manual de la Cour de Justice de Yevey, 1728, f. 183 v. 

Séance du 13 avril \728. 

M. le Châtelain a convoqué cette assemblée extraordinaire 
pour représenter ce qui suit à cette noble justice. 



DOCUMENTS [',)[ 

[o Q ue j|me j a capitaine Seigneux, de Lausanne, et 
M lle Gravier sa sœur, demeurant dans cette ville, allèrent le 
requérir hier derechef de leur accorder les réquisitoires pour 
les lettres de gagement et saisies de ce que M. le major Ber- 
gier, de Lausanne, doit à M. De Vuarens pour le reste du 
prix de sa terre. Les dites lettres accordées par le juge de 
Lausanne en datte du sixième du courant. 

Item les sieurs Mammejean, P re Chevallier et Gossellin du 
dit Lausanne, pour des lettres de gagement sur la maison et 
les autres fonds de Lutry, par lettres du châtelain du dit 
lieu, dattées du jour de hier. Mais qu'il leur a refusé les dits 
réquisitoires, fondé sur la délibération de cette justice de mer- 
credy dernier. MM. du Conseil de cette ville et Mons. l'ancien 
commandeur Miol l'aiant d'ailleurs requis en confirmation de 
leurs instances de mardi dernier et de celle des autres créan- 
ciers, qui parurent avec eux, de ne point accorder les dits 
réquisitoires, ni permettre d'autres saisies et instances, puis- 
que la justice est censée saisie des effects de M. de Vuarens 
depuis huict jours, outre qu'il est juste que ne venant pas lui- 
même satisfaire ses créanciers, chacun d'eux soit paie dans 
son rang et datte du provenant de ses biens et effects par une 
discution soit liquidation diceux. Qu'ainsi il échet de con- 
noitre sur la nécessité de la ditte discution et de voir ce qu'il 
y a à faire d'ailleurs à ce sujet. 

La noble Justice aiant fait attention au concours et instan- 
ces des dits créanciers et considéré aussi les prétendues sai- 
sies des uns et les oppositions des autres sur icelles, remar- 
quant d'ailleurs les circonstances de l'absence de M. le 
conseiller de Vuarens et qu'il ne marque point le lien d'où il 
écrit une lettre à son valet, dattée du V' du courant, par la- 
quelle il lui aprend que son absence sera pins longue qu'il 
l'avoit crû et lui ordonne de retirer de ses débiteurs ce qn'ils 
lui doivent et de vendre son vin en gros et *n\ détail. Adjou- 
lant qu'il doit s'opposer à son nom aux instances que quel- 



192 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

qu'un de ses créanciers pourraient faire contre lui, soit sur ses 
biens, par subhastation ou autrement, etc. Considérant aussi 
que MM. ses parents, qui ont été avertis des instances et dé- 
marches des créanciers, ne se mettent point en mouvement 
pour les arrêter, il a été trouvé et connu qu'il y a nécessité 
de mettre les biens en vente et discution, soit liquidation, 
pour payer par ce moien ses créanciers légitimes, dans leur 
rang et datte, au cas que (comme il s"est absenté) il ne vienne 
pas leur répondre et donner satisfaction dans le terme de six 
semaines, ainsi qu'il y sera sommé par les lettres qu'on trou- 
vera à propos de lui faire signifier dès aujourdhuy, par affi- 
che à la porte de sa maison dans cette ville. De laquelle né- 
cessité l'on expédiera acte, pour en faire exhibition à notre 
très honnoré seigneur Ballif, et impetrer cette discution con- 
formément à la première luy du Goutumier, f° 561. Toutefois 
sous la condition du dit terme de six semaines, M. le justicier 
Courvoisier ayant été chargé d'aller aujuurd'huy à Ghillon, 
obtenir la dite impétration. 

De plus, il a été trouvé nécessaire de faire mettre sous les 
sceaux les effects qu'il y peut avoir à Lausanne, à Lutry et à 
Chally, comme aussi d'y empêcher toutes sortes de saisies ou 
autres instances, afin que les biens et effects soient conservés en 
faveur de qui il écherra de droit. Le dit sieur Courvoisier aiant 
été chargé avec moi Curial, de nous rendre dès demain dans 
les dits trois endroits à ce sujet, comme aussi de faire faire 
deffence à Mons. le major Bergier 1 , de Lausanne, et à tels au- 
tres débiteurs de Mons. De Yuarens qu'ils pourroient décou- 
vrir, de ne rien paier que par authorité ou connoissance de 
cette noble Justice, soit par le consentement des créanciers 
intéressés. 

2° Mons. le châtelain a encore raporté qu'il a eu la précau- 
tion de faire promettreentre ses mains au valet de M. De Vua- 

1 M. Bergier venait d'acheter la seigneurie deVuarens. 



DOCUMENTS 193 

rens 1 de ne rien recouvrer, ni vendre du vin ou autres etïects 
de son chef, puisque le tout doit être conservé jusqu'à ce que 
l'on voie si son maitre viendra dans le dit terme de six se- 
maines pour arrêter ses créanciers ou non. 

50 

Manual de la cour de la chatellenie de Yevey. F. 187 V. 

Séance du il avril 1728. 

M. le conseiller Courvoisier a fait rapport d'avoir obtenu 
mardi dernier de notre Seigneur ballif le mandat d'impétra- 
tion de la discussion soit liquidation des biens de M. De Vua- 
rens, sa Seigneurie ballivale avant voulu préserver dans 
icelui la liberté aux créanciers de demander l'accélération du 
terme de six semaines qu'on lui a donné pour venir répondre 
à ses créanciers. — Et que mercredi il est allé , avec moi 
curial, à Lutry et à Lausanne faire défences à ceux qui peuvent 
être débiteurs à M. De Vuarens de ne paier à qui que ce soit 
que sous l'authorité de cette noble Justice, à peine d*en ré- 
pondre, comme aussi pour manifester à MM. les Juges des 
dits lieux le dit mandat d'impétration. Ayant promis de n'y 
contrevenir par aucun octroy de poursuites, etc. — Item que 
hier ils sont allés mettre les sceaux à Chally aiant pris les 
clés de la maison, qu'il a remis présentement à M. le chàte_ 
lain, y aiant apris qu'Abram Delacour. de Ghanlin, doil à 
M. De Vuarens une lettre de rente, avec quelques intérêts d'i- 
celle. — Item, que moi curial ai écrit jeudy à M. D'Echichens, 
sur Morges, au sujet d'une lettre de renthe, de 500 livres en 
capital que l'on a dit a Lausanne qu'il devoir a M. De Vua- 
rens. Lequel vient de me répondre dans ce moment qu'il doil 
bien 500 livres, soit 1250 florins en capital, ne sachanl si 
c'est par lettre de renthe ou obligation. 

1 <',!■ valet était Pierre Friischy, voy. Doc. 45. 

13 



194 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

51 

MANUAL DE LA COUR DE LA CHATELLENIE DEYEVEY, F. 193. 

Séance du 24 avril 1728. 

M. le châtelain a l'ait rapport d'avoir parlé à notre Sei- 
gneur ballif, ensuitte de la délibération de mercredi dernier 
et qu'il a fait ses protestes au nom de ce Corps pour tout ce 
qui pourroit être fait contre les loixet au préjudice des droits 
tant de ce Corps que des créanciers de M. De Warens, sur les- 
quelles protestes sa Seigneurie ballivale a fait inscrire ses 
contreprotestes, l'instance en cour ballivale de M. Jaubert au 
nom du magnifique Seigneur Tiller, gouverneur de Konigs- 
felden, n'ayant pas été suivie à cause des dittes protestes. 

52 

M.VM'AL DE LA COUR DE LA CHATELLENIE DE VeVEY. 
F. 193 V. 

Séance du 26 avril 1128. 

M. notre châtelain a communiqué le mandat que Monsei- 
gneur le ballif lui a adressé le 24 du courant à l'instance de 
M. le collonel De Tavel l , du Conseil souverain de Berne, aux 
fins d'aporter certaine explication en sa faveur dans le man- 
dat d impétration du décret des biens de M. De Vuarens, insi- 
nuant conséquemment à M. le châtelain de donner lieu à la 
continuation de la barre faitte par le dit seigneur de Tavel 
sur M. le major Berger, de Lausanne, au plus ample du man- 
dat. — L'on a trouvé que le Seigneur châtelain peut repré- 
senter là dessus à notre Seigneur Ballif que ce noble Corps de 
justice étant nanti et saisi des biens et effets de M. De Vua- 

1 Etienne-Siffismond de Tavel. 



DOCUMENTS 195 

rens, conformément aux lois et à l'usage, pour être discutés 
par les voyes ordinaires, sa Seigneurie ballivale ne peut pas 
y toucher et donner atteinte ni déroger au droit et ressorl de 
la noble Justice et dépendances. Qu'ainsi il le prie de révo- 
quer le dit mandat en laissant tout ce qui concerne les biens 
et le décret de M. DeYuarens se traitter et régir par M. le 
châtelain et cette noble justice, selon leur devoir et office. Ce 
dont sa Seigneurie ballivale pourra rendre sachant M. le col- 
lonel De Tavel. Et en cas qu'elle refuse M. le châtellain et 
la Justice dans la liberté de leur droit et fonctions, l'on se 
verra obligé de prendre d'autres mesures. 

53 

Manual de la Cour de la chatellenie de Vevey, f. lili. 
Séance du 1 er mai 172s. 

M. le châtelain a représenté qu'ayant a pris que Monsei- 
gneur le ballif avait reçu hier une lettre de LL. EE. des su- 
prêmes appellations, sur les informations que sa Seigneurie 
ballivale a faites à LL. EE. du Sénat, du 20 e du courant, aux 
fins d'attirer en cour ballivale la discution des biens de M. le 
conseiller de Yuarens, si elle a lieu, il en avoit demandé com- 
munication à sa Seigneurie ballivale. La traduction des 
quelles lettres il produit par lesquelles parroissenl que LL. 
EE. de la suprême chambre croient, sur les dites informa- 
tions de sa Seigneurie ballivale, que cette discution est du 
ressort de la chambre ballivale. Ce qui n'étant pas el sa 
Seigneurie ballivale en aiant saisi ce noble Corps de justice 
conformément aux loys, comme est dit cy-devant, il avoit 
cru a propos do représenter d'avance par la poste d'hier les 
faits à Leur Grandeur, en attendant une représentation plus 
ample de ce Noble Corps, donl l'honneur es! intéressé dans 
cette affaire plus que l'intérêt. — L'on a remercié M. le chà 



196 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

telain de son attention à cette affaire et l'on a trouvé à propos 
de faire une représentation convenable à LL. EE. là dessus; 
en aiant chargé moi, curial, si je vai à Berne la semaine pro- 
chaine pour d'autres affaires, comme je le crois. 

54 

Manual de la Cour de la chatellenie de Vevey 
F. lï)6 v. 

Séance du 10 mai 1728. 

Cette assemblée ayant été convoquée au sujet de la lettre 
que M. le conseiller Grenier, curial de scéans, présentement 
à Berne, a addressé au noble Seigneur châtelain de cette 
ville, concernant la discution impétrée de M. De Yuarens. — 
Lecture de dite lettre ayant été faite , il a été délibéré que 
comme ce Corps a donné charge et procure raisonnable à ce 
sujet au dit sieur Grenier le noble seigneur châtelain est prié 
et s'est chargé d'écrire par l'ordinaire de demain au dit sieur 
Grenier, de représenter et maintenir l'honneur et l'intérêt de 
ce Corps à ce sujet, en vertu de la dite procure à luy conférée 
pour ce fait. 

55 

Manual de la coin de la chatellenie de Vevey 
f. 199 v. 

Séance du 29 mai 1 728. 

Suivant la lettre que M. le conseiller Grenier a écrite à 
M. le châtelain au sujet de la discution impétrée des biens de 
M. De Yuarens, par laquelle lettre le dit M. Grenier fait sentir 
les difficultés qu'il y auroit à faire révoquer l'arrêt de LL. 
EE. à ce sujet présentement. — Délibéré que, comme M. les 
parents ont pris la dite liquidation en mains par laquelle ils 



DOCUMENTS 197 

pourraient éviter la discution des biens du dit M. De Vuarens, 
il est inutilede prendre pour le coup des précautions jusqu'à 
ce que l'on sache de quel côté la chose tournera, mais que 
pourtant l'on ne perdra pas cela de vue pour qu'en cas de 
discution ce noble Corps puisse faire ses représentations à 
LL. EE. pour estre maintenus au bénéfice de ses droits et 
privilèges. 

56 

Manual du Conseil de Vevey, N° 4, p. 573. 
Séance du 15 juillet 1728. 

M. le conseiller Gignilliat produit une lettre de M. de Vua- 
rens, présentement en Angleterre, par laquelle il prie qu'on 
ne remplisse pas sa charge de conseiller en luy marquant 
qu'il escrira clans peu luy-même à nos honorés seigneurs du 
Conseil pour les prier de cela. Il a esté délibéré que l'on at- 
tendra la lettre de M. de Vuarens, après quoi l'on verra quel- 
les mesures l'on prendra là dessus. 

57 

Manual du Conseil de Vevey, N° 4, i>. GOi. 
Séance du 28 août 1728. 

Sur la lettre que M. de Vuarens a adressé à ce noble Corps, 
datée du 22 juillet de Brentenod-Inesse 1 , par laquelle il de- 
mande excuse de ce qu'il s'en est allé sans demander aucun 
congé, priant de conserver son poste, voulanl venir fonction- 
ner sitôt que l'arrangement de ses affaires dans cette ville 
sera fait. Délibéré d'attendre. 

1 Brentwood in Essex. 



198 MADAME DE YVARENS ET LE PAYS DE VAUD 

58 

Archives de Yevey. Registre d'inféodations, coté I. 

Assujetissemeni à fief en faveur des seigneurs de Blonay contre 
les nobles et généreux Daniel De Loys et Charles-Guillaume 
De Loys, agissant au nom de la noble famille De Loys, de 
Lausanne, reçu et expédié en parchemin, signé Grenier. 

30 septembre 1728. 

Comme ainsy soit que les nobles et généreux Daniel De 
Loys, seigneur de Mides, conseiller de la ville de Lausanne et 
capitaine de fusilliers et Charles-Guillaume De Loys, seigneur 
de Bochat, professeur en droit et recteur de la vénérable Aca- 
démie dudit Lausanne, agissant en qualité de commis de la 
noble famille De Loys, autorisée par LL. EE. pour disposer 
et vendre les biens et effects de n. et gén. Isaac-Sbastian De 
Loys, cy devant seigneur de Yuarrens , conseiller de cette 
ville, leur parent, se soyent engagés cy devant et avant le 
neuvième juillet dernier, d'assujettir à fief et directe seigneu- 
rie en faveur de la noble et très honnorée Dame de Blonay, 
les trois morcels cy après spécifiés, sans que l'acte de cette 
assujection ave put être rédigé par écrit jusqu'à ce jourd'huy 
trentième septembre mille sept cent vint et huict. Que par 
devant le curial sous signé, et en présence des témoins sous 
nommés, se sont en personnes constitués et etablys les dits 
nobles conseiller De Mides et recteur De Bochat, lesquels, sa- 
chants et bien avisés en leur dites qualités, ont assujetti à fief 
et directe seigneurie en faveur de la dite noble Dame De 
Blonay, au nom de laquelle a été présent et acceptant noble 
et généreux Phillippe de Blonay, son fils aine, assavoir les 
trois morcels ci après limittés, situés rière Blonay, tenus et 
réputtés de franc alaud, 1° un demi fossorier de vigne au 
Croniolley, 2° un fossorier aux Utins (cette vigne est limitée 



DOCUMENTS 199 

par une vigne procédante de M. DeVuarrens et auparavant 
de noble Jean-Baptiste De la Tour), deux fossoriers et demi 
en Champ Rover. 

Lesquels ayant été estimés cinq cent quarante fl. les trois, 
les dits nobles conseillers De Mides et recteur de Bocbat 
confessent avoir receu par encontre le prix convenu de cette 
assujection, dont ils quittent la ditte noble Dame De Blonaj 
et les siens à perpétuité par les présentes, se dévestissant et 
investissant la dite noble Dame, autant que besoin en peut 
être, de la directe seigneurie avec un denier de censé imposé 
sur chaque morcel pour marque d'icelle, lesquelles censés 
devront être payées annuellement sur chaqun jour et terme 
de S 1 Martin par le n. et gén. Yincent-Sigismond De Joffrey, 
lieutenant baillival et châtelain de cette ville, qui a acquis ce 
jourd'huy les dits morcelsdes dits nobles De Mides et De Bo- 

chat, sous la charge et condition de pareille assujection • 

Ainsy faict et passé à Yevay sous les promesses d'agréement, 
renonciations et autres clauses requises en présence de noble 
Frederich, baron de Bondely et du Chattelard, bourgeois de 
Berne, et d'honnête Gabriel Balmat, bourgeois de la Tour de 
Peilz, témoins. 

59 

Manual du Conseil de Vevey, N° i, i>. <> : ! •"> 
Séance du 7 octobre 1728. 

Messieurs le Commandeur et Conseiller Grenier se sont dé- 
chargés de 221 livres 14 sols 8 deniers, mis dans la caisse de 
la ville, qu'ils ont receus au nom de la Ville do Mess, do Mide 
et de Bochat pour soude de six cents Imitante sept Livres 
douze sols que se monte le laud réglé avec eux, que M. de 
Vuarens doit à la ville pour les fonds de jadis M mc son épouse, 

1 C'est pour tirer un prix plus élevé de ces fonds de terre que MM. de 
Middcs et de Bochat les avaient d'abord assujettis à flef, puis vendus. 



200 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

scavoir de la maison et grange d'icy et d'encore quatre poses 
de vigne et pré, rière Blonay, après une remise de quatre 
cents soixante et cinq Livres 17 sols quatre deniers qu'ils ont 
faite sur M. le Commandeur, qui doit par conséquent quattre 
mille six cents Livres, y compris les quatre mille cent trente 
quattre Livres 2 sols 8 deniers qu'ils ont déjà remis sur luy 
pour le paiement de trois créances. Et quant aux cinq autres 
créances qu'ils doivent encor l'on les sollicitera à ce paye- 
ment. Et quant au laud des fonds de rière Montreux, consis- 
tant en un seytour de pré avec une grange, lieu dit au Basset 
et demi seytour de pré au Chevallier et autres articles qu'il y 
pourroit avoir, ils n'ont pas été payés, parce qu'il faut conve- 
nir de certains préalables avec M. le baron du Chatelard. 

60 

Archives de Loys 

4 novembre 1728. 

Monsieur Sébastien-Isaac De Loys étant dès hier de retour 
d'un voyage qu'il a fait dans les pays étrangers depuis la fin 
du mois de mars dernier et ayant appris que pendant son ab- 
sence les créanciers qu'il avoit dans ce pays ont donné lieu à 
une liquidation de ses biens, qui a été faite parle ministère de 
Messieurs Daniel et Charles-Guillaume De Loys, commis à ces 
fins par Messieurs ses autres parents, ensuite de la permis- 
sion qu'ils en ont eu de l'illustre chambre des suprêmes ap- 
pellations, ressortissantes du Pays de Vaud, à Berne, il est 
ainsi que ce jourd'huy quatrième novembre mille sept cent 
vingt et huit, les dits sieurs Daniel et Charles-Guillaume De 
Loys étant à Wllierens 1 avec le dit sieur Sebastien-Isaac De 
Loys et à sa réquisition pour luy rendre compte de l'état où 
sont ses affaires, par rapport à la dite liquidation, qui n'est 

1 Vullierens. 



DOCUMENTS 204 

pas encore tout à fait finie, on l'a informé: 1° des ventes qui 
ont été faites de ses meubles et immeubles et de l'application 
qu'on a fait des deniers, qui en sont provenus, pour payer les 
dits créanciers : 2° de ce qu'il y a encore à payer et enfin de 
ce qu'on suppose à vue de pays qu'il rentrera de clair et de 
liquide des dits biens, après toute dette payée. Ensorte qu'a- 
près mure délibération et examen le dit sieur Sekistien-Isaac 
De Loys a approuvé et, en tant que de besoin, ratifié dites 
ventes, telles qu'elles ont été faites, de même que l'applica- 
tion des deniers qui en sont provenus, et a prié les dits sieurs 
Daniel et Charles-Guillaume De Loys de vouloir conduire la 
dite liquidation à sa perfection. Et d'autant que l'état de ses 
affaires l'appelle de nouveau dans les pays étrangers, où il se 
dispose de retourner incessamment, ne pouvant attendre la 
fin de ditte liquidation, que d'ailleurs les dépenses qu'il a été 
obligé de faire dans son dernier voyage ont à peu près épuisé 
le viatique qu'il avoit pris avec luy et qu'il ne peut rien faire 
ni entreprendre sans avoir de nouvelles ressources, il a exi^é 
des dits sieurs Daniel et Charles-Guillaume De Loys de luy 
remetre en valeur ou en nature ce qu'ils estiment qui peut 
rester de clair et de liquide de ses biens, après toute dette 
payée. En conséquence de quoy, ils luy ont présentement 
remis un billet à son ordre de la somme de deux-mille francs 
sur M. le major Bergier, soit M. Jean-François Grand, de Lau- 
sanne, son charge ayant, payable à Pâques mille sept cent 
vingt et neuf, à tant moins du prix de la terre de Warens, 
vendue au dit sieur Bergier par acte du vingt huitième mars 
dernier. 

Plus ils luy ont encor remis un billel payable a ordre, 
comme le précédent, sur eux mêmes à la susdite qualité, de 
la somme de sept cents francs, payable an I er juin mille sept 
cents vingt et neuf. Plus ils luy ont encore remis les créances 
et papiers de son hoirie qui restent en nature, suivant !>• bor- 
dereau qui en a été fait aujourd'hui. 



202 MADAME DE YVARENS ET LE PAYS DE YAUD 

Et au moyen des dites remises le dit sieur Sebastien-Isaac 
De Loys promet d'en imputer la valeur dans le compte que 
les dits sieurs Daniel et Charles-Guillaume De Loys luy ren- 
dront de leur administration, soit à ceux qui seront établis 
de sa part pour recevoir et clorre le dit compte. D'intention 
que si contre espérance il ne restoit pas entre leurs mains 
suffisamment de quoy payer toutes ses dettes, qu'il leur en 
procurera les moyens efficaces, sur le premier avis qui luy 
en sera donné. 

Et par contre s'il y a des reliquats ou du surabondant 
entre les mains des dits sieurs administrateurs, ils le tien- 
dront de même à sa disposition et seront obligés de le livrer 
sur ses assignations et à ses ordres. Ainsi fait et passé à 
double au dit Wllierens en présence des témoins soubsignés, 
les parties susnommées ayant réciproquement promis obser- 
ver le contenu des présentes, chacun pour ce qui le concerne, 
sous toute due obligation de biens, renonciations et autres 
clauses requises, le dit jour quatrième novembre mille sept 
cent vingt-huit. 

Sebastien-Isaac De Loys. De Mides. G. de Loys. 

Gomme témoin me trouvant à Vullierens. 

signé au dit lieu ce 4 sept, (sic) 1728. E. Boive. 

S. Sandoz, aussi comme témoin demeurant àYverdon. 

(Au dessous, d'une écriture postérieure.) Ceci n'a plus lieu 
après les comptes que M. De Mides m'a rendus et la procure 
que je luy ai donnée pour régir mes affaires pendant mon ab- 
sence le 25 août 1729. 



DOCUMENTS 203 

61 

Archives de Loys. 

Lettre de Sébastien-lsaac de Loys à Daniel de Loys, seigneur 
de Middes, sou beau-frère*, au sujet de la requête adressée 

par sa femme au Sénat de Chambéry. 

22 septembre, anc. style, ou 3 octobre 1732. 

Ta lettre, mon très cher frère et ami, du 5 e du courant 
nouveau style, m'a fait d'un côté un vray plaisir en m'appre- 
nant que toute la famille jouit d'une parfaite santé, et par les 
nouvelles assurances que tu m'y donnes de ton amitié, qui 
me sera toujours très chère. 

De l'autre, elle m'a mortifié extrêmement en y voyant les 
nouvelles persécutions que la Savoyarde me suscite et surtout 
les insinuations calomnieuses et les voyes indignes qu'elle 
met en usage pour arriver à son but. Il y a longtemps que 
j'aurois vu avec plaisir que mon père eut retiré les sommes 
qui luy sont dues en Savoye, parce que j'ay toujours craint 
quelque croc-en-jambe de ce côté là. Cependant la tentative, 
que ma déserteuse fit en 1728 pour rentrer dans ses prétendus 
biens, et en empêcher la vente, ayant été sans succès, et elle 
étant restée dès lors dans le silence quoyqu'elle n'ignorât pas 
que Mess, de la Bastie et le Jeune 2 fussent débiteurs de mon 
père, je me flattois d'être à l'abri de ses poursuites. J'étois 
enfin parvenu, avec l'aide des deux meilleurs médecins, le 
temps et la réflection, à regarder en stoïcien cette époque 
tragique de ma vie, et à supporter avec patience la situation 

1 Le seigreur de Middes, d'une autre branche de la famille de Loys, avait 
épousé la sœur aînée de Sébastien-lsaac, Sophie de Loys-Villanlin. 

2 Louis-Amé de Loys, baron delà Bàthie, en Chablais. Le sieur Lejeune est 
très probablement celui, dont M mt de Warens loua la maison et le jardin pen- 
dant son séjour à Evian en 1751 et 1755. (Voyez Hugnier, M mt de Warens <•! 
J.J. Rousseau, p. 110 et 327.) 



204 MADAME DE YVARENS ET LE PAYS DE VAUD 

fâcheuse dans laquelle elle m'avoit mis. Cette dernière at- 
taque m'a été un coup de foudre. 

Je n'ay pu parcourir la copie que tu m'as envoyée de la 
requête, présentée au Sénat de Chambéry, sans être pénétré 
de la douleur la plus vive en la voyant remplie de faits sup- 
posés, de circonstances entièrement contraires à la vérité, et 
mes démarches les plus innocentes déguisées sous les plus 
noires couleurs. Un procédé si noir a retracé si vivement dans 
mon esprit l'idée de tous mes malheurs et m'a si fort frappé, 
que, dévoré par un chagrin que j'étois obligé de concentrer 
en moy-même , pour ne le laisser paroitre à personne, j'ai 
été absolument hors d'état, pendant deux ou trois jours, 
d'écrire trois lignes de suite. 

Enfin, revenu un peu de mon étourdissement et sentant la 
nécessité de te répondre au plus tût, je le fais le quatrième. 
Mais mon esprit est encore si agité, que je suis forcé de quit- 
ter et reprendre la plume à tout bout de champ. N'ayant 
aucun de mes papiers avec moy, il m'a falù travailler de mé- 
moire et si je n'a vois pas eu la précaution de faire brouillon 
sur brouillon, pour ranger un peu mes idées, tu n'aurois 
rien compris à mon galimatias, encore crains-je fort que ma 
lettre ne s'en sente. 

Je n'ajouteroi rien à ce préambule, qui n'est déjà que trop 
long, si ce n'est que je me flatte, que les insinuations mali- 
cieuses, contenues dans la requête en question, ne feront au- 
cune impression sur l'esprit des personnes de qui j'ay l'hon- 
neur d'être connu; et qu'elles me rendront justice. J'ay lieu 
de l'espérer, puisque ma conduite les a parfaitement démen- 
ties et que, d'ailleurs, cet écrit est un tissu de mensonges 
d'un bout à l'autre, qui sont même si grossiers, qu'ils sautent 
aux yeux. Malgré tout cela, comme rien n'est plus cher à un 
honnête homme que son honneur et sa réputation et n'ayant 
rien à me reprocher, que trop de foiblesse pour une femme à 
qui j'avois laissé prendre trop d'ascendant, je n'ay pu tenir 



DOCUMENTS 205 

contre ce comble de malice. Il m'a mis au non pins, et m'a 
d'autant plus surpris que je n'avois point d'ami assés parti- 
culier pour luy décharger mon cœur. L'ayant un peu soulagé 
auprès de toy dans cette lettre, dont je te prie de me passer 
le verbiage, je viens au fait et commencerai par cette requête, 
qui est un ouvrage digne du lieu d'où il sort. 

Elle est addressée au Sénat de Chambéry. Depuis quand ce 
tribunal est-il le juge des faits et actes privés dans notre 
pays, entre les sujets de LL. EE. ? Et qui luy a donné le droit 
de contreroller les arrêts de nos souverains? — Mais conti- 
nuons notre examen. 

L'extrait qu'elle donne du malheureux contrat de 1713 est 
fidèle. C'est le seul endroit ou elle accuse juste et dise les 
choses telles qu'elles sont. Elle a voit emporté son double 
avec elle. 

Elle dit ensuite que }'ay joui de ses biens jusqu'en L~i>ti 
sans en faire dresser aucun inventaire, ce qu'il étoit aisé d'o- 
metre arec une jeune personne. 

Comment peut-elle se plaindre à cet égard? Il y en avoil 
un passé en justice à Monstrueux 1 , après le décès de son 
père. L'on en avoit tiré diverses copies, signées du curial 2 . 
L'une me fut remise. Les autres restèrent entre les mains de 
ses parents. Je leur donnai une décharge des effets qu'ils me 
remirent. Ces effets consisloient en biens fonds, qui ne sau- 
roient être distraits sans qu'on s'en aperçoive, en meubles 
qui dépérissent par l'usage et en quelques papiers dont je ne 
me rappelle pas la juste valeur, mais qui n'eccedoit pas celle 
de mille escus. Je soudoi d'ailleurs un compte final de par- 
tage, entre son cousin de la Tour et elle. Nous en avions cha- 
cun un double, signé de tous les intéressés. Il me semble que 
ces précautions étoient plus que suffisantes et il faul bien 

1 Montreux. 

2 Greffier ilu tribunal inférieur. 



206 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

qu'elles ayent paru telles à ses parents, puisqu'ils n'ont rien 
exigé de plus de moy à cet égard, quoiqu'ils y eussent un in- 
térêt particulier en cas de mort sans enfants et ab-intestat de 
la eomplaignante. 

L'article de sa requête qui regarde la prétendue donation 
entre vifs, passée en ma faveur à Annecy au mois de septem- 
bre 1726, trois mois après sa désertion, part de la malice la 
plus noire. Il tend uniquement à donner de moy des impres- 
sions sinistres, en supposant des faits directement opposés à 
la vérité, sans qu'il en revienne aucun avantage réel à la per- 
sonne qui les forge. Mettons ce fait au jour. Détaillons en 
toutes les circonstances. Je ne risque rien en le faisant. Il 
ne s'y trouvera quoyque ce soit qui porte ateinte au caractère 
du chrétien protestant et d'homme d'honneur, titres qui me 
sont infiniment plus chers que la vie et dont j'espère, avec 
l'aide de Dieu, de faire profession jusqu'à mon dernier soupir. 

Ne diroit-on pas à l'entendre que je me rendis exprès à 
Annecy pour faire fabriquer cette belle pièce ? 11 n'en est ce- 
pendant rien. Je ne fis ce voyage que sur les pressantes priè- 
res qu'elle m'en fit, par deux lettres datées d'Annecy. J'y 
avois même une telle répugnance que je n'y aurois point été 
du tout, si le pauvre défunt Fontanes, qui étoit chez moi à 
Yevay lorsque je reçus la dernière, ne m'avoit pas disposé à 
le faire. C'étoit peu de jours après notre retour du premier 
voyage à Berne, où il m'avoit accompagné, et dans le temps 
que nous étions occupés à dresser l'inventaire ordonné par 
LL. EE. Il trouva que je pourrois retirer quelque utilité de 
cette course et que du moins elle ne pouvoit me causer au- 
cun préjudice. Je me rendis à ses raisons. 

J'arrivay à Annecy le 24 e septembre sur le soir. Comme ma 
déserteuse logeoit chez les Dames de l'Annonciade ', je ne ju- 

1 Ce n'est pas chés les dames de l'Annonciation que ma déserteuse logeoit. 
C'étoit chés les dames de la Visitation. Il y a deux maisons de cet ordre dans 
Annecy. L'une appelée de la grande Visitation, qui est celle-ci, et une autre 



DOCUMENTS 207 

geai pas à propos de l'aller voir ce jour-là. Je me contentai de 
luy envoyer S 1 André, qui m'avoit accompagné dans cette 
course pour l'avertir de ma venue cl luy dire que je la ver- 
rois le lendemain. Elle me fit prier de venir le matin, à une 
telle heure. J'y fus. Je la trouvai au lit, situation qu'elle avoit 
apparemment choisie pour couvrir une partie de sa con- 
fusion. Elle me demanda pardon, toute en larmes. J'avois 
toujours été si aveuglé sur son compte et luy avois laissé 
prendre un tel ascendant que j'avoue naturellement, que 
cette scène m'attendrit. Elle abbatit une bonne partie de 
mon ressentiment et je fus même quelque tems sans pou- 
voir prononcer une parole. Ayant eu celui de me remetre et 
de réfléchir que je n'étois pas dans un lieu propre à la que- 
reller, je crus que le parti de la douceur étoit le seul à pren- 
dre. Je me trouvai bien de l'avoir suivi car l'on etoil aux 
écoutes. Dès que j'eus ouvert la bouche pour luy faire sentir 
les fatales conséquences du parti qu'elle venoit de prendre, 
elle me pria de regarder dans un tel endroit, derrière la tapis- 
serie de sa chambre. Je le fis et ayant ouvert une espèce de 
petit armoire, je vis qu'il avoit une porte s'ouvrant du côté 
du cloître. En un mot, il était tel que le double guichet par 
lequel on tend aux chartreux leurs vivres. Ce qui fit que nous 
pariâmes bas, pour être plus en liberté. Et étant seuls dans 
sa chambre, qui que ce soit ne fut à portée de nous entendre. 
Je commençai par la religion. Je lui représentai aussi for- 
tement qu'il me fut possible, qu'abandonner une église donl 
on a sucé les principes avec le lait, pour se jeter dans les 
liras d'une autre, sans se donner le teins d'en examiner au- 
paravant la doctrine ne laisseroit pas d'être une très fausse 
démarche, quand même la dernière se trouveroit être la véri- 
table; que ce qui aggravoil la sienne et la rendoit inexcu- 

que l'on nomme de la petite Visitation, et qui est hors de la ville sur une 
hauteur et relève de la première. [Note de M. de Warens. | 



208 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

sable, étoit que de toutes les églises du monde chrétien, celle 
qu'elle venoit de quitter, étoit la plus conforme à la pureté 
de l'église primitive, tant pour le culte que pour les dogmes ; 
que c'étoit justement tout le contraire de celle dont elle ve- 
noit de se faire membre, que le clergé en avoit défiguré le 
culte par des coutumes et des cérémonies empruntées du pa- 
ganisme, et que pour les dogmes ils etoient si fort remplis 
d'absurdités, de fables et d'erreurs grossières qu'il étoit im- 
possible qu'elle les crût de bonne foy, quoiqu'elle les pro- 
fessât de bouche ; qu'elle pouvoit tromper les hommes mais 
non pas Dieu ; qu'apparamment éblouie par les promesses 
qu'on luy avoit faites pour la gagner, elle avoit cru pouvoir 
accorder son ambition avec sa conscience : qu'elle pouvoit en- 
dormir cette dernière pour un teins, mais qu'elle se reveille- 
roit tôt ou tard; que la suite, suivant toutes les apparences, 
ne répondant pas aux espérances qu'elle avoit conçues, elle 
sentiroit alors vivement toute la grandeur de sa faute et que, 
malgré mon juste ressentiment, je ne laissois pas de prier 
Dieu de tout mon cœur, de luy faire la grâce de s'en relever 
un jour. 

J'y ajoutai que, quand même elle ne se seroit déterminée à 
changer qu'après connoissance de cause, cela n'empêcheroit 
pas que la manière, dont elle s'y étoit prise pour exécuter son 
projet, ne luy fit grand tort dans le monde, même dans l'es- 
prit de ceux de son parti; que déserter un mari, de qui elle 
n'avoit jamais eu lieu de se plaindre et, en décampant, le dé- 
pouiller de tout ce dont elle avoit pu se garnir les mains, 
étoit une action impardonnable ; et que je payois bien cher 
toutes les foiblesses que j'avois eu pour elle. 

M'ayant laissé parler jusques-là sans m'interrompre, elle 
prit la parole. Elle n'excusa point son changement par des 
motifs de conscience; au contraire, elle laissa paroitre tant 
d'indifférence à cet égard, que j'en fus frapé. Elle me dit que 
le dérangement de nos affaires l'avoit en partie portée à faire 






DOCUMENTS 209 

ce coup ; qu'on l'avoit flatée d'honneurs à la cour de Turin : 
que ce qu'elle m'avoit emporté étoit pour avoir de quoj vivre 
en attendant qu'elle eut une place ou une pension fixe: que 
d'ailleurs m'ayant connu très tolérant en matière de religion, 
elle avoit crû qu'elle pourroit me porter à suivre son exem- 
ple ; qu'en ce cas là, je pourrois compter de n'être pas ou- 
blié, et que l'on me donneroit une place qui me dédomma- 
geait grassement de ce que j'abandonnerais dans mon pays. 

Je luy répondis, qu'il faloit qu'elle eut bien peu apris à 
me connoitre dans douze ou treize ans que nous avions vécu 
ensemble, pour me faire une telle proposition et encore moins 
s'imaginer que je la pusse goûter ; que la tolérance dont je 
faisois profession à l'égard de ceux d'une créance contraire à 
la mienne, n'avoit rien d'incompatible avec les principes de 
ma religion, de la vérité de laquelle j'élois si persuadé que 
rien au monde ne seroit capable de me la faire abandonner. 

Changeant ensuite de thèse, je lui communiquai le pied sur 
lequel les choses étoient au pays au sujet de son évasion ; 
l'arrêt de LL. EE., émané quelques années auparavant, qui 
confisque à leur profit les biens de ceux de leurs sujets qui 
changent de religion ; mon premier voyage à Berne, et que le 
baillif de Yevay avoit pris un inventaire exact de ses biens et 
effets, pour l'envoyer à LL. EE., suivant leurs ordres. Je luy 
représentai combien l'état où elle m'avoit mis étoil triste; 
que la confiscation n'étoit pas la seule chose que j'avois à 
craindre; que l'ayant autorisée dans les emprunts qu'elle 
avoit fait pour sa manufacture, dont elle avoit distrait les 
fonds, je serois obligé de rembourser les créanciers-, que 
d'ailleurs ses parents ne manqueraient pasde se remuer pour 
me faire de la peine, et que dans une situation aussi rude, je 
ne savois ou donner de la tête. 

« Je sens fort bien tout cela, me dit-elle. Je n'y sai point de 
meilleur remède que de suivre le parti que je vous ai pro- 
posé; et en ce cas rien ne sera plus aisé, que d'obtenir main 

!i 



210 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

levée des sommes qui sont dues à votre père dans ce pays 
ci. — Le remède, luy dis-je, seroit pire que le mal. Com- 
ment osés-vous me proposer de pareilles démarches. Il est 
inutile de m'en parler. — Vous avés tort, me répondit elle, 
mais quoy qu'il en soit, je suis disposée à faire tout ce qui 
sera en mon pouvoir pour vous assurer la possession tran- 
quille de mes biens. Il ne s'agit que de voir la manière de 
s'y prendre. — Il n'y a que deux voyes, luy dis-je, le testa- 
ment et la donation entre vifs. Aucune des deux n'est de 
poids contre la confiscation, et la donation ne peut m'être de 
quelque utilité que contre les autres prétendants. » 

Voilà le récit fidèle de notre première conversation, dans 
lequel j'ay tâché de me rappeler, autant que ma mémoire me 
l'a pu permetre, les propres termes dont nous nous sommes 
servis. 

Là dessus elle se leva. Nous déjeunâmes avec une demoi- 
selle d'Evian, qui luy servoit de compagnie, et S* André, qui 
entrèrent pour lors dans sa chambre. Après quoy, me priant 
d'attendre son retour, elle fut entendre la messe, y ayant une 
communication de son appartement à l'église. 

Cet intervale fut assés long, pour me donner le tems de 
faire mes reflexions. L'aveuglement où j'avois toujours été 
sur le compte de cette femme m'avoit empêché de connoître 
tout ce quoy elle étoit capable. Le peu de cas qu'elle me 
parut faire de toute sorte de religion, l'air cavalier sur lequel 
elle m'en parla, l'irrégularité des propositions qu'elle me fit, 
son subit changement de la tristesse à la joye et plusieurs 
autres circonstances achevèrent de m'ouvrir les yeux. J'en 
étois indigné. J'aurois voulu être bien loin, mais il s'agissoit 
de se tirer de ce mauvais pas de bonne grâce. Je conçus que 
quoiqu'une donation entre mari et femme fut nulle en droit, 
cependant, comme elle ne pourroit se dispenser de faire cou- 
cher cet acte en des termes qui me fussent favorables, ce se- 
roit une espèce de justice qu'elle rendroit aux bonnes ma- 



DOCUMENTS 2\ 1 

nières que j'avois toujours eu pour elle, que du moins ce se- 
roit une bride qui l'empêcheroit de se répandre dans la suite 
en invectives contre moy. Voilà ce qui me détermina à user 
de politique et à ne me servir que de la voye de la douceur ; 
outre que le lieu ni les circonstances n'en permetaient au- 
cune autre. 

A son retour, elle me dit, qu'elle avoit consulté des gens 
de pratique au sujet de la donation ; qu'elle les avoit chargés 
d'en dresser la minute dans les termes les plus favorables et 
dans la meilleure forme possible ; qu'on devoit la luy appor- 
ter sur le soir et qu'elle me la donneroit à examiner. Je luy 
répondis que cela étoit fort bien. Elle ajouta qu'elle espéroit 
que ce qu'elle faisoit pour moy, nïengageroit à ne pas l'aban- 
donner ; qu'elle étoit mortifiée que l'austérité de la maison 
où elle étoit l'obligeât de me laisser coucher à l'auberge, 
mais que, lorsque je viendrais la revoir, comme elle m'en 
prioit, elle me recevroit dans une maison particulière, où elle 
prenoit un apartement. Je luy laissai croire ce qu'elle voulut 
au sujet d'une seconde visite et me contentai de luy dire, par 
rapport au reste, que la situation où je me trou vois m'empè- 
choit de m'engager à quoy que ce soit. 

Nous dinàmes ensuite dans la chambre. L'après-diner un 
abbé de distinction, dont je ne me rappelle pas le nom, m'y 
vint voir. Il se jetta sur la controverse. C'était un homme sa- 
vant et très poli. Après moins d'un quart d'heure de conver- 
sation, je luy dis que je connoissois trop la différence qu'il y 
avoit entre les deux religions et que j'étois trop persuadé do 
la vérité de la mienne pour me laisser ébranler; qu'ainsi je 
le priois de se dispenser de m'en parler plus outre, puisque 
ce ne serait que du tems perdu. Il me répondit, qu'il a'étoit 
pas venu pour me faire de la peine et nous ne parlâmes plus 
que de choses indifférentes. La ditte dame, qui par paren- 
thèse avoit jugé à propos de nous laisser seuls, entra, Nous 
primes le caffé et l'abbé se retira, l'eu après, nu dos prêtres 



212 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

qui desservent l'église de S 1 François de Sales me vint voir. 
Il voulut aussi me tàter le poulx, mais, comme il étoit réelle- 
ment un de ceux qu'on appelle pauvres prêtres, je ne fis que 
le turlupiner et ne jugeai pas à propos de lier avec luy une 
conversation sérieuse. 

Dès que je fus débarrassé de ces visites, j'allai chés Ma- 
dame la marquise de Sales, qui avoit envoyé le matin son 
domestique à mon auberge me faire ses compliments. J'y 
restai une demi heure et nous n'y parlâmes assurément pas 
de religion. De là je fus chés M. l'abbé, pour luy rendre sa 
visite. Il n'y étoit pas. Je restai un moment avec M. son frère, 
qui est officier de cavalerie, et nous ne parlâmes que du ser- 
vice. 

Je trouvai à mon retour dans la chambre de ma déserteuse 
un gentilhomme piémontois, qui m'y atendoit et qui est in- 
tendant de ces quartiers là, ou quelque chose d'aprochant. Il 
ne se jetta pas comme les autres sur la controverse. Il tâcha 
de me gagner par de belles promesses, m'insinuant qu'il 
avoit des ordres pour cela. J'y coupai court, en luy disant 
que si j'avois deux âmes peut être pourrois-je me laisser 
assés éblouir par quelque avantage considérable pour en sa- 
crifier une ; mais que n'en ayant qu'une, elle n'étoit à vendre 
à aucun prix. Là dessus il se retira. 

Si l'on peut appeller mes réponses des insinuations ou des 
espérances de changement de religion, je n'ai rien à dire. 
— Mais continuons. 

Quand ce gentilhomme se fut retiré, elle me donna la mi- 
nute de question à examiner. Elle étoit conforme à l'acte qui 
se passa le lendemain, à un article près, dont je ne me ra- 
pelle pas les propres termes, mais par lequel je me serois en- 
gagé à fournir grassement à son entretien. Je n'eus garde de 
donner dans le piège. Cet article auroit fait contre moy, sans 
que l'acte même m'eut apporté aucun avantage réel. Je luy 
dis, en luy rendant cette minute, que je ne pouvois absolu- 



DOCUMENTS 213 

ment pas me lier à cette clause: quelle me seroit très à 
charge par le dérangement qu'elle avbit mis dans nos affaires 
et que les choses pourraient prendre un tel tour au pays qui 
me la rendrait impossible, qu'ainsi, à moins que la donation 
ne fut pure et simple, je ne l'accepterais pas. 

« Eh bien, me dit-elle, je ferai retrancher l'article qui vous 
fait de la peine, mais j'espère que vous aurés soin de moy. - 
Je vous répète, repartis-je, que je ne puis m'engagera rien. >> 
Voilà toute la part que j'ay eu à la composition de cette pièce, 
n'ayant vu et encore moins conféré avec ceux qui la com- 
pilèrent que lorsque l'on passa l'acte même. 

Comme je sortois : — « Nous souperons ensemble, me dit 
elle, et pendant que vous ferés un tour de promenade, je mé- 
trai les ordres qu'il faut pour la donation. » J'ysoupai et restai 
avec elle jusqu'entre dix et onze. Elle me dit en la quittant 
qu'elle me prioit de me rendre le lendemain matin de hou ne 
heure auprès d'elle et que tout seroit prêt pour passer la do- 
nation avant midy. 

Je ne puis m'empêcher de mètre ici une particularité, quoi- 
qu'elle ne fasse rien au fait. C'est que, me retirant avec S 1 
André à mon auberge, qui étoit dans le faubourg, je trouvai 
la porte de la ville fermée, comme si l'on avoit craint que je 
n'enlevasse la belle. Le portier, qui étoit à quelques pas de 
là, vint nous l'ouvrir, et je vis deux autres hommes avec Iu\ 
Cette précaution nous fit rire. La porte ne s'y ferme pas à 
l'ordinaire. 

Je vins le lendemain, qui étoit le 2(> me 7 1 "' , sur les liuil 
heures au couvent. J'y trouvai la daine au lit. S'étanl levée 
et étant seuls elle me fit voir une lettre du roy de Sardaigne 
par laquelle S. M. 1 l'assurait de sa protection, et qu'elle au- 
roit soin qu'elle ne manquât de rien. C'était dans le dessein 
de faire encore une tentative auprès de moy. J'y coupai courl 

1 Sa Majesté 



214 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

en luy disant que je souhaitois qu'elle ne se trompât pas 
dans ses espérances; que pour moy, rien n'étoit capable d'al- 
térer mes sentiments et mes principes. 

Lorsqu'on luy eut donné avis, que toutes les personnes né- 
cessaires pour passer l'acte en question étoient arrivées, nous 
passâmes au travers de l'Eglise dans l'apartement du prin- 
cipal prêtre qui la dessert 1 . Avant qu'on en fit la lecture, un 
de ces messieurs, qui y assistoient, me dit qu'il étoit surpris 
que je fisse difficulté sur un article aussi raisonnable que luy 
paroissoit celuy dont j'avois demandé le retranchement. Je 
lui répondis que je n'avois garde de me lier par une clause 
qui pourroit me devenir à charge; que la ditte dame avoit si 
bien senti, que ma situation ne le permettait pas, qu'elle 
avoit fait retrancher cet article elle-même ; que nous étions 
assemblés pour passer une donation pure et simple, et que je 
ne pouvois en accepter aucune autre ni me lier à quoy que 
ce soit. « — Nous espérons, me dirent ils. que, quoy que 
vous ne vouliés pas vous engager par écrit, vous ne laisserés 
pas d'avoir soin de Madame. — Je vous répète, Messieurs, 
repartis-je. que je ne puis m'engager à rien. » 

L'on lut ensuite la donation, qui étoit toute dressée, à la ré- 
serve des noms. Elle fut passée et acceptée de la manière que 
tu la trouveras dans l'acte même, qui est parmi mes pa- 
piers 2 . Nous déjeunâmes tous ensemble et la Compagnie s'é- 

1 Cet archiprêtre s'appelait Jean-François Chabod. 

2 M. Metzger a publié in-extenso cet acte dans son ouvrage intitulé la 
Conversion de M™ de Warens, p. 45 à 50. M me de Warens y fait connaître 
o qu'elle n'at point quitté sa maison ni les Etats de LL. EE. de Berne, dont elle 
est née sujette, par aucun mécontentement qu'elle ave reçeu de son mary ny 
d'ailleurs, mais uniquement pour suivre les mouvements de sa conscience qui 
l'ont engagé à embrasser la religion catholique romaine, dont elle fait aujour- 
d'huy profession, par la grâce de Dieu, et comme elle a appris que LL. EE., 
ensuitte de sa retraitte, avoyent fait prendre l'inventaire de tous ses biens meu- 
bles et immeubles et qu'elle craint que les suittes de cette formalité ne fas- 
sent perdre à son dit mary les légitimes prétentions qu'il a sur ses biens, elle 



DOCUMENTS 2 1 5 

tant séparée l'on me fit voir le corps de S 1 François de Sales 
et tout ce qu'il y avoit de curieux dans l'église. Nous dinâmes 
dans l'appartement du prêtre. 

Au sortir de table je fus admis au parloir, où je trouvai 
l'abbesse 1 , soit supérieure, et quelques religieuses, toutes de 
la première qualité, auprès desquelles ma déserteuse m'intro- 
duisit. 

Après les premières civilités : « — Eh bien ! monsieur, me 
dit la supérieure, n'est-il pas dommage qu'un homme tel que 
vous vive dans l'erreur? Croyez moy, suives l'exemple de 
Madame votre épouse. Venez parmi nous, vous y serés reçu 
d*une manière que vous aurés lieu d'être content. — Je fais 
gloire, Madame, répondis-je, de professer ce que vous appelés 
erreur. — Groyés vous donc, me dit-elle, que votre femme soit 
damnée? —Ma religion m'apprend, dis-je, à ne juger qui que 
ce soit. » Elle se jetta ensuite sur quelques lieux communs. Je 
luy répondis de la manière qu'il convenoit à une personne de 
son rang et me contentai de luy témoigner que j'étois là uni- 
quement pour luy rendre mes devoirs. Ma déserteuse, pre- 
nant alors la parole, dit : C'est un obstiné, il n'y a rien à ga- 
gner avec luy. » 

Après avoir resté là environ une demie heure je pris congé 

déclare par le présent acte que son intention at toujours été de luy en laisser 
la paisible jouissance et possession, dans laquelle elle comptait qu'il ne seroit 
point troublé, ayant toujours vécu en bonne paix et union avec son dit marv 
et souhaittant de luy donner des marques de son bon cœur à son égard et de 
l'amitié qu'elle at pour luy, pour les manières gràtieuses qu'il at eût pour elle. 
Elle fait ainsy au dit noble Sébastien-Isaae De Loys donnation générale de tous 
ses biens et droits, sans se réserver autres que la somme de mille livres de 
Savoye, à prendre sur les biens cy-dessus nommés, pour s'en servir et en dis- 
poser comme bon lui semblerat en suppliant très humblement I.l. EE. de 

vouloir rattifier la présente donation entre vils, qu'elle at t'ait a son .lit mars 

pour une preuve de l'amitié qu'elle conserverat pour lui toutte sa vie 

1 La supérieure de ce couvent était alors Françoise-Madeleine Favre des 
Charmettes. (Voy. M. Mugnier, ouv. cit., \>. '.).) 



216 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

de ces dames, en leur témoignant ma reconnoissanee pour 
toutes les honnêtetés que j'avois reçues dans leur maison. 
Comme je sortois, une de ces dames me dit: « Adieu, Mon- 
sieur, j'espère que Dieu vous touchera le cœur et que nous 
vous verrons un jour parmi nous. — J'espère, madame, re- 
partis-je, que nous nous reverrons tous un jour dans la vallée 
de Josaphat. » 

Un moment après, étant dans la chambre de la prétendue 
donatrice, l'on apporta l'acte dressé dans les formes. Elle me 
le remit elle même. Je sortis et fus chés le juge mage, qui 
acheva d'y mettre les formalités ordinaires et y apposa son 
sceau 1 . 

Voilà le récit fidèle de tout ce qui s'est passé à cette occa- 
sion : dans lequel j'ay tâché de me rapeller jusqu'aux moin- 
dres circonstances. Peut on trouver dans tout ce procédé rien 
qui a proche des promesses et des espérances, que la requête 
suppose que j'ay données ? Peut-on taxer de compiler ou faire 
coucher un acte par écrit, celuy qui le refuse à moins qu'on 
en retranche une clause à laquelle il ne veut pas se lier? 
Etoit-il nécessaire d'user de stratagème pour engager la pré- 
tendue donatrice à passer un acte, qu'elle et son conseil, 
gens de pratique, savoient parfaitement être nul en droit ? 
Etoit-ce les surprendre que de ne vouloir pas être leur dupe? 
Etait il besoin de détours pour gagner ceux qui assistèrent à 
cette stipulation, puisqu'il n'étoit question que d'entendre la 
lecture de la donation, qui étoit toute dressée à la réserve des 
noms, et de l'autoriser par leur présence. Je n'ay rien à dire 
contre le charactère de ces messieurs, dont je ne me rapelle 
pas même les noms, et que la requête dit être gens de mé- 
rite 2 . Je ne leur ai jamais parlé avant ce jour là, et je ne 

1 Cette charge, qui correspond aujourd'hui à celle d'un président de tri- 
bunal, était occupée à cette époque par noble et spectable Noël Viallet, con- 
seiller du roi. 

2 Les témoins de cette donation étaient : les deux syndics d'Annecy, noble 



DOCUMENTS 217 

sache pas d'en avoir vu aucun depuis. J'ignore si quelqu'un 

d'eux à quelque part à cette requête. Mais que n'a t'on pas à 
atendre de l'esprit de parti ! 

De chés le juge mage, je fus chés l'intendant, soit gentil- 
homme piémontois, pour luy rendre sa visite. Je n'y restai 
qu'un moment et me rendis de là chés la dite dame que je 
trouvai au lit. Voilà ce qui se passa entre nous pendant le 
tems qui s'écoula jusqu'au souper. La franchise dont je lais 
profession ne me permet pas de taire ce fait, quoy qu'elle 
n"en dise rien dans la requête. 

« — Tous partirés donc, me dit-elle, sans que je sache quand 
j'aurai le plaisir de vous voir et sans me laisser aucune assu- 
rance d'avoir soin de moy? — Vous commisses parfaitement, 
luy dis-je, mes circonstances, et que ma triste situation ne 
me permet pas de m'engager en aucune manière. « Après un 
long dialogue, qu'il seroit inutile d'insérer ici, elle s'y prit 
d'une telle façon qu'elle me porta à avoir quelque condescen- 
dance pour elle. Pour couper court je luy fis un billet portant 
en substance, qu'ensuite de la donation passée en ma faveur 
le dit jour, et au cas qu'en vertu d'icelle j'eusse la possession 
tranquille de ses biens, je luy donnerais la rente annuelle de 
trois-cents livres, argent de Savoye. Je crus que je ne ris- 
quois rien en cela, puisque la condition exprimée dans ce 
billet n'ayant pas lieu, il ne me lioit à rien. J'ay en soin de 
retirer le billet dès lors, ainsi elle n'étoit pas en état d'en faire 
usage. Elle se leva, nous soupàmes, et j'y restai jusqu'à une 
heure après minuit. Elle en eut le lendemain une censure de 
la supérieure. 

Le 27, qui étoit un vendredi, je vins le matin prendre congé 
d'elle. Gomme je la quitois, il luy prit une espèce «le défail- 
lance. Elle fut si courte, que cela acheva île me convaincre 

Gaspard de Lambert, seigneur de Choyrier et spectable Joseph havre, les 
deux aumôniers de la Visitation, Chabod et Montillet, ainsi qu'uu homme de 
loi, Maître François Charcot. L'acte fut reçu par le notaire J. Mauris. 



218 MADAME DE YVARENS ET LE PAYS DE VAUD 

qu'elle était une véritable comédienne. Je partis le même 
jour. 

Quelques semaines après je reçus une lettre de sa part qui 
seroit suffisante pour démentir toutes les prétendues pro- 
messes et espérances que la requête suppose. Elle la finissoit 
en ces termes : Je vous prie de me regarder désormais comme 
morte et de ne plus penser à moy que si je l'étois réellement. 
C'est la dernière que j'ay reçu d'elle. Nous n'avons eu aucun 
commerce dès lors. Je fus en décembre à Berne où LL. EE. 
du Sénat donnèrent l'arrêt par lequel, après avoir déclaré les 
biens de la ditte dame confisqués à leur profit, ils m'abandon- 
nèrent leurs droits, me mettant en leur lieu et place. Il est, si 
je ne me trompe, du 26 e décembre. Tu le trouveras parmi 
mes papiers. 

M. de Pluviane» étant à Berne en janvier 1727 je luy écrivis 
pour le prier de demander un divorce en mon nom, luy en- 
voyant à ce sujet une procure. L'arrêt du consistoire suprême 
est, je crois, du o e février. Il est aussi parmi mes papiers. Je 
n'en ay aucun avec moy. 

Environ ce tems là, il me tomba entre les mains une lettre 
de ma déserteuse à S 1 André, qui logeoit encore chés moy, 
mais étoit alors absent. Car il est bon de remarquer que, sous 
le prétexte de la manufacture, il y a toujours eu de la corres- 
pondance entr'eux, ce qui le rend très suspect de connivence. 
L'envoy qu'il luy fit d'un tonneau de marchandises, la veille 
du jour qu'elle partit d'Evian, celles qu'elle avoit emporté 
avec elle, ce qui ne s'étoit pu faire à son insçû, et plusieurs 
autres démarches donnoient de violents soupçons, mais point 
de preuves réelles. Je n'aurois, peut-être, pas ouvert cette 
lettre, dont je connoissais parfaitement le charactère, n'eut 
été l'affectation avec laquelle elle avoit mal orthographié mon 
nom sur l'addresse. Cela me détermina à l'ouvrir, mais d'une 
manière à pouvoir la refermer sans qu'il y parut. Elle étoit 
sans signature, accusant la datte du mois, mais point le lieu 



DOCUMENTS 219 

d'où elle étoit écrite. Elle conseilloit de tirer de moy le meil- 
leur parti qu'il pourroit et qu'on pourrait en cas de besoin 
faire usage des armes qu'ils avoient en main pour cela. Tout 
cela n'étoit point encore une évidence; je n'yétois pas nommé 
par mon nom. Le seul parti que j'avois à prendre étoit de 
dissimuler. Je le fis et je cancellai la lettre. Je résolus de re- 
tirer le billet en question et de me servir de luy pour cela, 
comme tu le verras tout à l'heure. Mais pourquoy, dira t'on, 
garder cet homme-là si longtems chés vous? Que ne vous en 
defaisiés vous plutôt? A cela je réponds qu'il faloit aupara- 
vant régler et souder ses prétentions. Ce qui ne se pouvoit 
faire dans l'état ventillant où étoient les choses et que, du- 
rant cet intervalle, il avoit soin des débris de la manufacture. 

Sur la fin de février ou au commencement de mars, je fus 
obligé de faire un autre voyage de Berne. L'arrêt par lequel 
LL. EE. éconduirent la famille de la Tour de leur demande 
doit être parmi mes papiers. Je fus de retour en avril. 

Me voyant alors possesseur tranquille (à condition s'entend 
d'acquitter les charges), je dis à S 1 André, qu'il s'agissoit de 
régler ses prétentions. Il me les remit telles qu'il les avoit 
produit lors de l'inventaire du mois de 7 bre 1726. Elles consis- 
taient en déboursés au sujet de la manufacture, et en pré- 
tendus dédommagements pour perte de son tems et de s;i pari 
des profits qu'il auroit pu faire sur les effets distraits. Car, 
nota bene, par son contrat d'association il n'entroit dans au- 
cune perte. Je luy remboursai ses débourses parce qu'il faloit 
s'en tenir aux livres. Mais pour les autres prétentions je lu) 
dis, que, quoy que j'eusse des raisons légitimes pour m'en 
dispenser, je ne laisserais pas d'y avoir égard, pourvu qu'au 
préalable il me procurât main garnie du billet en question; 
qu'il lui serait d'autant plus facile de persuader la jadis dame 
deWarensdele luy remetre, qu'il luy étoit absolument inutile, 
puisque ce n'ctoit rien moins qu'en vertu de la donation de 
la dite dame que j'avois obtenu la paisible possession de ses 



220 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

biens, et que c'étoit une condition sine quà non. Il fut à Annecy 
et m'en apporta le dit billet. Il voulut marchander avant que 
de me le remetre, mais ce fut inutilement. Je tins ferme sur 
ce préalable et nous brûlâmes tant ce billet que la copie, que 
j'en avois, signée de la main de la ditte dame. Après quoy je 
iuy fis une gratification pour ses prétendues pertes, mais non 
pas si considérable qu'il auroit voulu l'exiger. Je ne te fais 
un si long détail au sujet de S 1 André que pour te faire voir 
combien il doit t'être suspect. 

Me voilà enfin arrivé au bout d'un long et ennuyeux dé- 
tail, sur la fidélité duquel tu peux compter. La vérité y pa- 
roit toute nue. Il m'a coûté beaucoup par le soin que j'ap- 
pris de mètre les choses dans leur véritable jour et de me 
rappeler jusqu'aux moindres circonstances. Plusieurs te pa- 
roitront sans doute inutiles? Mais il y en a, dont on ne lais- 
sera pas de pouvoir tirer quelqu'usage. Tu en feras celuy que 
tu jugeras à propos pour détromper les personnes d'honneur, 
sur qui les insinuations malicieuses de la requête pourraient 
avoir fait quelqu'impression. Pour ceux d'un autre charac- 
tère, je ne m'en embarasse pas. L'on ne sauroit plaire à tout 
le monde et je ne le prendrai pas à tâche. 

Continuons de parcourir cette requête : 

Elle se trouve, dit elle, obligée de combattre la prétendue 
donation de nullité par le droit romain et les royales consti- 
tutions. N'est ce pas une preuve tacite qu'elle et son conseil, 
gens de pratique, la connoissoient telle dans le tems même 
qu'on la stipula et qu'il n'etoit pas besoin de stratagèmes et 
de leurres pour les porter à passer un pareil acte 1 Elle a 
apris, ajoute telle, que j'ay obtenu un divorce. Ce n'est pas 
d'aujourd'hui qu'elle le sait. Il étoit obtenu plus de deux mois 
auparavant que S 1 André fut à Annecy, et qu'il m'en apporta 
le billet en question. Il n'aura pas manqué alors de le luy 
aprendre. Mais ce qu'il y a de plus curieux, ce sont les rai- 
sons qu'elle allègue pour prouver qu'elle est en droit non 



DOCUMENTS 221 

seulement de repeter sa dot et les avantages matrimoniaux, 
contenus dans le contrat de 1713. mais même d'agir pour cela 
sur les biens de mon père. 

Quelles sont ces raisons : 

Que j'ay joui de ses biens, en vertu de la constitution do- 
tale et perçu les fruits d'iceux, sans suporter les charges du 
mariage, et sans luy fournir aucun secours, ni aliments, 
comme je le devois, et pour lesquels les biens-mêmes sont hy- 
pothéqués par disposition du droit, cottant le préjugé du 
Sénat de rei uxor; que je regarde le mariage comme dissous 
et que je l'ay fait déclarer tel; qu'ayant vendu ses biens je 
les ay dissipés et me suis retiré en Angleterre; qu'elle a éga- 
lement droit sur les biens de mon père que sur les miens, 
puisqu'il a fait le mariage et a assisté au contrat: que, ne 
pouvant avoir recours que sur ceux qui sont en Savoye et 
qu'il pourrait y avoir du péril dans le retard, elle demande la 
saisie des sommes dues à mon père, tant par tels qu'elle 
nomme, que par ceux qu'elle pourra découvrir par la suite, 
finissant par dire que ces sommes ne feront jamais qu'une 
petite partie de ce qui est dû à la supliante et faisant monter 
la constitution dotale à pour le moins trente mille patagons, 
sans parler de ses gains et avantages matrimoniaux. 

C'est conclurre par le même esprit qui règne dans toute la 
requête et qui est tout l'opposé de celuy de la vérité. Réfu- 
tons le le plus brièvement qu'il se pourra. Quand il seroit aussi 
vray qu'il ne l'est pas, que, depuis son évasion, je nui joui de 
sis Mens qu'en vertu de la constitution dotale; il n'y auroit 
en cela rien de contraire aux dispositions [de droit, puisqu'en 
France, en Angleterre et dans la plupart des pays de l'Eu- 
rope, par la désertion malicieuse d'une femme, les biens 
qu'elle a aportés à son mari sont dévolus de plain droit à ce 
dernier. C'est un fait constant. Nous en avons un exemple de 

fraîche datte en Angleterre. Je crois qu'il en est de mè n 

Savoye. Je ne l'assure cependant pas positivement. 



222 MADAME DE "WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

Mais ici le cas est tout différent. Les biens de l'évadée me 
sont dévolus par l'arrêt du 26 décembre 1726, par lequel 
LL. EE., après avoir déclaré les dits biens confisqués à leur 
profit, étant touchés de ma triste situation et, par leur béni- 
gnité ordinaire, me cèdent leurs droits et me metent en leur 
lieu et place. 

De quel droit un tribunal étranger s'émanciperoit-il de re- 
voir les arrêts de notre souverain? Que nous font les loix et 
coutumes de Savoye ? 

Ai-je grand tort d'avoir regardé comme dissous un mariage 
qu'elle a rendu tel par la désertion et d'avoir profité du bé- 
néfice de nos loix pour le faire déclarer nul ? Suis-je catho- 
lique romain pour croire un mariage indissoluble ? Depuis 
quand et dans quel pays déserter malicieusement un mari et 
le dépouiller de tout ce dont on peut se nantir, donne t'il à 
une femme le droit de repeter non seulement sa dot, mais 
même des avantages matrimoniaux qu'elle n'auroit eu droit 
de prétendre qu'en cas de survie et qu'elle ne s'en fut pas 
rendue indigne pendant le tems de leur union ? 

Gomment ose-t'elle se plaindre que j'ay vendu et dissipé 
ses biens? J'étois en plein droit de le faire, puisque j'en étois 
le maître. D'ailleurs LL. EE. en ont, je crois, autorisé la 
vente. Tu sais mieux que moy ce qui en est et à quoy le pro- 
duit de cette vente a été apliqué, puisque tu as eu tout l'em- 
barras de cette affaire. Il faloit bien acquiter les dettes qu'elle 
avoit contracté pour sa maudite manufacture, dont elle avoit 
emporté les fonds et autres folles dépenses, auxquelles j'avois 
été assés foible pour fermer les yeux. Eh bien, loin qu'il me 
reste quelque chose de ses biens entre les mains, tu sais 
mieux que personne combien il y est allé du mien propre, et 
le peu qui me reste 1 . 

1 Nous avons vu qu'après le règlement final des créanciers de M me deWa- 
rens, le 24 août 1729, il resta sur sa fortune, entre les mains de son mari, 
une plus-value de sept cents livres. Mais M. de Warens réclamait d'elle, en 



DOCUMENTS 223 

La retraite en Angleterre qu'elle me reproche est une 
preuve que je ne me suis pas enrichi de ses dépouilles. Si 
c'est une tache de n'être pas riche, je tacherai de l'effacer en 
me conduisant en homme d'honneur. 

Quel droit d'hypothèque peuvent luy donner sur les biens 
de mon père son assistance et son autorisation au contractde 
1713, pendant qu'elle n'y en a aucun par le contract même ? 
Elle ne peut, dit-elle, avoir recours que sur les biens qui sont 
en Savoye et par cette raison elle demande la saisie des 
sommes dues à mon père dans ce pays là. Espère-t'elle que 
l'esprit de parti prévaudra assés sur les membres du Sénat de 
Savoye pour leur faire trouver un droit et une hypothèque où 
il n'y en eut jamais? Il est vray qu'il paroi! que ce tribunal 
est allé un peu vite en besogne, en accordant par provision la 
saisie sans avoir entendu les parties. Mais l'on doit espérer 
des lumières et de la justice des seigneurs qui le composent, 
qu'après les avoir entendues, étant convaincus de l'injustice 
de la demande de la complaignante, ils réconduiront des lins 
de sa requête et enlèveront la saisie provisionnelle qu'ils ont 
accordée. 

Il faut qu'en Savoye le terme de patagon emporte une toute 
autre idée que celle qu'on en a dans le reste de l'Europe, "ii 
que la complaignante, loin de perdre son temps dans ce pays 
là, y ait bien apris la règle de multiplication. Sa constitution 
dotale, dit-elle, montait à pour le moins trente mille patagons. 

Quoy qu'après l'arrêt de LL. EE. il ne s'agisse pas de dis- 
puter sur le plus ou le moins, je ne laisserai pas de dire 

sus des prétentions qu'il avait produites et qui étaient déjà satisfaites, le 
remboursement de divers lods, qu'il estimait avoir payés pour son oompte. 
C'est en faisant entrer dans son calcul le montant de ces lods, qui atteignait 
mille deux cents livres, qu'il arrive, comme il le dit, à y mettre du sien. Cesl 
aussi en défalquant directement ces lods du produit îles biens de ta femme 
qu'il pourra un peu plus bas évaluer ces biens au-dessous de trente mille 
livres. Sur ces lods, voy. p. 191) et 238. 



224 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

qu'il se justifie par l'inventaire juridique pris en 7 bre 1727 * 
par M. le baillif de Vevey, en conséquence de l'ordre de LL. 
EE., que tous les biens et effets de la dite dame, taxés par 
gens assermentés, ne montoient qu'autour de trente huit 
mille francs et cependant les biens dont sa belle-mère jouit et 
les débris de la manufacture se trouvent compris dans cette 
somme. Par où il paroit que je n'aye jamais eu d'elle en 
main au delà de trente-mille livres. Et personne ne sait 
mieux que toy que le provenu de la vente des dits biens a 
été fort au dessous de cette somme. Mais c'est une bagatelle, 
il faut luy pardonner, elle ne hausse sa constitution dotale 
que de deux tiers. Pourquoy accuseroit-elle plus juste dans 
cet article que dans tout le reste de sa requête? 

Il semble que dès qu'elle a tourné casaque, le mensonge est 
devenu son péché mignon. Si l'on m'a accusé juste, quelques 
mois après sa désertion, elle doit avoir fait écrire à mon père 
par le curé de Rumilly, qu'elle n'avoit eu aucune part à notre 
malheureux procès et qu'elle avoit fait tout ce qu'elle avoit pu 
pour m'en détourner; et c'est positivement tout le contraire, 
comme je puis le protester devant Dieu et en toute vérité. 

Pour ce qui est de son indifférence pour le culte en matière 
de religion, elle la doit en partie aux principes de nos pié- 
tistes. G'étoit le sentiment de feu son père et il paroit que 
c'étoit celuy de feu M. Magny, un de leurs principaux doc- 
teurs, puisqu'il me dit lui-même, au retour d'un voyage qu'il 
fit à Annecy pour voir ma déserteuse, qu'il n'avoit jamais 
trouvé l'âme de la dite si bien tournée du côté de Dieu et en 
meilleures dispositions 2 . Ce furent ses propres termes qui me 
scandalisèrent très fort. 

La ditte dame se plaint de sa situation dans sa requête. Si 
elle entend par là qu'elle est trompée dans ses espérances 

1 Lapsus calami, il devrait y avoir 1726. 

: Dans une lettre adressée à Magny en août 1727 elle affirme que c'est <a à 
ses prières » qu'elle doit d'avoir passé à la foi catholique. 



DOCUMENTS 225 

elle n'a à s'en prendre qu'à elle même. Il y a quelque teins 
qu'on me dit, qu'elle étoil ateinte d'un cancer à Chambèrj où 
elle demeurait l . Quand tu sauras ce qui en est, marque le 
moy, je te prie. Si cela est, voudroit elle faire donation à sa 
nouvelle église de biens sur lesquels elle n'a aucun droil '.' 

Je suis persuadé que si j'avois été au pays, elle n'auroit ja- 
mais osé insérer dans sa requête les insinuations malicieuses 
dont elle est remplie. Mais me sachant éloigné, elle a cru 
pouvoir le faire impunément. 

Ma lettre est insensiblement parvenue à la grosseur d'un 
volume. Je t'en fais mille excuses, mon cher ami, et je te prie 
d'en passer le port sur mon compte, n'étant pas juste que je 
te sois à charge en toutes manières. J'ay cru qu'il étoit abso- 
lument nécessaire d'entrer dans un détail bien circonstancié. 
€elà m'a mené plus loin que je n'aurois cru et a pris du tems, 
comme tu peux bien le juger, pour me rappeler des faits pas- 
sés il y a six ans. Ma situation d'esprit ne m'a pas permis de 
l'abréger. Il est bien tems de répondre au contenu de ta 
lettre. 

Tu trouves, mon cher ami, aussi bien que mon cousin de 
Bochat, lequel j'assure de toute mon amitié, qu'il est absolu- 
ment nécessaire de faire imprimer un manifeste et de le faire 
passer en Savoye,tant pour me justifier des calomnies atroces 
de la requête de ma déserteuse que pour faire connoître toute 
sa conduite. Je suis du même avis et, persuadé de votre pru- 
dence, je m'en raporte à ce que vous jugerés à propos à cel 
égard 2 . Sa conduite vous est connue. Vous en trouvères le 

1 Rapprochons le passage ci-dessus de celui des Confessions où Rousseau 
raconte qu'un plaisant avait «lit à M m8 de Menthon que M" 1 deWarens ai til 
un gros vilain rat, empreint sur le sein. Tous les deux, cc^ im- 
portent aux débuts de cette dernière à Chambéry. Malgré L'issue que Jean- 
Jacques donne à son anecdote, on a lieu d'être frappé d'une pareille coïnci- 
dence. M""' deWarens souffrait peut-être d'une tumeur, qui réussit à 9e guérir. 

2 Ce manifeste ne semble pas avoir vu le jour. 

15 



226 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

détail d'une partie, dans la requête que je présentai à LL. EE. 
au sujet de cette maudite affaire et qui doit être parmi mes 
papiers. Seulement ajouterai-je ici quelques circonstances 
dont vous ferés l'usage que vous trouvères à propos. 

En automne 1725, elle fut à Aix, en Savoye, pour quelques 
douleurs. M. Doué, à qui par parenthèse je te prie de faire 
mes compliments, l'y accompagna. De là, elle fit un tour à 
Chambéry. Elle passa quelques jours à Genève où quelques 
dames, entr'autres Madame de Galatin, la régalèrent. Elle ne 
pût s'empêcher de leur témoigner combien elle étoit charmée 
de la Savoye et dégoûtée de notre pays. Des gens d'honneur 
m'ont assuré ce fait. J'ay a pris dès lors que ce fut dans ce 
voyage qu'on commença de l'ébranler par les promesses et 
les caresses qu'on luy fit. Elle fut malade cet hyver là. Mon 
oncle de Wllierens nous ayant fait l'honneur de nous venir 
voir, elle luy dit en propres termes qu'il entendrait parler 
Tété suivant d'un événement extraordinaire au sujet d'une 
dame du pays. Preuve qu'elle se préparait de longue date 
à faire son coup. Elle eut, environ le printemps 1726, 
la précaution de faire venir à Vevay M. Viridet, médecin à 
Morges, dans le dessein de se faire conseiller d'aller aux 
eaux, remède qui est une selle à tous chevaux. M. Viridet, 
qui connut qu'il y avoit plus d'inquiétude d'esprit que de réa- 
lité dans sa maladie, la voyant déterminée à prendre celles 
d'Emphion, n'eut garde de la contredire. Sous ce prétexte elle 
disposa toutes choses pour l'exécution de son projet. 

La manufacture, qu'elle avoit établie et qui avoit eu ses 
commencements en 1724 *, luy en fournit un autre pour em- 
prunter des sommes considérables, dont tu peux voir la va- 
leur et la datte dans l'inventaire du mois de 7 bre 1726. Elles 
ne te sont pas inconnues, puisque tu en as fait les paye- 
ments. Elle a emporté celles qui furent empruntées à cette 

« Doit être 1725. 



DOCUMENTS 227 

occasion dans l'hyver de 1725 à 1726 et jusqu'au teins de son 
départ. Elle les a emporté, dis-je, ou du moins la plus grande 
partie, et pour ce qu'elle peut avoir employé des dittes 
sommes, en achapt de soyes, etc., ou à payer les ouvriers, 
elle s'en est plus que dédommagée par les marchandises 
mêmes, qu'elle a pris avec elle en partant de Yevay, ou que 
S 1 André luy a fait tenir à Evian. Cela luy fut d'autant plus 
facile que je n'avois point de part à la manufacture. Tu trou- 
veras cet inventaire et l'état de mes prétentions contre la dite 
parmi mes papiers. Quand l'inventaire seroit égaré, on pour- 
rait toujours le trouver chés le secrétaire ballival Grenier. 

Sur la fin de juin 1726 ' un débordement d'eaux fit un dégât 
très considérable à Yevay et aux environs. Les caves, jardins, 
pressoirs, en un mot tous les bas, furent sous l'eau. A peine 
y eut-on mis ordre, qu'elle prit occasion d'une lessive géné- 
rale pour mètre tout le plus fin et le meilleur linge à quartier. 

LL. EE. députèrent en juillet M. le trésorier de Watteville 
pour examiner sur les lieux mêmes les dégâts causés par les 
eaux. Elle choisit justement ce tems là pour celuy de son dé- 
part. L'occupation que me donnoit la réparation des dégâts 
faits par les eaux à notre maison et à notre campagne, m'em- 
pêchoit d'être du voyage. Tout sembloit concourir à faciliter 
son entreprise. 

Comme elle prenoit toujours avec elle beaucoup de bagage 
pour le moindre petit voyage, et que celuy-ci devoit être de 
quelques semaines, les personnes qui n'éloient pas du com- 
plot ne s'avisèrent pas de faire atention qu'elle s'en chargeoit 
plus qu'à l'ordinaire. Outre que pour luy aider à faire ses pa- 
quets elle ne se servit que d'une proselite, qui la suivit en 
Savoye quelques semaines après son évasion. Comme nous 
avions porté un enfant à cette femme, qu'elle éloil souvent 
dans la maison et qu'elle avoit veillé ma déserleuse pendant 

1 M. de Waicns se trompe, ce fut le 5 juillet. 



228 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

sa maladie, il n'y avoit lieu à aucun soupçon. Obligé d'ac- 
compagner Sa Grandeur l , tant par mon respect pour elle que 
comme député du conseil de Yevay, dont j'étois membre, il 
m'étoit impossible de m'apercevoir de cette intrigue et un 
événement pareil à celuy de son évasion ne pouvoit pas natu- 
rellement m'entrer dans l'esprit. 

Ma déserteuse disposa toutes choses pour partir pendant 
la nuit, sous prétexte d'éviter la chaleur du jour, trouvant 
aparammentque rien ne convenoit mieux à une œuvre de té- 
nèbres, que les ténèbres mêmes. Ce fut celle du 13 au 14 juil- 
let. Le jour qui précéda ce départ je luy dis qu'il seroit à 
propos de serrer la vaisselle d'argent, qui ne m'étoit pas ab- 
solument nécessaire. Elle le fit et mit en ma présence tout ce 
que nous avions de meilleur en ce genre, dans le buffet où 
nous avions accoutumé de la serrer lorsque nous sortions de 
ville, à la réserve de deux chandeliers, un bougeoir, deux 
cuilliers, autant de couteaux et de fourchètes, une caffetière 
et un pot à thé, qu'elle prenoit, disoit elle, pour son usage 
pendant son séjour à Evian, et ayant mis la clef du dit buffet 
dans un armoire, où il y en avoit plusieurs autres, elle me 
donna la clef du dit armoire. Il resta donc justement pour 
mon usage quelques vieilles cuilliers et fourchètes et une sa- 
lière à l'antique, en un mot uniquement ce que tu as trouvé 
parmi mes effets. Comme je sortois peu après, elle me dit 
qu'elle avoit besoin de prendre quelque chose, qu'elle avoit 
oublié dans le dit armoire ; je luy donnai la clef, qu'elle me 
rendit à mon retour. 

Je soupai ce soir là avec Sa Grandeur chés M. Couvreu. Ma 
déserteuse prit cet intervalle pour faire transporter les cof- 
fres et bagage au bateau, soit brigantin, car c'en étoit un. 
Elle n'oublia pas la vaisselle d'argent, qu'elle avoit enfermé 
le dit jour en ma présence, et dont elle avoit eu soin de s'em- 

1 Le Trésorier. 



DOCUMENTS 220 

parer avant de me rendre la clef de l'armoire des clefs. Sous 
prétexte de tenir son ménage à Evian, elle prit la baterie de 
cuisine, la vaisselle d'étain, etc., tout le plus (in et le meilleur 
linge, couvertes, matelas, ses joyaux et ses nippes, en un 
mot, tout ce que tu peux lire dans le détail que je produisis 
des effets qu'elle m'avoit emporté lors de l'inventaire do 1721), 
et même au delà. Tu trouveras cette liste dans mes papiers. 

Outre cela elle emporta une bonne partie de marchandises 
de sa manufacture. Ce qui n'ayant pu se faire à l'insçu de 
S 1 André, donne grand lieu de soupçonner qu'ils étoient d'in- 
telligence. 

A mon retour, je trouvai qu'elle s'étoit enfermée dans sa 
chambre sous prétexte de dormir, quoyque ce fut. suivant les 
apparences, le tems qu'elle prit pour achever ses paquets, 
c'est-à-dire serrer l'argent qu'elle emporta et ses joyaux. 
Comme je n'y entendis point de bruit, quoy qu'il y eut de la 
lumière, qu'elle tenoit toujours dans sa chambre depuis sa 
dernière maladie, je fus me coucher, avec ordre aux domes- 
tiques de m'avertir dès qu'elle seroit éveillée. Ce qu'elle empê- 
cha qu'on me fit jusqu'au moment de son départ. 

Sur les deux heures du matin, elle vint me dire adieu. Elle 
ne vouloit absolument point que je me levasse. Je le fis ce- 
pendant, jettant seulement ma robe de chambre sur moy. Je 
la sentois tremblotter en la conduisant au bateau, tant elle 
craignoit aparemment d'être découverte. Mais nous étions 
tous si aveuglés sur son compte, qu'à peine en aillions nous 
cru nos propres yeux. Elle avoit même poussé la dissimula- 
tion si loin, que dans le tems même qu'elle tramoil ce beau 
coup, elle me témoignoit une cordialité toute particulière. 
Elle emmena avec elle la Chenebié, de Vevay, qu'elle avoil 
pris exprès pour luy servir de fille-de-chambre, pendanl son 
séjour à Evian. Ce fut en sortant de la maison pour aller 
s'embarquer qu'elle donna à porter au pauvre Pierre, sous le 
nom de toilette, une cassete qu'elle n'avoil pas voulu envoyer 



230 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

au bateau avant elle. Il est vray qu'elle luy avoit servi à cet 
usage. Mais, pour cette fois-ci, elle y avoit mis l'argent qu'elle 
emportoit et ses joyaux. Pierre l'accompagna jusqu'à Evian. 
Il m'a dit depuis qu'il avoit trouvé cette cassete bien pesante. 
Il est plein de vie, à ce que je crois, il pourra te le dire luy 
même. C'est un honnête homme ; tu en as vu des preuves 
dans la garde et vente de mes effets. Certainement, s'il avoit 
su ce qu'il portoit, il me l'auroit dit et le coup auroit échoué. 
Mais je ne crois pas que j'en eusse été plus heureux. Si tu as 
occasion de luy rendre service je t'en auroi obligation et t'en 
tiendrai compte. 

J'ay oublié de dire en son lieu que je menai le dit Pierre 
avec moi à Annecy. Son nom est Frùschy. Il est du village de 
Saanen en Gessenay ou des environs. 

Je fus ensuite si occupé à faire réparer, les désordres du dé- 
bordement que je n'eus point de tems à moy pour aller à 
Evian jusqu'au 4 e d'août, qui étoit un dimanche. Dans cet 
intervale je reçus diverses lettres d'elle très cordiales. 

Je fus à Evian avec M. Couvreu et quelques autres. Nous y 
vinmes dans un brigantin. Quand je fus chés la dite dame 
elle me dit que ne m'ayant pas vu de quelque tems, elle me 
prioit de ne pas sortir ce jour là, et de le passer tout entier 
avec elle. Je le fis d'autant plus volontiers que des affaires 
indispensables m'apellant pour le lendemain à Yevay, il fa- 
loit m'en retourner avec ces Messieurs, qui partoient le même 
soir. Elle craignoit que je ne découvrisse et tout concourait à 
me boucher les yeux. 

M me de Bonnevaux y vint comme nous dînions. Elle ne fit 
qu'entrer et sortir. Je me levai pour l'accompagner. Elle nevou- 
loit pas et me dit trois fois « ne quités pas votre femme. » Je ne 
laissai pas de la conduire à la porte. Elle a prétendu dès lors 
qu'elle m'avoit voulu insinuer par ces paroles l'intention de 
ma déserteuse et d'y mètre ordre. Je laisse juger à tout homme 
de bon sens si on peut y donner une telle interprétation. 



DOCUMENTS 231 

Nota bene que la ditte dame de Bonnevaux a été une des 
principales entremeteuses dans cette affaire et qu'elle se met 
sur le pied de convertisseuse. Quand le diable fut vieux il se 
fit hermite ! 

Je voulois luy aller faire visite l'après dîner, mais ma dé- 
serteuse m'en empêcha. Tout luy faisoit ombrage. Elle crai- 
gnoit qu'il n'échapàt quelque chose à la ditte dame, qui dé- 
couvrit le pot aux roses, qui étoient cependant sur le point 
d'éclore. 

Quand nous fûmes seuls, ma déserteuse souhaita que je 
luy envoyasse le dictionnaire de Bayle, dont la lecture l'ainu- 
seroit, disant qu'elle s'ennuyoit beaucoup et qu'elle étoit 
presque toujours seule. J'avois une fort belle canne à pomme 
d'or, qu'elle me demanda aussi pour se promener en prenant 
les eaux, tant il luy fàchoit de me laisser la moindre chose, 
dont elle put tirer parti. Gomme je ne savois rien luy refuser, 
je remis l'un et l'autre à S 1 André, qu'elle m'avoit prié de lus 
envoyer le lendemain, ayant à luy parler pour les affaires de 
la manufacture, et qui les luy porta. 

Mes compagnons de voyage vinrent luy faire visite. Nous 
primes le caffé ensemble ; puis sortant, ils me dirent qu'ils 
me feraient avertir, lorsqu'ils seraient prêts à partir. Le reste 
du tems que je fus avec elle, elle soupirait et me disoit de 
temsàautre, « Mon cher mari, que deviendras tu? » G'étoitapa- 
remment un reste de remords de conscience, mais qui furent 
bientôt étoufés, preuve en soit ce qui se passa le soir même 
de notre départ. Comme elle étoit sujette aux vapeurs, je 
crûs que ce n'étoit qu'un effet de cette maladie et je tâchai de 
la tranquiliser. 

L'heure du départ arrive, l'on m'avertit, je prends congé 
d'elle. Elle me témoigne autant d'amitié qu'elle ait fail de sa 
vie. Elle m'accompagne dehors de la maison (dont le derrière 
donne sur le lac) jusqu'au bord du lac, les larmes aux yeux. 
Je voyois quelques gardes du roy là autour. Il ne me seroit 



232 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

pas entré dans l'idée qu'ils étoient là pour nous guetter. Ce- 
pendant rien n'éloit plus vray et j'ai su depuis que ma déser- 
teuse avoit déjà donné sa parole à l'évêque d'Annecy. Nous 
partîmes, elle accompagna le brigantin des yeux. Mais de 
quelle dissimulation une femme n'est-elle pas capable ? J'ai 
su de bon lieu, mais longtems après, qu'à peine eut-elle 
tourné le dos que la fille qui la servoit, lui dit : « Madame, 
vous avés un bon mari. — Si vous le croyés ainsi, répondit 
elle, prenés le, il sera bientôt sans femme. » 

Dans le tems que nous commencions à voguer nous aper- 
çûmes le roy de Sardaigne à cheval avec quelques seigneurs 
de sa cour, revenant de la promenade. Quelques uns de nos 
Messieurs ne l'avoient pas vu, l'on aborda et ils descendirent 
à terre. Je restai dans le bateau avec d'autres. Quand le roy 
fut passé, ces messieurs remontèrent et nous partîmes 

L'on m'a assuré que, comme S. M. entroit dans Evian, ma 
déserteuse, qui logeoit dans une maison du S r Buguet, qui est 
fort près de la porte, s'alla jetter à ses pieds pour luy deman- 
der sa protection et du pain. A quoy le roy doit [avoir ré- 
pondu : « Je vous accorde l'une et j'aurai soin que vous ne 
manquiés pas de l'autre. » Ce qu'il y a de certain, c'est que 
dès ce même soir, elle changea de logement et vint chés M me 
de Bonnevaux, où l'on eut soin de la divertir et de la garder 
à vue, comme si l'on avoit craint qu'on ne la vint enlever. 

Nous ne fimes guère plus de deux lieues ce soir là. Le 
mauvais temps nous surprit. Il tomba beaucoup de pluye et 
même de la grêle. Bien nous en prit d'avoir des provisions 
avec nous, car le vent fut si contraire que nous fûmes obligés 
de passer la nuit sur les côtes de Savoye. Nous nous accor- 
dâmes du mieux que nous pûmes dans notre brigantin, qui 
valoit encore mieux que les hùtes savoyardes. Nous enten- 
dîmes des patrouilles de tems à autre. Elles roulèrent toute 
la nuit. Je ne doute point que ce ne fut pour nous observer 
et qu'un drôle, qui traversa le lac avec nous, ne fut une es- 



DOCUMENTS 233 

pèce d'espion. Car j'ai' été convaincu dans la suite qu'il avoil 
servi de messager entre M me de Bonnevaux et ma déserteuse, 
dans la correspondance qu'il y a eu entr'elles avant l'arrivée 
de la dernière à Evian. 

Nous arrivâmes à Yevay le lundi o e au matin. Je dis à S 1 
André que ma déserteuse souhaitoit qu'il se rendit ce jour la 
auprès d'elle. Il partit et luy porta ma canne et Bayle, que je 
lui remis. 

Il revint le mardi matin 6 e et me dit qu'il faloit qu'il en- 
voyât à la ditte dame un tonneau soit bàlot de marchandises, 
et cela le même jour. Cet ordre si prompt me surprit. Mais il 
me dit que la d e dame le vouloit absolument et qu'elle l'avoil 
grondé sur ce qu'il avoit voulu luy faire quelque représenta- 
tion là dessus, luy disant qu'elle avoit occasion en main do 
s'en défaire avec avantage. Il fit donc le bàlot, qui étoit très 
gros, et l'expédia l'après-midi par un bateau d'Evian qui l'a- 
voit amené et qui atendoit cette charge. Cette expédition faite, 
il fut à Lausanne. Je ne me rappelle pas au juste s'il y alla le 
même soir ou seulement le lendemain matin. Ce que je sai, 
c'est que le mercredi au soir, 7 e août, il vint de Lausanne et 
m'aborda nt derrière l'Aile, où je me promenois : « Monsieur, 
me dit-il, vous n'avés plus de femme. — Comment donc, dis je 
tout étonné?— Non, Monsieur, me dit il, elle est partie ce 
matin d'Evian pour suyvre le ro\ à Turin. — En êtes-vous 
bien sûr, luy dis-je ? — C'est le bruit général a Lausanne, » 
me dit il. J'étois si aveuglé que je n'en pouvois rien croire. 

Je revins à la maison et, en chemin faisant, je réfléchis 
qu'il n'y avoit jamais de fumée sans feu. Je m'avisai pour lors 
de chercher, dans l'armoire des clefs, celle du buffet où elle 
avoit serré la vaisselle d'argent en ma présence. Je lus sur- 
pris de n'y point trouver cette clef. Dans tout l'intervalle, qui 
s'étoit écoulé depuis son départ, n'ayant eu aucune occasion 
de faire usage de quoy que ce suit de ce qui devoil être dans 
ce buffet, il ne m'étoit pas venu a l'esprit d'y regarder. Enfin 



234 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

je la trouvai, cette clef, mais tu ne devinerois jamais où elle 
l'avoit mise. J'allois faire ouvrir le buffet, et il auroit falù 
absolument pour cela la main du serrurier, quand le pur ha- 
sard me la fit trouver. Ayant vuidé ce qu'il y avoit dans l'ar- 
moire pour la chercher par tout, quelcun de ceux qui étoient 
avec moy, regardant dans une vieille boête à thé, en tira du 
coton, dont elle étoit remplie, et dans lequel la dite dame 
avoit mis cette clef et celle de son garde robe. Cette viie me 
frapa et m'aprit mon malheur. Pour achever de m'en con- 
vaincre, j'ouvris le buffet et trouvai les oiseaux hors du nid. 
J'ouvre la garde-robe, elle en avoit tout enlevé, à peine laissa- 
t'elle des guenilles. Cela me mit dans l'état que tu peux t'i- 
maginer. 

Le trouble où j'étois ne me laissant pas la liberté de me 
déterminer sur le champ sur le parti que j'avois à prendre, 
j'envoyai chercher un ami. Je luy dis le cas. « Ce que vous 
voyés, lui dis-je, et le bruit qui court sont des preuves qu'elle 
déserte, mais non pas qu'elle soit déjà partie. Je crains qu'en 
allant moi-même sur les lieux pour m'en informer, je ne fisse 
que m'exposer. — N'y allés point, dit-il, envoyés y plutôt 
quelqu'autre. » Nous convînmes ensuite qu'il faloit que ce fut 
S 1 André. Je le priai de partir dans la nuit même. Ce qu'il fit 
avec Pierre que je jugeai à propos de luy donner pour com- 
pagnie. « Informés vous, lui dis-je, au juste de tout et m'en don- 
nés avis incessamment. » C'étoit la nuit de mercredi au jeudy. 

Le jeudy matin 8 e , un homme de Lausanne, dont je ne me 
rapelle pas le nom et qui venoit d'Evian, vint chés moy m'a- 
prendre qu'il n'étoit que trop vrai que la d e dame étoit partie 
le jour auparavant, mercredi 7 e août, de bon matin d'Evian, 
quelle avoit traversé toute la ville à pied, conduite par deux 
gentilshommes de la suite de S. M. ; qu'à la porte d'Alinges 
elle étoit montée en carosseavec une demoiselle d'Evian, que 
j'ay vu près d'elle à Annecy pour luy tenir compagnie, et 
que huit gardes de S. M. escortoient le carosse. 



DOCUMENTS 235 

Entre une et deux de l'a près midi, deux bateliers venant 
d'Evian me dirent avoir rencontré S 1 André et qu'il leur 
avoit dit de venir chés moy. « Nous avons, me dirent-ils, ce 
matin ouï le roy, au sortir de la messe, ordonner au sieur 
Bugnet d'avoir soin de faire partir les hardes de M e de Wa- 
rens. Nous avons vu embarquer les coffres et bàlots pour Ge- 
nève. Tout étoit sous le cachet et les armes du roy. » 

Là dessus, après avoir pris un bouillon, car par parenthèse 
je n'avois avalé quoyque ce soit dès le diner du jour précé- 
dent, je montai à cheval, avec un voisin qui m accompagna, 
et j'arrivai le lendemain à porte ouvrant à Genève. Je consul- 
tai deux personnes de ma connoissance, gens d'honneur, sur 
l'arrêt des dits effets. Mais sur ce qu'ils m'assurèrent que je 
ne l'obtiendrois pas, parce qu'ils passoient sous le nom et 
sous le couvert du roy, je ne poussai pas ma pointe et m'en 
revins au logis. Et je crois que je pris le bon parti. J'aurois 
d'ailleurs manqué le principal, qui étoit la cassete, que la 
voyageuse avoit eu soin de prendre avec elle dans le ca- 
rosse. 

Le lendemain de mon retour, M. le châtelain de Yevay prit 
la peine de me venir voir. Il m'aprit l'arrêt de LL. EE., por- 
tant confiscation à leur profit des biens de leurs sujets, qui 
changeoient de religion, et me dit qu'il étoit mortifié d'être 
obligé par sa charge de procéder à l'inventaire des effets de 
la dame et qu'il n'étoit point venu pour me faire de la peine, 
mais pour consulter avec moy sur la manière de nous y pren- 
dre. Je le remerciai de son honnêteté et je luydis, que quoyque 
le bruit courut que l'évadée avoit changé de religion, il n'\ 
avoit encore point de certitude de son abjuration et que (Tail- 
leurs mon dessein étant d'aller me jetter aux pieds de LL. EE., 
je le priois de vouloir suspendre les choses jusqu'à mon re- 
tour de Berne. Il me répondit qu'il ne demandoil qu'à être à 
couvert des reproches qu'on pourroil luy faire. Cela étoit 
juste. Je luy fis une déclaration par écrit que c étoit à ma re- 



236 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

quête, et pour les raisons ci-dessus, qu'il avoit suspendu ses 
suites et il s'en contenta. 

Je reçus dans ces tems là une lettre de la d e dame, dattée 
du II e août, mais sans lieu de place. Elle m'annonçoit son 
changement de religion, qu'elle ne l'avoit fait que pour suivre 
les mouvements de sa conscience, et prioit Dieu de vouloir me 
toucher le cœur et m'éclairer par son S 1 Esprit. 

Peu de jours après j'en reçus une autre, dattée d'Annecy. 
Elle m'exhortoit à suivre son exemple ou du moins de luy 
donner la consolation de me voir. Je ne voulois absolument 
point y répondre. Mais Fontanes, dont tu m'avois procuré 
l'assistance, étant avec moy à Vevay, me porta à le faire à la 
première. Je luy écrivis et luy témoignai ma surprise de sa 
démarche et le triste état où elle m'avoit mis. J'évitai les re- 
proches, parce qu'ils étoient inutiles. Nous envoyâmes la 
lettre par S 1 André, qui nous raporta une réponse , par la- 
quelle elle me pressoit de l'aller voir. Je la laissai sans ré- 
plique. 

Nous partîmes pour Berne, Fontanes et moy. A notre retour, 
je reçus une autre lettre, par laquelle elle me demandoit 
encore instamment de me rendre auprès d'elle, et que j'au- 
rois lieu d'en être content. Je ne voulois absolument point le 
faire. Mais Fontanes le trouva à propos, comme je l'ay dit 
dans la page deuxième de cette longue épitre. 

Voilà enfin le détail de toute cette atfaire, d'un bout à l'au- 
tre, et de ses suites. Je ne voulois, disois-je, dans la page 
douzième, qu'ajouter quelques circonstances par rapport à la 
conduite de ma déserteuse. Pour me les rappeler il m'a falu 
entrer dans un détail et cela m'a mené insensiblement à 
grossir ma lettre plus que je l'aurois voulu. Cette dernière 
relation, qui dans l'ordre naturel auroit dû précéder l'autre, 
est une preuve que la dite dame a pris ses mesures de loin 
pour faire son coup, et que l'ambition y a eu plus de part que 
la conscience. Je n'ai su comment l'abbréger. J'aurois pu re- 



DOCUMENTS 237 

trancher telles circonstances que vous troùverés peul être 
d'usage. Et, si plusieurs sont hors d'œuvre, tu en seras quite 
pour la peine de les lire. D'ailleurs cela auroil retardé davan- 
tage l'expédition de ma réponse, qui ne l'a déjà que trop été. 
La barre sera très facile à enlever p;ir rapport à mon père, 
rien n'étant plus injuste que cette saisie, puisque ma déser- 
teuse n'a pas la moindre ombre de droit contre lu y. J'aj une 
vive douleur d'être la cause quoiqu'innocente des mauvaises 
difficultés qu'on luy suscite. Si tu trouves une occasion favo- 
rable de luy témoigner combien j'en suis mortifié et de l'as- 
surer de mes profonds respects, je t'en aurai une obligation 
toute particulière. 

Ce qu'il y a de fâcheux pour mon père, c'est que cette 
saisie provisionnelle, soit barre, étant enlevée, il ne laisse 
pas de courir grand risque de perdre les sommes qu'il a dans 
ce pays là, ou du moins en bonne partie. Elles ne sont rien 
moins qu'assurées. M. de la Bastie n'a proprement rien à 
luy, tout est substitué par fidei-commis ou par son contrat de 
mariage à son fils. Le bien qui reste à M. Le Jeune vient tout 
de sa femme, il n'a rien à luy. Je ne connois point la situa- 
tion du S r Picolet. Il y a même grand apparence que les débi- 
teurs de mon père ont été d'intelligence avec ma déserteuse 
et l'ont portée à demander cette saisie. Toutes les circon- 
stances m'en convinquent. 

La ditte dame savoit parfaitement avant son évasion qu'il 
restoit entre les mains de mon père une somme de laquelle la 
propriété m'apartenoit. quoyque peut être en ait-elle oublié 
dès lors le montant. Elle savoit outre cela que MM. de la 
Bastie et Le Jeune dévoient à mon père. Elle a séjourné ce- 
pendant six ans en Savoye sans se donner le moindre mouve- 
ment pour faire saisir les dit les sommes, sur lesquelles elle 
n'a pas plus de droit présentement qu'elle n'en avoil alors. 
Dans quel tems commençe-t'elle d'agir .' Justemenl dansceluj 
que mon père,. après avoir suivi ses débiteurs, esl sur le point 



238 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

de les forcer à luy rembourser les sommes, qu'il leur a con- 
fiées, et qu'ils n'ont d'autre ressource que celle-là pour en 
retarder le payement. 

Mais diront les partisans de la ditte dame, supposé qu'elle 
n'ait point de droit contre votre père, elle en a contre vous 
par son contract de mariage. Votre père jouit d'une somme 
dont la propriété vous apartient. Il a des créances en Savoye. 
Et comme, pour me servir de ses propres termes, elle ne peut 
avoir de ressource que sur les effets qui sont dans ce pays là 
et qu'il y auroit du danger dans le retard, elle demande que 
les sommes dues à votre père restent pour gardance de 
damps, ou du moins une partie assés considérable pour faire 
le montant de la somme qui vous apartient. 

A cela voici ma réponse, que je crois sans réplique. Sa dé- 
sertion malicieuse la prive non seulement des avantages que 
le contract luy donnoit, mais même des biens qu'elle m'a 
aporté, qui sont censés m'être échus par cette désertion. C'est 
la coutume constante dans les pays de droit écrit. 

Les circonstances qui accompagnent cette désertion, c'est- 
à-dire les effets qu'elle m'a emportés, aggravent son cas et 
rendent le mien plus favorable. Mais surtout je n'ay possédé 
ces biens qu'en vertu de la cession que m'en ont faite LL 
EE., après les avoir déclarés confisqués à leur profit. Ainsi 
elle n'a pas plus de droit contre moy qu'elle n'en auroit 
contre LL. EE. mêmes. Si j'étois assés malheureux pour 
qu'elle obtint les fins de sa requête, ce seroit couronner 
l'œuvre. Bien loin qu'il me reste quelque chose de ses effets, 
le mien s'en est allé de compagnie. Outre l'acquittement des 
dettes, qu'elle avoit contractées, il m'a falù payer à la ri- 
gueur les lots d'une propriété imaginaire de ses biens fonds, 
qui n'a pas duré deux ans. 

Je suis persuadé que LL. EE. ne refuseront point d'acquies- 
cer à la requête que tu as dessein de leur présenter, pour les 
suplier de vouloir nous soutenir dans ce fait. Il est de leur 



DOCUMENTS 239 

honneur de ne pas soufrir qu'on empiète sur leurs droits et 
qu'un tribunal étranger s'avise de renverser leurs arrêts, du 
moins tacitement, en donnant droit d'agir contre les per- 
sonnes en faveur de qui ces arrêts ont été émanés, et cela 
sous prétexte d'un droit qui n'existe plus et qui a été annuité. 
Je conviens que la prétraille donnera de rembarras. Mais j'es- 
père que nous nous tirerons à la fin de ce mauvais pas. Je 
doute que le sénat de Chambéry ose donner une sentence en 
faveur de la ditte. C'est un point délicat et ce seroit commetre 
les souverains entr'eux. C'est une tentative qui doit naturel- 
lement aller à vau l'eau. On ne voudra pas se brouiller pour 
une femmelette. Pour mes papiers ils sont entre les mains de 
M. de Pluvianes. Tu y pourras prendre ceux que tu jugeras 
nécessaires. Les principaux sont dans une petite cassete et 
les autres dans une plus grande. Tous ceux dont je te parle 
dans le cours de ce long écrit, doivent être dans l'une ou dans 
l'autre. Il n'y a que les lettres que je crois d'avoir brûlées, 
dans le tems que je partis pour la Hollande. Peut être en sera- 
fil resté quelcune? Ce seroit un pur hasard. Celle sans datte 
ni seing, écrite à S 1 André, a du moins passé le pas. Et je crois 
toutes, car je brûlai divers papiers dans la cuisine de notre 
ami Pluvianes. Mais tu peux compter sur la fidélité de ce que 
j'avance à leur sujet. 

Tu trouveras ci-joint une lettre pour M. de Pluvianes. par 
laquelle je le prie de te communiquer les paniers, dont tu 
pourras avoir besoin et que tu auras la honte «le remetre 
dans leur place quand tu en auras fait usage et de vouloir 
bien nous prêter ses bons offices. Je ne saurais assés l'expri- 
mer combien je suis sensible à l'empressement avec lequel lu 
te prêtes pour me tirer de ce mauvais pas. C'esl un surcroîl 
d'obligation que je t'ay. Quand serai-je à même de le témoi- 
gner ma reconnoissance d'une autre façon qu'en te causant 
de nouveaux embarras? Accepte, je te prie, <'ii atendanl la 
volonté pour le fait. 



240 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

Je finis ma lettre, mon cher ami, par l'endroit ou tu com- 
mences la tienne. Si j'ay demeuré si longtems sans te donner 
de mes nouvelles, c'est que je n'avois rien de nouveau à t'a- 
prendre par raport à ma situation. Il ne s'est point présenté 
jusqu'ici de place convenable. Celles qui auroient pu être 
mon fait étoient pourvues à l'avance. Les bonnes places sont 
rares et se rencontrent difficilement. J'ai cependant de bons 
patrons. Ils me font espérer qu'ils me placeront d'une ma- 
nière que j'aurai lieu d'être content. Mais ils me disent qu'il 
faut avoir un peu de patience et qu'il vaut mieux atendre da- 
vantage et avoir quelque chose de solide. Il faut espérer que 
pendant cet hyver nous trouverons quelque chose de bon, car 
je ne m'atens à rien pour le reste de cette année. Ce seroit 
un pur hazard. Je m'y détermine d'autant plus volontiers que 
je ferois une triste figure au pays pendant tout ce tripotage et 
qu'assurément il n'aideroit pas à porter mon père à me voir 
de meilleur œil que la dernière fois que j'ay été à Lausanne. 

Je remercie ma chère sœur, ton épouse, des assurances de 
son amitié et l'assure de toute la mienne. Mes honneurs à 
vos dames et mes compliments à tout le reste de la famille. 
J'embrasse cordialement d'Orsens et luy fais mille excuses de 
ce que je suis si fort en arrière de luy. L'occupation que m'a 
donné cette lettre et un méchant rhume qui m'a pris pendant 
que je travaillois et qui me tient encore bien serré, m'em- 
pêche de luy écrire pour le coup. Il a retardé l'expédition de 
cette lettre. J'en suis fâché, mais à l'impossible nul n'est tenu. 
Je suis sensible aux soins que mon cousin de Bochat veut bien 
se donner, conjointement avec toy. Assure-le je te prie de ma 
reconnaissance, en atendant que je le fasse moy même. Mes 
respects à mon oncle de Wllierens, quand tu le verras, à M. et 
M me de Yernand et mes honneurs à tous ceux qui me font 
celuy de se souvenir de moy. Mes cordiales amitiés à toute la 
fraternité. 

Adieu, mon cher ami, pardon encore une fois de la Ion- 



DOCUMENTS 241 

gueur et du verbiage de ma lettre. Jamais tu n'en as reçu et 
je ne crois pas d'en écrire de ma vie une d'un pareil volume. 
J'en ai numérotté les pages. J'ay eu cette précaution néces- 
saire. Donne moy, je te prie, de tes nouvelles et m'aprens le 
tour que les choses prendront le plutôt qu'il te sera possible. 
Etant absent, peut être faudroit-il faire le manifeste au nom 
de la famille. Je m'en rapporte cependant à ce que vous ju- 
gerés à propos, et je tiens tout ce que vous ferés pour ratifié. 
Je datte ma lettre de Londres quoyque je t'écrive de la 
campagne, où je demeure. Tu as bien fait d'addresser la 
tienne à MM. Rieu et Guinand, à Londres, sans y nommer le 
Meu de ma demeure et je te prie de faire de même dans la 
suite, parce qu'ils sauront toujours où me faire tenir mes let- 
tres. Comme l'on se sent souvent de l'humeur du pays où l'on 
se trouve, j'ay changé pour la seconde fois de domicile et suis 
à présent à Islington, où je suis plus à portée de voir mes pa- 
trons et mes amis de Londres. Fais moy justice d'être per- 
suadé de la sincérité de mon amitié et de ma reconnoissance, 
et que je serai toute ma vie tout à toy. 

D. L. V. 

Londres ce 22 sept. /3 e octobre 1732. 

N. B. Le même jour 22 septembre soit 3 octobre nouv. style 
j'ay écrit à M. de Pluvianes pour le prier de nous prêter ses 
bons offices dans cette maudite affaire 1 , de communiquer ;i 
M. de Mides les papiers dont il pourroit avoir besoin, do les 
remetre ensuite en leur place dans les cassolcs cl enfin d'a- 
voir soin que mes livres, qui sont dans le coffre ou les cas- 
setes sont serrées, ne s'endommagent pas. 

1 Ce procès obligea mou frère d'Orsens à plusieurs voyages à Chambérj et 
à Turin, enfin la dame se désista et la barre fut levée en mav 1734 comme 
conste la copie à moy envoyée par mon père, en juin 1734, chés mon cousin d.' 
Bochat <>ù je logeois pour lors. (Note postérieure de M «le Warens.) 

16 



242 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

62 

Archives de Loys 

Consultation de l'avocat Vignet à Montmélian 
pour M. de Loys, seig T de Villardin. 

S. d. (1733?) 

Le seigneur De Villardin ayant été présent et consentant au 
contrat de mariage du seigneur son fils avec demoiselle De 
la Tour, par disposition du droit écrit romain, et ainsi qu'il 
se juge encore en Savoye, a hypothéqué tacitement tous et 
un chacun ses biens pour la seureté et restitution des droits 
dottaux de la demoiselle De la Tour, sa belle fille, sans que 
même une spéciale hypothèque y eusse pu déroger à la géné- 
rale que la loi accorde. Aussi le souverain Sénat de Savoye, 
ayant accordé la saisie sur les créances du seigneur de Vil- 
lardin dans ce pays, l'a ainsi recognu rée (rière son ressort) 
sur l'exposé dans la requête de saisie ; aussi ne croit-on pas 
qu'il y aye eu d'autres motifs pour accorder la ditte saisie 
que parceque, encore un coup, l'on regarde tous les biens ou 
qu'ils soyent situés du seig r De Villardin, affectés pour la res- 
titution des dits droits dottaux. 

Il est bien vray que s'il y a une loy ou coutume au con- 
traire dans le pays de Vaux, où le dit mariage a été fait, que 
le père ne soit pas tenu dans un cas semblable de la restitu- 
tion des dits droits, il en faudra faire conster et par ce moyen 
on pourra faire lever la saisie, mais n'en faisant pas conster, 
l'on croit que l'on suivra pour cette décision le droit écrit ro- 
main. A l'égard de l'article de confiscation de LL. EE., l'on 
pense que cette confiscation ne peut point affecter les biens et 
droits situés rière un autre pays, d'autant plus que cette confis- 
cation « non venit ex dispositione juris communis,» et que par 
conséquent cet arrest, hors de son ressort, ne peut point priver 



documents ^i:; 

un condamné du bénéfice du droit commun. Or dans le cas 
dont s'agit, la demoiselle De la Tour, ayant par disposition de 
droit commun et civile, hypothèque sur tous les biens du sei- 
gneur son beau-père, elle peut exercer cette hypothèque en 
pays de Savoye et hors du ressort du dit arrest, pour la resti- 
tution de ses droits dottaux ou, pour mieux dire, pour l'assecu- 
ration d'iceux dans le cas de laquelle elle se croît être. 

Tellement qu'il faut que le seigneur De Villardin consulte 
dans le Pays de Vaud pour sauver les raisons ci dessus, si du 
moins l'on ne croit pas qu'il puisse obtenir l'enlèvement de la 
saisie de ses biens en Savoye. 

63 

Archives cantonales vaudoises. Correspondance bailliyale 
Vev'ey, I, p. 57. 

Lettre du Bailli de Verey à l'avoyer et au Conseil 
de Berne. 

Verey le 4 mai 1745. 

(Texte original en allemand.) 

Très honorés et très gracieux Seigneurs, 

Quoique je n'aie pu découvrir ici dans les registres du bail- 
liage la moindre mention, relative à la succession de M me De 
la Tour, je me rappelle pourtant que VV. EE. ont décrété le 
26 décembre 1726 qu'après la mort de cette daine ses biens 
devaient revenir au fisc. Comme la dite dame De la Tour est 
morte le 28 du mois dernier je crois de mon devoir devons 
communiquer son décès et de demander en même temps des 
ordres au sujet de cette succession. En imploranl sur Nos Ex- 
cellences la protection divine, je reste avec respect, 1res ho- 
norés Seigneurs, votre obéissant serviteur et bailli, 

ABRAHAM DE GrAFENRIED. 



244 MADAME DE AVARENS ET LE PAYS DE VAUD 



64 

Archives cantonales vaudoises. Correspondance raillivale 
Yevey, I, p. o9. 

Requête de M me Hugonin à l'aroyer et au Conseil 
de Berne. 

S. I. n. d. (La Tour de Peilz, le 10 mai 1745 *.) 
Illustres, Hauts, Puissants et Souverains Seigneurs, 

Françoise-Marie Hugonin, née De la Tour, votre très 
humble et très obéissante servante et sujette, a l'honneur 
d'exposer à Vos Excellences, dans les sentiments du plus pro- 
fond respect, que leur ayant ci-devant addressé ses très hum- 
bles prières pour les supplier de luy déclarer propres les 
biens substitués en faveur de sa famille par feu Jean-Baptiste 
De la Tour, son grand oncle, desquels la Dame De la Tour, 
née Flavard, sa veuve, avoit la jouissance pendant sa vie et 
qu'on a présumé avoir été compris par Vos Excellences dans 
la confiscation de ceux de M me de Yuarens, sa belle fille, 
morte civilement sans enfans et sans tester par sa sortie du 
Pais et son changement de religion en l'année 1726, Vos Ex- 
cellences renvoyèrent l'effet de la requette de la suppliante 
jusqu'à ce que l'usufruit des dits biens substitués eut pris fin 
par la mort de la dite Dame veuve De la Tour. Et comme la 
ditte Dame veuve est décédée depuis peu, l'humble sup- 
pliante, en conséquence du renvoy sus énoncé, prend la 
liberté de reparaître devant l'auguste tribunal de Vos Excel- 
lences pour y réitérer ses humbles prières aux fins qu'il leur 
plaise d'enlever tout obstacle qui pourroit naitre de la dite 
confiscation et s'opposer à sa possession des dits biens substi- 

1 Cette date est indiquée dans la lettre baillivale du 12 mai qui accompa- 
gnait la requête. (Voy. 1. c. p. 83.) 



DOCUMENTS 245 

tués, fondée sur l'expresse disposition du dit Jean-Baptiste De 
la Tour, vray le légitime maître des dits biens, conformément 
à la volonté duquel la suppliante, sa nièce et plus proche 
parente, est appellée à les recueillir par la dite Dame veuve 
De la Tour, en vertu du pouvoir que le dit feu Jean-Baptiste 
De la Tour, son mary, luy avoit donnée de nommer à sa suc- 
cession des dits biens un ou plusieurs de ses plus proches 
parents. 

La suppliante ose se flatter que son humble demande ne 
paroitra à Vos Excellences suscepte d'aucune difficulté, puis- 
qu'il est certain qu'il n'y a que les biens libres de Madame 
De Vuarens qui ayent pu être confisqués et que les biens 
substitués en question n'appartiennent pas à la dite Dame de 
Vuarens, mais, étant dévolus à la famille delà suppliante par 
l'effet de la dite substitution, n'ont pu régulièrement être 
compris dans la confiscation, veu que ce seroit étendre sur la 
suppliante la punition de la dite dame de Vuarens et luy 
faire supporter la peine de sa faute. Un sy juste motif fait es- 
pérer à la dite Françoise-Marie Hugonin que Vos Excellent ;es, 
par les principes de cette équité sy reconnue dont ils (elles) 
font la régie de tous leurs décrets, voudront bien, comme elle 
les en supplie très humblement, déclarer les susdits biens 
exemps de la confiscation et autoriser la suppliante à en 
prendre possession comme de ses biens propres, à elle dévolus 
en vertu de la substitution sus énoncée; ce qu'àttendanl avec 
confiance de leur suprême justice elle adresse ses vœux les 
plus sincères au ciel pour la conservation, la paix 3 la prospé- 
rité de Vos Excellences et de leurs florissants Etats'. 






246 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

65 

Archives cantonales vaudoises. Correspondance raillivale 
Vevey, I, p. 55. 

Requête du capitaine Hugonin 
à la chambre des Bannerets du Pays de Vaud, à Berne. 

Très honorés et illustres Seigneurs, 

Le capitaine Hugonin, très soumis serviteur et fidèle sujet 
de LL. EE., pénétré de la plus respectueuse et de la plus vive 
reconnoissance au sujet du rapport que Sa Grandenr le ma- 
gnifique ïhrésorier Steiguer a daigné luy faire dans la cham- 
bre de mes Illustres Seigneurs Banderets, prend la liberté 
d'implorer avec le plus profond respect leur haute protection 
pour obtenir de LL. EE. , en faveur de son épouse, une posses- 
sion provisionnelle du petit domaine qu'elle a eu l'honneur 
de faire conster qui luy étoit départi par la Dame de la Tour, 
née Flavard, sa tante deffunte, avec otïre de donner caution 
au contentement de LL. EE., pour tout ce qu'il leur plaira 
d'ordonner en faveur de Madame de Wuarrens touchant ce 
petit domaine, lorsqu'elle sera dans le dessein sincère de 
rentrer dans le sein de l'Eglise et qu'elle aura eu le bonheur 
d'obtenir sa grâce de notre pieux souverain. — Cette faveur 
que l'humble suppliant espère de la grande équité, qui est la 
régie invariable de tous les décrets de LL. EE., l'engagera à 
continuer ses soins pour conserver et améliorer même ce 
petit domaine, dont l'usage de cette possession conditionnelle 
sera toujours dans sa famille un sujet de bénédiction et de 
reconnoissance envers son Auguste Souverain pour un bien- 
fait dont il ne perdra jamais le souvenir 1 . 

1 Cette supplique, non datée et non signée, est scellée des armes du bailli 
de Vevey N. Abraham de Graffenried. Elle est postérieure à la supplique de 
M me Hugonin puisqu'elle renferme une allusion à celle-ci. 



DOCUMENTS 247 

66 

Archives cantonales vaux uses. Correspondance baillitale 
Vevey, I, p. 78. 

Mandat de l'avoyer et du Conseil de Berne 
à la Chambre des Bannerets du Pays de Va h il. 

Berne, le 17 juin 1745. 
Texte original en allemand (copie). 

LL. EE., confirmant leur précédente permission, ont trouvé 
bon de renvoyer jusqu'après la Saint-Martin la liquidation du 
procès relatif aux biens de feu Jean-Baptiste De la Tour, que 
M me Hugonin sollicite. De quoi, Messeigneurs, Elles vous in- 
forment en témoignant le désir amical que cette affaire leur 
soit de nouveau présentée après les prochaines vacances d'au- 
tomne. Fait le 17 juin 17 'io. 



Chancellerie de li>-rn>'. 



67 



Archives cantonales vaudoises. Correspondance baillh \i.i 
Vevey, I, p. 79. 

Bequête de Françoise Miol, née Flavard, à l'Avoyer 
et au Conseil de Berne. 

Vevey S. d. 

Illustres, hauts, puissans et souverains Seigneurs. 

Françoise Flavard, femme du conseiller Miol, de Vevey, 
très soumise servante et fidèle sujète de Vos Excellences, ob- 
tint de leur justice, le 7 juillet dernier, un ordre adressé au 
Magnifique, très honoré Seig r Baillif de Vevey pour la sépa- 
ration des biens qui ont apartenu sous quel nom que ce soit 
à feusa sœur Marie Flavard, veuve du feu S r De la Tour, don! 



248 MADAME DE WABENS ET LE PAYS DE VAUD 

la suppliante est l'unique héritière ab intestat, lesquels biens 
se sont trouvés confondus avec ceux qui doivent apartenir 
aux héritiers testamentaires du dit feu S r De la Tour et qui 
ont été séquestrés après la mort de dite Marie Flavard, qui 
avait eu la jouissance du tout. Le M. T. H. Sg r Baillif aura 
sans doute adressé à YV. EE., le résultat de ce qu'il a fait en 
exécution de leurs ordres, dans lequel il doit être resté in- 
décis à qui doivent apartenir quelques uns des biens séques- 
trés. Et comme le capitaine Hugonin demande aujourd'hui à 
LL. EE. main levée de ceux qui doivent apartenir aux dits 
héritiers testamentaires de feu M. De la Tour, l'humble sup- 
pliante s'est vue obligée de rappeler à YY. EE. leur dit ordre 
du 7 juillet courant, afin que, dans ce qui sera accordé au dit 
S r capitaine Hugonin, rien ne se fasse au préjudice de la sup- 
pliante, mais que ce qui est décidé lui apartenir lui parvienne 
et que ce qui est resté indivis reste en séquestre jusqu'à la 
décision qui s'en fera de la manière qui paroitra la plus 
convenable à YY. EE. Ce qu'obtenant la suppliante redou- 
blera ses vœux pour leur prospérité et pour celle de leurs 
florissants Etats. 

68 

Archives cantonales vaudoises. Correspondance bailliyale 
Vevey, I, p. 117. 

Chambre des Bannerets au Sénat de Berne. 
Berne, le 4 décembre 1745. 

Texte original en allemand. 

Illustres, hauts, puissants et souverains Seigneurs. 

Ensuite de l'ordre reçu de Vos Excellences le 17 juillet 
passé. Messeigneurs le Trésorier et les Bannerets du Pays de 
Vaud ont cité et interrogé M. le capitaine Hugonin, représen- 
tant sa femme, Françoise-Marie Hugonin, et le magnifique 
Seigneur commandant Bondeli, comme baron du Châtelard, 



DOCUMENTS 249 

au sujet de l'héritage de M. Jean-Baptiste de la Tour, dont 
M me Hugonin sollicite la possession. 

M. Hugonin leur a humblement exposé que M me De la Tour 
née Flavard, avait été substituée par une disposition testa- 
mentaire de son mari, de l'année 1709, à tous les enfants de 
celui-ci, morts sans famille et ab intestat, dans l'hérédité des 
biens qui constituaient son douaire, à charge de transmettre 
elle même ces biens à de proches parents du testateur, qu'elle 
désignerait : que cette dame étant morte récemment, M me Hu- 
gonin requérait de leur haute clémence d'être mise et laissée 
en possession du domaine du Basset, en vertu du testament de 
son grand-oncle et du choix que sa grande-taule avait t'ait 
d'elle pour recueillir sa succession: d'autant puisqu'elle se 
trouvait déjà naturellement être la plus proche parente et hé- 
ritière de M. Jean-Baptiste De la Tour, puisque M me De Vua- 
rens, le seul enfant qui survivait encore à ce dernier, n'ayanl 
pas de postérité et s'étant convertie à la religion catholique, 
avait perdu ainsi tout droit à la fortune paternelle et était 
morte civilement; que l'arrêt de LL. EE. du 2(i décembre 
1726 ne pouvait équitablement concerner que les biens dont 
M me de Warens avait eu la propriété -effective et non poinl 
ceux qu'elle n'avait jamais eu personnellement en mains: 
qu'enfin si M me Hugonin n'obtenait pas sans devoir recourir 
à une action civile le domaine du Basset, elle se proposait 
dors et déjà de réclamer par voie de justice tous les biens 
compris dans la substitution instituée par sou grand-oncle. 

Le magnifique Seigneur commandant Bondeli a opposé 
par contre aux conclusions cî-dessus que les barons du Chà- 
telard, ainsi que le constatent des titres anciens, souvent re- 
confirmés, ont toujours eu. dans le rayon de leur baronnie, 
le plein exercice des droits fiscaux, de sorte que le souverain 
n'a jamais fait difficulté, lorsqu'une confiscation était dé- 
crétée, de leur céder les propriétés qui ressortissaient de 
cette terre. Ce dont il offrait de fournir la preuve par des 



250 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

actes et par des exemples nombreux. Il demandait donc que 
les biens en question, qui devaient revenir à M me deWarens 
et qui étaient situés dans la juridiction du Chàtelard, lui 
soient remis, puisqu'ils étaient frappés de confiscation par les 
décrets du 26 décembre 1726 et du 1 er avril 1727. LL. EE. 
reconnaîtraient de cette manière la jouissance ultérieure de 
son antique privilège. S'il devait s'élever ensuite quelque 
opposition de la part de M. Hugonin ou d'un autre compétiteur 
il se chargerait bien de leur répondre en justice. 

En dernier lieu comparut aussi l'avocat Mégard. procureur 
et fondé de pouvoir de M me Miol, née Flavard, lequel déclara 
par la supplique ci-annexée, que certains biens dont la sœur 
de sa cliente, la veuve De la Tour, née Flavard, avait eu l'u- 
sufruit viager et qui devaient après la mort de cette dame 
revenir à cette cliente, comme à sa plus proche parente ab- 
intestat, étaient confondus dans le séquestre de ceux dont elle 
avait eu la jouissance du cùté de son mari. Ensuite de l'ordre 
deVV. EE., adressé au bailli de Vevey le 7 juillet dernier, il 
a été statué pour plusieurs de ces biens qui devait être consi- 
déré comme leur légitime propriétaire ; les autres restèrent 
provisoirement indivis. M. Mégard prie YV. EE., au nom de 
M me Miol, de faire livrer à cette dernière ceux qui lui ont été 
jusqu'ici attribués, quant à ceux qui sont encore aujourd'hui 
indivis, ils continueraient à rester sous séquestre jusqu'au 
jugement final de l'affaire. 

Messeigneurs ayant examiné soigneusement et avec atten- 
tion toutes les pièces qui se rapportent à ce litige, de même 
que les arrêts souverains y relatifs du 26 décembre 1726, du 
1 er avril 1727 et du 8 juillet 1737, dans lesquels YV. EE. ren- 
voient ce jugement après la mort de la veuve De la Tour, ont 
reconnu après mûre réflexion et d'un accord unanime, que 
les biens séquestrés ne peuvent être soumis à la confiscation, 
attendu qu'il n'existe aucune ordonnance permettant de 
happer de semblable peine les nouveaux convertis au catho- 



DOCUMENTS ^~)1 

licisme. Car le passage du Livre rouge 1 n'a personne d'autre 
en vue que les habitants du pays qui contractent mariage 
avec des papistes; il est basé, du reste, sur des motifs qui ue 
sont pas ici à leur place. Or on ne peut, dans aucune circon- 
stance, étendre à des actes qu'il ne prévoit pas les peines que 
ce passage renferme. Quant à l'ordonnance souveraine, elle 
n'est plus, grâce aux amendements de l'année 1717. qu'un 
texte dont l'interprétation donne lieu à des difficultés. D'ail- 
leurs elle ne saurait être appliquée à M me De Vuarens puisque 
cette dame était déjà héritière de son père, pour les biens 
dont il est question, en l'année 1709, c. à d. avant la promul- 
gation de cette loi, qui date de 1715, et aussi avant son en- 
trée dans la communion romaine. 

C'est pourquoi dans ces conditions on ne peut regarder 
M me de Vuarens comme frappée de mort civile puisqu'il lui 
est loisible, tant qu'elle vivra, de rentrer en tout temps dans 
la foi réformée et peut être d'obtenir de cette manière la grâce 
de YY. EE. Ses parents se sont donc trop pressés de deman- 
der pour eux la mise en possession de ces biens ; ils auraient 
dû attendre pour le faire une initiative de l'Etat. 

Cette raison et d'autres encore engagent Messeigneurs le 
Trésorier et les Bannerets du Pays de Vaud à proposer à Vos 
Excellences d'affranchir les biens séquestrés de toute menace 
de confiscation, de les faire administrer d'office et d'en en- 
voyer les revenus annuels, après les déductions d'usage, ;i 
M me de Vuarens, en Savoie. Les régisseurs de ces biens se- 
raient tenus d'en rendre chaque année un compte exacl au 
seigneur bailli de Vevey. Pour ce qui concerne les biens eux- 
mêmes, ils seraient gardés à disposition tant que M me de Vua- 
rens continuerait à vivre hors du |»,i\s H de la religion de 
ses pères. Ce préavis est soumis à Votre appréciation éclairée 
et à Votre volonté suprême, Illustres et Souverains Seigneurs. 
Fait le 4 décembre 1745. 

1 Code des lois de la république de Berne. 



252 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE YAUD 

69 

Archives de Loys 

Notice autobiographique 
sur sébastien-lsaac de loys de vuarens 

Papier s. d. 

Né le 28 juillet 1688. 

Entré au service sarde comme enseigne au régiment De- 
portes, 2 lévrier 1704. 

Lieutenant dans la compagnie Rigaud, juin 1704. 

Quitta le service en mars 1705 et retourna à Lausanne 
chez son père. 

Entré au service de Suéde dans le bataillon suisse, 28 mars 
1706. 

Capitaine de la compagnie du Chapitre de Lausanne par 
acte de LL. EE. du 24 mai 1712, 

A épousé M lle Françoise-Louise de la Tour, fille de feu 
M. Jean-Baptiste de la Tour et de défunte demoiselle Jeanne- 
Louise Warnery, le 22 septembre 1713. 

■(La dite demoiselle de la Tour née le 31 mars 1699.) 

M. Jean de Loys, père de Sébastien-Isaac, lui remit la terre 
de Yuarens et de Yuarangel en 1723. 

Il obtint la bourgeoisie de Yevey le 20 décembre 1724. 

Entra dans le conseil des Cent-vingt de cette ville le 20 dé- 
cembre 1724. 

Entra dans celui des Soixante le 20 décembre 1724. 
» dans celui des Douze le 26 mars 1725. 

Fuite de M me de Warensà Evian. le 14 juillet 1726. 

Il a fait un voyage en Angleterre en 1728. 

Il a été agréé gouverneur du jeune prince Lebrecht d'An- 
hait Bernburg, avec l'appointement de 400 fl. annuels de Hol- 
lande, pour voyager avec lui ; acte du 30 septembre 1729. 



DOCUMENTS 253 

II n'a été avec lui que jusqu'à La Haye et l'a ramené à 
Maastricht. 

Il a quitté cette place par sa décharge du 23 octobre 17:50. 

Arrive à Londres le 24 septembre 1731. 

Se trouve encore dans cette ville en octobre 1733. 

Revient à Lausanne en juin 1734, demeurant chez sou père, 
mais en pension (alimentaire) chez M me Vulliamoz. 

Elu conseiller en septembre 1733. 
» maisonneur en septembre 1737. 
» haut forestier en octobre 1744 



70 

Archives cantonales vaudoises 
Comptes du bailliage deVevey, 1746, supplkm., p. 39. 

Recettes du fin m ni ne du Basset 
dont feu M me de la Tour, née Flarard, avait In jouissance. 

(Texte original en allemand.) 

florin Sali DcDKri 

Le 25 décembre 1746, reçu de M. le lieu- 
tenant Jean-Louis Vincent, de Chailly, ad- 
ministrateur de cette propriété par ordre 
de LL. EE. dès le 28 mai 1745, les revenus 
qu'il en a tirés en l'année 1745, déduction 
faite de 130 11., 3 sols, 6 deniers, montanl 
de ses déboursés et de ses peines. Suivant 
son compte 628 11 3 

Reçu du même pour l'année 1710. après 
déduction de 183 11. 6 sols pour ses dé- 
boursés et ses peines. Suivant son compte. 321 3 — 



Total. 030 



254 MADAME DE WARENS ET LE PAYS DE VAUD 

i! crin s Seli Stnicrs 

N. B. De cette somme de 9o0 fl. 2 sols 
3 deniers doivent être déduits 139 fl., livrés 
le 17 septembre 1746 au secrétaire baillival 
Grenier, comme en font foi son compte et 
sa quittance. (N° 11, lettre A) 139 — — 

Puis, d'après reçu du maçon Journod et 
du charpentier Girard. (S 12, lettre A). . 2o9 9 — 



Total, 398 9 — 
Reste donc la somme de ool fl. o sols 3 deniers. 



TABLE DES MATIERES 



Pages 

Avant-propos vu 

Chapitre premier. La jeunesse de M IIe de la Tour, ses 

fiançailles avec M. de Loys de Warens 1 

Chapitre II. Le mariage de M me de Warens 29 

Chapitre III. Les spéculations et la fuite de M me de Warens 56 

Chapitre IV. Derniers rapports de M me de Warens avec 

son mari et sa famille 83 

Pièces justificatives : 

Première partie. Généalogie de la famille de la Tour . . 121 

Seconde partie. Documents 137 



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DC Montet, Albert de 

131 Madame de Warens et le -osy 

.9 de Vaud 
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